Handicaps : repenser l’inclusivité pour éviter une exclusion par design
- Les personnes en situation de handicap font face à trois fois moins de chances de recevoir une réponse positive à leurs candidatures et à un chômage qui touche 12 % d’entre elles, soit deux fois plus que la population générale.
- Adapter le concept de la "symétrie des attentions" aux handicaps pourrait rendre plus équitable la réponse aux besoins.
- Dans l’industrie, le problème n'est pas l'absence de produits spécialisés dans le handicap, mais le fait que les produits grand public créent de l'exclusion.
- Plusieurs limites sont à résoudre, on retrouve, entre autres, une sous-représentation des travailleurs handicapés dans les services de conception et l'absence de politique publique véritablement incitative et l'insuffisance.
- Un label "Concepteur inclusif" a récemment été créé et des entreprises repensent déjà leurs produits et services, comme Apar, le groupe Seb, La Poste et la Macif.
En Europe, une personne sur six entre 16 et 64 ans ont un handicap ou des problèmes de santé récurrents1 et 12 % des personnes en situation de handicap sont au chômage, soit deux fois plus que la population générale. D’après le testing, réalisé par APF France handicap et l’Université Lyon 1 Claude-Bernard2, les candidats en situation de handicap ont trois fois moins de chances de recevoir une réponse positive à une candidature que les candidats présumés valides. Cela démontre, s’il était besoin, la nécessité des politiques handicap en entreprise dont l’objectif est de remettre un peu d’équité dans des processus internes fondamentalement inéquitables. Les processus internes sont adressés par ces politiques, mais qu’en est-il des processus externes, ceux qui se jouent entre l’entreprise et ses clients ?
La « symétrie des attentions » postule qu’un salarié heureux accueille naturellement mieux ses clients3. Ce concept, né dans l’hôtellerie, notamment au sein du groupe Accor, et diffusé largement dans le management moderne, part du principe qu’en prenant soin des salariés, on améliore la satisfaction client. Adapté au handicap, ce principe devrait logiquement signifier que si l’on s’occupe de ses salariés en situation de handicap – avec des politiques dédiées, des adaptations de poste, des référents formés – on pourrait s’attendre, par symétrie, à ce que les besoins des clients en situation de handicap soient également pris en compte.
Or, la réalité est différente. Si la majorité des grandes entreprises affiche une politique handicap visant à inclure les travailleurs handicapés, beaucoup moins nombreuses sont celles qui ont une réflexion de fond en proposant des produits et des services adaptés à leurs clients en situation de handicap4.
L’exclusion par le design
Cette asymétrie se manifeste de manière criante dans des domaines essentiels du quotidien. Dans l’industrie, le problème n’est pas l’absence de produits spécialisés dans le handicap, mais le fait que les produits grand public créent involontairement de l’exclusion : des emballages difficiles à ouvrir, des informations illisibles sur les contenants, des produits qui se complexifient inutilement et des écrans tactiles sans retour sensoriel5. Dans le digital, selon une étude menée en 2024 par Craftzing6 sur 260 000 sites, 94% des sites web européens sont inaccessibles : contraste insuffisant, images sans équivalent textuel, alors même que certains ajustements qui seraient nécessaires sont parfois extrêmement simples à mettre en œuvre.
Dans les services, le constat est similaire. Les services qui savent accueillir et s’adapter à tous types de profils, sans créer de stigma, restent des exceptions. Chaque semaine, sur les réseaux sociaux, les personnes en situation de handicap partagent leur colère quant à la manière dont elles sont traitées dans les transports, les commerces, les lieux touristiques ou encore dans les administrations. Des exemples simples suffisent à illustrer le problème : des bus avec des rampes en panne, en nombre insuffisant pour qu’un fauteuil roulant puisse entrer aux heures de pointe ; des bornes d’achat de billets sans vocalisation des menus pour les malvoyants ou encore des lieux publics sans rampe d’accès.
Cette exclusion n’est pas anecdotique, puisqu’elle concerne 12 millions de personnes en France et 87 millions au sein de l’Union européenne, sans compter les seniors (18 millions de personnes de plus de 60 ans en France), les personnes temporairement empêchées et les situations d’usage contraintes qui nous concernent tous.
D’où vient cette asymétrie des attentions ?
Le fait que l’on s’occupe des salariés en situation de handicap tout en négligeant les clients en situation de handicap révèle plusieurs failles dans la prise en compte du handicap. Tout d’abord, les travailleurs handicapés sont sous-représentés dans les services de conception7. Or, comment concevoir pour tous quand les équipes ne reflètent pas la diversité des utilisateurs ?
Ensuite, l’absence de politique publique véritablement incitative. Si la loi impose des quotas d’emploi et sanctionne financièrement leur non-respect, rien de comparable n’existe pour l’accessibilité des produits et services, malgré les obligations légales théoriques sur l’accessibilité8. L’insuffisance des politiques publiques coercitives se double d’une vision erronée du handicap comme marché de niche. Les entreprises ignorent le potentiel économique de la conception universelle, qui bénéficie pourtant à tous : parents avec poussettes, livreurs chargés, personnes fatiguées ou stressées.
Enfin, l’insuffisance des approches centrées utilisateurs et des mécanismes de feedback aggrave le problème. Par exemple, les utilisateurs les moins connectés — et souvent les plus en peines — restent inaudibles dans les processus de conception. Les tests utilisateurs, quand ils existent, excluent paradoxalement ceux qui auraient le plus besoin que les produits soient adaptés.
Questionner cette symétrie dans les organisations
Plusieurs entreprises pionnières montrent cependant une autre voie : Aptar révolutionne le packaging avec des solutions universelles, le groupe Seb repense l’électroménager pour tous, La Poste et la Macif adaptent leurs services. Le label « Concepteur inclusif » qui leur a récemment été attribué par le TechLab d’APF France handicap met en valeur leur engagement et montre qu’une autre voie est possible.

La vraie symétrie des attentions exige d’intégrer dans les politiques handicap des entreprises la question de l’accessibilité de leurs produits et de leurs services. Cela passe par des actions concrètes :
- Former les équipes de conception au design inclusif,
- Créer des indicateurs d’accessibilité aussi suivis que les taux d’emploi,
- Impliquer les utilisateurs en situation de handicap dans les tests produits,
- Systématiser les approches de conception universelle.
Au-delà de l’éthique, c’est une opportunité économique majeure. La conception universelle, en élargissant l’usage des produits à tous, démultiplie les marchés adressables. Cela n’est plus à prouver dans le domaine du tourisme, même c’est également vrai dans tous les domaines qui s’adressent à un consommateur lambda.

