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La mobilité pour lutter contre les inégalités

Philippe Aghion_VF
Philippe Aghion
prix Nobel d’Économie 2025, professeur au Collège de France, à la London School of Economics et à l'INSEAD

L’effet conju­gué du pro­grès des connais­sances, de la crois­sance et de la mon­dia­li­sa­tion du com­merce ont per­mis à une large frac­tion de la popu­la­tion mon­diale d’échapper à la pau­vre­té. Selon les chiffres de la Banque mon­diale, près de 40% de la popu­la­tion mon­diale vivait en des­sous du seuil de pau­vre­té, c’est-à-dire avec moins d’un dol­lar par jour en 1981, ce chiffre est tom­bé à 14% en 2008. En Inde, 40% de la popu­la­tion urbaine vivait en pau­vre­té en 1988 ; ce chiffre est tom­bé à 12% en 1999, c’est-à-dire en à peine onze ans, grâce à une accé­lé­ra­tion de la crois­sance dont le taux annuel moyen est pas­sé de 0,77% dans les années 1970 à 3,9% dans les années 1980.

Cette réduc­tion des inéga­li­tés au niveau mon­dial ne concerne pas seule­ment les reve­nus mais éga­le­ment la san­té. Entre 1940 et 1980, l’espérance moyenne de vie dans les pays en déve­lop­pe­ment est pas­sée de 44,5 à 64,3 ans, soit une aug­men­ta­tion de près de 20 ans, alors qu’elle n’a aug­men­té que de 9 ans dans les pays déve­lop­pés pen­dant la même période.

La crois­sance accé­lé­rée de la Chine et de l’Inde depuis le début des années 1980 a notam­ment per­mis dans ces pays à plus de deux mil­liards d’individus d’échapper à la pau­vre­té. Mais en même temps cette crois­sance a créé de nou­velles inéga­li­tés entre ces pays et d’autres éco­no­mies, en par­ti­cu­lier en Afrique, qui n’ont pas connu le même décol­lage. Enfin la crois­sance en Inde et en Chine a aug­men­té les inéga­li­tés au sein même de ces pays : seule une par­tie des popu­la­tions chi­noise et indienne est deve­nue pros­père voire riche, même si les taux de pau­vre­té dans ces deux pays ont net­te­ment recu­lé depuis les années 1970.

On observe ce même phé­no­mène de crois­sance des inéga­li­tés « intra-pays » dans les pays avan­cés. Il y a chez nous d’un côté ceux qui ont su le mieux inno­ver et s’adapter aux révo­lu­tions tech­no­lo­giques (TIC, intel­li­gence arti­fi­cielle), et de l’autre ceux qui n’ont pas su plei­ne­ment pro­fi­ter de ces évo­lu­tions ou qu’elles ont lais­sés sur le bord de la route. Faut-il s’inquiéter de cette mon­tée des inéga­li­tés à l’intérieur de nos pays ?

La crois­sance en Inde et en Chine a aug­men­té les inéga­li­tés au sein même de ces pays.

Combattre la pauvreté et augmenter la mobilité sociale

Il y a de fait plu­sieurs façons de mesu­rer les inéga­li­tés. On peut vou­loir se concen­trer sur la part du « top 1% les plus riches » dans le reve­nu d’un pays. Ou bien s’intéresser à une mesure plus glo­bale d’inégalité, par exemple la mesure GINI d’écart à l’égalité par­faite pour l’ensemble de la popu­la­tion. Ou bien à la mobi­li­té sociale et aux trappes à pau­vre­té qui entravent cette mobilité.

Mon opi­nion est que pour récon­ci­lier crois­sance par l’innovation et maî­trise des inéga­li­tés, com­battre la pau­vre­té et aug­men­ter la mobi­li­té sociale sont les objec­tifs à pri­vi­lé­gier. De façon inté­res­sante, une plus grande mobi­li­té sociale tend à être asso­ciée à moins d’inégalité glo­bale (c’est ce qu’on appelle la courbe de Gats­by le Magni­fique) donc on fait d’une pierre deux coups en se concen­trant sur la mobilité.

Faut-il pour autant ne pas se pré­oc­cu­per des 1% ou 0,1% les plus riches ? Non, car les riches peuvent uti­li­ser leurs res­sources pour faire bar­rage à de nou­velles inno­va­tions ou empê­cher des réformes visant à démo­cra­ti­ser l’accès à l’éducation et à la san­té : ceux qui ont réus­si hier peuvent vou­loir empê­cher d’autres, aujourd’hui, de « s’évader » à leur tour et venir leur faire concurrence. 

D’où l’importance, pour sti­mu­ler une crois­sance par l’innovation qui soit véri­ta­ble­ment inclu­sive, de mettre en place un modèle éco­no­mique et social :

  1. qui favo­rise la mobi­li­té sociale en par­ti­cu­lier grâce à des sys­tèmes d’éducation, de for­ma­tion et de san­té, de qua­li­té et acces­sibles à tous
  2. qui pro­tège les indi­vi­dus pour les empê­cher de tom­ber dans la pau­vre­té en les assu­rant notam­ment contre les risques liés aux pertes ou chan­ge­ments d’emplois
  3. qui encou­rage le pro­grès tech­nique et l’innovation qui sont sources de pros­pé­ri­té, tout en met­tant en place des garde-fous (en matière de fis­ca­li­té, droit de la concur­rence, lois anti-cor­rup­tion…) afin d’éviter que les inno­va­teurs d’hier (les « éva­dés ») n’empêchent les autres d’évoluer à leur tour vers davan­tage de pros­pé­ri­té et de liberté.

Cet article a été publié pour la pre­mière fois dans la Paris Inno­va­tion Review le 02/01/2018

Auteurs

Philippe Aghion_VF

Philippe Aghion

prix Nobel d’Économie 2025, professeur au Collège de France, à la London School of Economics et à l'INSEAD

Philippe Aghion est professeur au Collège de France, à l’INSEAD et à la London School of Economics, ainsi que membre de l’Econometric Society et de l’Académie américaine des arts et des sciences. Ses recherches portent principalement sur l’économie de l’innovation et de la croissance. Avec Peter Howitt, il a été l’un des pionniers de la théorie dite de la croissance schumpétérienne, qui est devenue un paradigme majeur pour analyser les interactions entre la croissance, l’innovation, la structure des marchés et la dynamique des entreprises.

Une grande partie de ces travaux est résumée dans leurs ouvrages communs Endogenous Growth Theory (MIT Press, 1998) et The Economics of Growth (MIT Press, 2009), dans son ouvrage coécrit avec Rachel Griffith, Competition and Growth (MIT Press, 2006), dans son étude intitulée « What Do We Learn from Schumpeterian Growth Theory » (en collaboration avec U. Akcigit et P. Howitt), et plus récemment dans The Power of Creative Destruction (en collaboration avec C. Antonin et S. Bunel).

En 2001, Philippe Aghion a reçu le prix Yrjo Jahnsson récompensant le meilleur économiste européen de moins de 45 ans ; en 2009, il a reçu le prix John Von Neumann ; et en mars 2020, il a partagé le prix BBVA « Frontier of Knowledge » avec Peter Howitt pour « avoir développé une théorie de la croissance économique fondée sur l’innovation issue du processus de destruction créatrice ».

Il s’est vu décerner le prix de la Banque centrale de Suède (Sveriges Riksbank) en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 2025 (conjointement avec Peter Howitt pour leurs travaux sur la destruction créatrice, et avec Joel Mokyr).

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