Accueil / Chroniques / Blockchain : la technologie s’améliore mais la réglementation reste insuffisante
AdobeStock_228501572
π Vidéos π Science et technologies π Économie

Blockchain : la technologie s’améliore mais la réglementation reste insuffisante

AUGOT_Daniel
Daniel Augot
directeur de recherche à l'Inria et responsable de la chaire Blockchain
Xavier De Boisseau 2
Xavier De Boissieu
fondateur de Quadratic Labs
En bref
  • La Blockchain est une technologie qui permet de déployer des infrastructures décentralisées, il existe des paradigmes publics et d’autres privés.
  • Encore en cours de développement, la Blockchain pourrait révolutionner nos transactions futures.
  • Cette technologie très prometteuse est encore limitée, elle suscite enthousiasme et interrogation.
  • Des améliorations restent à prévoir (le rapport efficacité/coût et la question de confidentialité de son utilisation), mais déjà des technologies comme rollups et zéro knowledge font leurs preuves.

Avec l’intérêt gran­dis­sant pour les dif­férentes cryp­tomon­naies, la tech­nolo­gie des « Blockchains » (chaînes de bloc) a con­nu une mon­tée en puis­sance ful­gu­rante ces dernières années. La blockchain a encore une grande marge de pro­gres­sion, alors quelles appli­ca­tions con­crètes peut-on prévoir pour le futur ?

Cer­tains scan­dales ont fini par entraver son développe­ment. « L’enthousiasme a été tel qu’évidemment ces cryp­tomon­naies défraient la chronique, estime Daniel Augot, directeur de recherche à l’INRIA et respon­s­able de la chaire Blockchain. Il y a eu de la spécu­la­tion, des fraudes, de la manip­u­la­tion, des mon­tants exor­bi­tants qui sont atteints par celles-ci de manière com­plète­ment déraisonnable. » Cela a eu pour effet de dis­siper l’engouement généré, alors que, pour le chercheur, il faudrait une « meilleure com­préhen­sion de la tech­nolo­gie pour moins se laiss­er séduire. »

Cette tech­nolo­gie n’est pas réduite aux cryp­tomon­naies. « La blockchain est une tech­nolo­gie qui per­met de déploy­er des infra­struc­tures décen­tral­isées, explique Xavier de Boissieu, co-fon­da­teur de Qua­drat­ic, société de con­seil et d’ingénierie en data sci­ence, développe­ment appli­catif et Web‑3. Par exem­ple, les don­nées des trans­ac­tions ban­caires sont stock­ées sur un serveur appar­tenant à une entité, générale­ment des ban­ques, qui aura tout le loisir d’aller les mod­i­fi­er ou les sup­primer. » Ce fonc­tion­nement pousse à devoir faire con­fi­ance à cette entité. « Dans un sys­tème Blockchain, la tenue de cette infor­ma­tion est assurée par une mul­ti­tude d’entités, ajoute-t-il. Ain­si, par cette décen­tral­i­sa­tion des infra­struc­tures, ce sys­tème porte en lui-même la con­fi­ance. »   

Un enthousiasme précipité, mais justifié

Selon Daniel Augot, la Blockchain a sus­cité un ent­hou­si­asme jus­ti­fié. Cette tech­nolo­gie a le poten­tiel de révo­lu­tion­ner nos trans­ac­tions. Seule­ment, elle peut être con­sid­érée comme encore jeune et de nom­breuses lim­ites lui ont été décou­vertes ces derniers temps. Une chaîne de bloc per­met avant tout de fournir un reg­istre infal­si­fi­able, qui peut servir de sup­port aux cryp­tomon­naies. « Le but du fameux Bit­coin, par exem­ple, était de garder des traces des trans­ac­tions moné­taires, atteste-t-il. C’est l’activité que font les ban­ques entre-elles, mais elles le font de manière altérable. Elles peu­vent annuler un paiement, ou tout sim­ple­ment altér­er ce qui a été fait. Chose impos­si­ble avec la Blockchain, car on veut que cela soit scel­lé et donc impos­si­ble à mod­i­fi­er. »

L’intérêt est impor­tant, mais quelques lim­ites restent présentes. Notam­ment, le nom­bre d’opérations par sec­onde qui reste faible. La latence des trans­ac­tions étant lente, les frais sont élevés. La réponse à cette lim­ite est les rollups. « Les rollups sont des traite­ments par lots des opéra­tions pour un grand nom­bre de trans­ac­tions, pour­suit Daniel Augot. Il n’y aura juste qu’une trace min­i­male qui sera inscrite sur la chaîne. On économis­era donc de la place dans le reg­istre. » Ces rollups sont exter­nal­isés à la Blockchain, mais ont le béné­fice de récupér­er la sécu­rité de cette dernière. « On a une sit­u­a­tion asymétrique, avec un util­isa­teur ayant de très faibles ressources de cal­culs (un smart­phone) qui ne fait pas totale­ment con­fi­ance au serveur qui fait le cal­cul pour lui, indique-t-il. On a donc besoin d’un cal­cul véri­fi­able qui per­met d’imposer au serveur de fournir une preuve cryp­tographique au tra­vers du rollup. »

Une deux­ième lim­ite touche la néces­sité d’assurer la con­fi­den­tial­ité de son util­i­sa­tion. À nou­veau, une tech­nolo­gie a été mise en place pour pal­li­er cette impor­tance. « Le zéro knowl­edge est une tech­nolo­gie mirac­uleuse, con­fie le chercheur, qui per­met de faire des inscrip­tions de manière cachée, aveu­gle, tout en prou­vant que ces inscrip­tions cor­re­spon­dent à des opéra­tions valides. » Cela per­met de valid­er une opéra­tion, sans pour autant voir ce qu’il s’y fait. 

Le futur de nos transactions

Tout d’abord, il existe deux grands par­a­digmes de déploiement de Blockchain : La Blockchain privée et la Blockchain publique. « Dans un sys­tème de Blockchain privée, l’accès à l’infrastructure et le rôle de val­i­da­teur sont tous deux restreints, note Xavier de Boissieu. Pour un sys­tème pub­lic, c’est stricte­ment l’inverse. L’accès est mon­di­al, n’importe qui peut accéder à l’information et écrire dans le sys­tème. » Les sys­tèmes privés sont générale­ment util­isés entre entre­pris­es. Par cette lim­i­ta­tion d’accès, ils offrent plus de con­trôle et de con­fi­den­tial­ité. De l’autre côté, les sys­tèmes publics trou­vent leur avan­tage dans la trans­parence des opéra­tions. Ils sont sou­vent util­isés pour les cryp­tomon­naies et l’émission de tokens, le Bit­coin et Ethereum en sont une illustration.

La Blockchain entre entre­pris­es per­met la mise en place d’une infra­struc­ture partagée et de con­fi­ance. Une fois ce socle d’informations com­mun établi, les entre­pris­es pour­ront con­stru­ire des appli­ca­tions, qui sont sou­vent des appli­ca­tions de dig­i­tal­i­sa­tion afin de gag­n­er en effi­cac­ité opéra­tionnelle « Quand la tech­nolo­gie per­met la coopéra­tion entre acteurs poten­tielle­ment con­cur­rents, on par­le de coopéti­tion, com­plète le cofon­da­teur de Qua­drat­ic. Elle per­met donc le déploiement de ce type d’applicatif non pas à l’échelle d’une entre­prise, mais à l’échelle de plusieurs entre­pris­es, voire d’un secteur tout entier. »

Cette tech­nolo­gie com­mence déjà à dessin­er le futur de nos trans­ac­tions. Cela s’observe par la puis­sance que cette tech­nolo­gie com­mence à fournir aux Organ­i­sa­tion autonome décen­tral­isée (DAO). « Il y a des DAO qui ont quelques mil­liards de dol­lars en tré­sorerie et qui vont gér­er par gou­ver­nance des opéra­tions qui peu­vent rap­porter des cen­taines de mil­lions de dol­lars de béné­fices annuels, développe Xavier de Boissieu. Nous sommes donc vrai­ment passés du stade de la recherche et de l’expérimentation à la mise en place de pro­to­cole de coor­di­na­tion à grande échelle. »

La naissance du Web3

Les Blockchains publiques, elles, per­me­t­tent la créa­tion de sys­tèmes décen­tral­isés sans besoin d’autorité cen­trale. Cela améliore la con­fi­ance et la sécu­rité dans divers domaines, comme la finance, la san­té, ou encore la ges­tion de la chaîne d’approvisionnement. Un exem­ple clair de cette trans­parence accrue se trou­ve dans le rôle des val­i­da­teurs. « Une des fonc­tions des cryp­tomon­naies est d’abord la rémunéra­tion des val­i­da­teurs des Blockchains publiques, men­tionne Xavier de Boissieu. Cette moti­va­tion assure d’augmenter le nom­bre de val­i­da­teurs de ces chaînes. L’intérêt : avoir le plus grand nom­bre de per­son­nes pour hétérogénéis­er le plus pos­si­ble les intérêts de ces derniers, et assur­er la bonne val­i­da­tion des Blockchains. » Ce type de sys­tème n’est en effet pas infail­li­ble lorsqu’une majorité de val­i­da­teurs, ayant le rôle de valid­er et de sécuris­er une chaîne immuable, tra­vaille dans son intérêt.

Les prin­ci­pales util­i­sa­tions des Blockchains publiques inclu­ent donc les cryp­tomon­naies, les con­trats intel­li­gents, et la traça­bil­ité des trans­ac­tions. « Cela implique deux aspects, main­tient-il. Le pre­mier est que nous avons des infra­struc­tures publiques de con­fi­ance, dans lesquelles nous pou­vons tenir des reg­istres inaltérables. Ces reg­istres d’informations peu­vent donc être des reg­istres de valeurs, des reg­istres de qui détient quoi. Le deux­ième est la présence de sys­tèmes d’implémentation infor­ma­tique de Tokens, qui per­me­t­tent de trans­fér­er de manière qua­si-immé­di­ate et sécurisée cette valeur. » Cela donne le nom d’Internet de la valeur à ce type de Blockchain, don­nant place au suc­cesseur du Web2, le Web3. « Aujourd’hui, au-delà de l’Internet de l’information que nous con­nais­sons [Web2], déclare-t-il, il y a une nou­velle couche [Web3] qui donne la pos­si­bil­ité de véhiculer de la valeur sur des réseaux publics. »    

« Dès lors que nous pou­vons mou­ve­menter de manière non per­mis­sion­née de la valeur d’un bout à l’autre du globe qua­si instan­ta­né­ment, nous voyons bien les prob­lèmes que cela peut causer, con­clut-il. Il faut donc un encadrement régle­men­tant  cette tech­nolo­gie, mal­gré les dif­fi­cultés que cela implique au vu de son évo­lu­tion rapi­de. »

Pablo Andres

Pour aller plus loin

Etienne Minvielle
π Santé et biotech π Science et technologies π Vidéos

Comment le numérique personnalise le parcours de soins

Etienne Minvielle, 

directeur de recherche CNRS et professeur en management de la santé au sein du Centre de recherche en gestion de l’Institut interdisciplinaire de l'innovation (I³-CRG*)

Cécile Chamaret
π Vidéos π Société π Science et technologies

Résistance : comment faire accepter les innovations ?

Cécile Chamaret, 

professeure en marketing et comportement à l’École polytechnique (IP Paris)

Véronique Steyer
π Numérique π Société π Vidéos

Quels enjeux quand les algorithmes remplacent l’humain ? 

Véronique Steyer, 

maître de conférences en management de l’innovation à l’École polytechnique (IP Paris)

Maria Eugenia Sanin
π Géopolitique π Énergie π Vidéos

Le passage à la voiture électrique accentue notre dépendance à la Chine

María Eugenia Sanin, 
maîtresse de conférences en économie à l’Université Paris Saclay et coordinatrice de l'axe Politiques Sectorielles à la Chaire Energie et Prospérité
Pierre-Jean Benghozi
π Numérique π Industrie π Vidéos

5G et industrie : la France est-elle en retard ?

Pierre-Jean Benghozi, 

directeur de recherche au CNRS au sein de I³-CRG* et professeur d'économie numérique à l’École polytechnique (IP Paris) et à l’Université de Genève

Le monde expliqué par la science. Une fois par semaine, dans votre boîte mail.

Recevoir la newsletter