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La science économique au défi des valeurs morales

david thesmar
David Thesmar
professeur d’économie financière, Sloan School of Management (MIT)
En bref
  • L’importance et la pluralité des valeurs morales sont un défi pour la science économique, parce qu’elles sont très difficiles à rationaliser.
  • Quand on intègre la morale dans des modèles économiques, on a souvent tendance à favoriser l’imaginaire « win win ». Or la défense de nos valeurs peut avoir un prix élevé, et il faut admettre qu’elles rentrent en conflit avec l’efficacité économique.
  • La réalité des valeurs morales entre aussi en conflit avec le système de valeurs des économistes, selon lequel le monde sera meilleur quand chacun maximisera son plaisir et minimisera ses peines.
  • L’économie a donc intérêt à mieux penser la confrontation entre l’efficacité et les valeurs, et à se ressourcer à des auteurs qui ont vu le monde autrement.

Dans l’histoire de la sci­ence économique, il y a eu un moment, incar­né par Gary Beck­er (prix Nobel en 1992), qui a vu les écon­o­mistes inve­stir de nou­veaux champs (la famille, la crim­i­nal­ité, la ville) pour apporter leurs méth­odes et leurs solu­tions. Votre tra­vail sem­ble s’inscrire dans un mou­ve­ment inverse, où l’économie se ressource aux autres disciplines.

La tra­di­tion inter­dis­ci­plinaire existe depuis Adam Smith, qui était à la fois un philosophe et un écon­o­miste. Une par­tie de la sci­ence économique s’est tou­jours intéressée au lien avec la soci­olo­gie, la philoso­phie. Dans les vingt dernières années, c’est surtout la psy­cholo­gie qui a nour­ri notre dis­ci­pline, avec la vogue de l’économie com­porte­men­tale qui tente de réalis­er des expéri­ences de lab­o­ra­toire pour étudi­er le com­porte­ment apparem­ment « non-rationnel » des agents. Notre tra­vail s’inscrit dans cette tra­di­tion inter­dis­ci­plinaire à laque­lle apparte­nait Gary Beck­er, mais nous nous sommes ori­en­tés vers une ques­tion qui, davan­tage qu’une promesse de fer­til­i­sa­tion croisée, est un défi pour notre dis­ci­pline : l’importance des valeurs morales, et surtout leur plu­ral­ité au sein de la population.

Pourquoi est-ce un défi ? Parce que cette plu­ral­ité ne se réduit pas aux « préférences altru­istes », aux­quelles se réfèrent les écon­o­mistes. Quand on s’intéresse à la plu­ral­ité des valeurs, on tombe sur des phénomènes beau­coup plus dif­fi­ciles à ratio­nalis­er. Par exem­ple, les gens val­orisent la lib­erté pour elle-même, mais sans for­cé­ment en faire usage. Ou encore ils ont un altru­isme à géométrie vari­able, qui favorise le groupe, la com­mu­nauté. Voir, si l’on en croit le psy­cho­logue Jonathan Haidt, la pureté. Il y a aus­si les dif­férences cul­turelles ou nationales. Par exem­ple, quand on leur pro­pose des options pour réguler le traf­ic en cen­tre-ville, les Français se mon­trent plus hos­tiles à un péage que les Améri­cains et les Alle­mands, qui sont eux plus favor­ables à une diminu­tion du nom­bre de places. Der­rière ces préférences, il y a des valeurs.

L’analyse économique peine à pren­dre en compte la plu­ral­ité de ces valeurs, même si les écon­o­mistes savent qu’il n’y a pas que l’efficacité qui compte. Ils com­pren­nent que l’humanité n’est pas faite que de cal­cu­la­teurs rationnels et qu’il existe une forme d’altruisme. Mais dans la tra­di­tion util­i­tariste de Jere­my Ben­tham, ils envis­agent cet altru­isme sous une forme abstraite et uni­verselle. Dit autrement, les écon­o­mistes ont eux-mêmes un sys­tème de valeurs par­ti­c­uli­er, qu’ils sont pour­tant ten­tés de pro­jeter sur le reste de la pop­u­la­tion. Or les écarts sont très sensibles. 

Ce qui nous intéresse, ce sont les valeurs qui résis­tent à la fois à la pro­jec­tion et à la général­i­sa­tion dans des préférences col­lec­tives. Celles, en somme, qui ne se lais­sent ni réduire ni absorber par notre dis­ci­pline. Par exem­ple, quand on les inter­roge sur l’alternative entre taxe car­bone et normes envi­ron­nemen­tales pour les con­struc­teurs auto­mo­biles, 92 % des écon­o­mistes sou­ti­en­nent la taxe car­bone, con­tre 22 % seule­ment des Améri­cains. Il y a man­i­feste­ment ici un con­flit entre deux formes de justice.

Le titre de votre ouvrage, Le Prix de nos valeurs, sug­gère cepen­dant un point de ren­con­tre : pour régler les fric­tions, on pour­rait tou­jours s’accorder sur un prix. N’est-ce pas l’approche tra­di­tion­nelle de l’économie, qui ramène tout au marché ?

Je dirais plutôt que c’est une approche du « juste milieu », même si poten­tielle­ment, le prix de nos valeurs peut être infi­ni (pas de com­pro­mis pos­si­ble). On a ten­dance aujourd’hui à favoris­er l’imaginaire du « win win », notam­ment dans le débat poli­tique où les propo­si­tions met­tant en jeu des valeurs sont cen­sées s’articuler facile­ment : par exem­ple la tran­si­tion énergé­tique, portée par le souci des généra­tions futures, pro­duira de la crois­sance. Ou encore : l’entreprise respon­s­able sat­is­fait à la fois ses con­som­ma­teurs, ses investis­seurs et ses employés, elle s’en trou­ve donc très bien. Or, dans bien des cas, la défense de nos valeurs peut avoir un prix élevé, et, plutôt que de se racon­ter que tout ira pour le mieux dans le meilleur des mon­des, il faut admet­tre qu’elles ren­trent en con­flit avec l’économie. Les dilemmes posés par l’invasion de l’Ukraine l’illustrent bien : sommes-nous prêts à baiss­er notre chauffage pour stop­per la guerre ? Et surtout, jusqu’à quel point ?

Cette ten­sion n’aurait donc pas voca­tion à se résoudre ?

Pas au sens où tout fini­rait par s’aligner. Nous évo­quions plus haut l’économie com­porte­men­tale. Ce champ explore l’idée que les gens ne max­imisent pas leur bien-être matériel, qu’ils font des erreurs sys­té­ma­tiques (ils extrapo­lent trop les ten­dances passées, man­quent d’autodiscipline, etc.). Mais l’économie com­porte­men­tale en déduit qu’il faut appren­dre aux gens à mieux opti­miser leur vie, voire les con­train­dre à le faire ! Or cette ambi­tion est une posi­tion philosophique très dis­cutable. Elle promeut le mode de vie hédon­iste pro­mu au XIXe siè­cle par l’économiste Jere­my Ben­tham avec sa philoso­phie « util­i­tariste » : le monde sera meilleur quand cha­cun max­imis­era son plaisir et min­imis­era ses peines. 

Tel est le sys­tème des valeurs que de nom­breux écon­o­mistes plaque­nt sur leurs analy­ses. Or rien n’indique que c’est le sys­tème de valeurs des gens. Une con­tra­dic­tion par­ti­c­ulière­ment fla­grante con­cerne la lib­erté : les écon­o­mistes sont libéraux, au sens où la lib­erté est un instru­ment pour attein­dre l’efficacité économique.

Je dirais plutôt que c’est une approche du « juste milieu », même si poten­tielle­ment, le prix de nos valeurs peut être infini.

Les gens n’ont pas que l’efficacité en tête, et ils sont prêts à pay­er pour cela. Nous avons ain­si enquêté sur la sit­u­a­tion suiv­ante : pour soutenir un con­struc­teur local et préserv­er 1 000 emplois, on pro­pose d’acheter des tramways d’un coût supérieur, en aug­men­tant le prix de l’abonnement. Trois groupes, soumis à une hausse dif­férente de ce prix, sont invités à not­er le pro­jet (de 0 pour le désac­cord com­plet à 10 pour l’accord com­plet). La moyenne des notes est de 7,4 pour le groupe soumis à une hausse de 5 %, de 6,6 pour ceux soumis à une hausse de 10 % et elle est de 6,1 pour ceux soumis à une hausse de 50 %. La valeur de sol­i­dar­ité résiste même à une hausse conséquente. 

Dans le monde des écon­o­mistes, le marché avec ses indi­vidus libres pour­rait être rem­placé par un ordi­na­teur capa­ble d’allouer les ressources. Au con­traire, dans la vraie vie la valeur de lib­erté est forte, mais c’est aus­si la lib­erté de faire de « mau­vais » choix. Et c’est une lib­erté en elle-même, décon­nec­tée de toute idée d’efficacité. En un mot, c’est une valeur morale.

Ce retour cri­tique sur votre dis­ci­pline et sur ses prémiss­es philosophiques vous con­duit à explor­er des visions com­plète­ment étrangères à la tra­di­tion indi­vid­u­al­iste à laque­lle est asso­ciée l’économie. Par exem­ple, vous vous référez au père de la soci­olo­gie, Émile Durkheim.

Durkheim met en avant le vide exis­ten­tiel dans lequel la société indus­trielle plonge les indi­vidus, car elle promeut la max­imi­sa­tion des intérêts indi­vidu­els au détri­ment du groupe. Durkheim pense que l’individualisme util­i­tariste est un « enfer soci­ologique » : il refroid­it les cœurs et cause le dés­espoir. Pour des écon­o­mistes comme nous, c’est une pen­sée très hétéro­doxe, mais éclairante. Elle nous aide à pren­dre la mesure de ce qui résiste à nos méth­odes. Et les valeurs morales qui sont au pre­mier plan dans sa vision du monde sont juste­ment celles qui sont les moins pris­es en compte par notre dis­ci­pline. Elles nous aident à éla­bor­er notre pro­gramme de recherches.

Mais l’enjeu cen­tral reste d’enrichir la pen­sée économique. Y com­pris dans ses aspects les plus tech­niques et les plus spé­cial­isés. Ma spé­cial­ité académique, ain­si, c’est l’économie finan­cière. On par­le beau­coup d’investissement respon­s­able, d’entreprise sociale­ment respon­s­able. Les investis­seurs sont bien sûr avant tout motivés par le prof­it, le ren­de­ment, mais de plus en plus, les préoc­cu­pa­tions socié­tales ou envi­ron­nemen­tales devi­en­nent impor­tantes, au point qu’elles vont finir par éroder la pure logique de la rentabil­ité. C’est un sujet passionnant.

La pen­sée économique a tout à gag­n­er à penser cette con­fronta­tion entre l’efficacité et les valeurs. Cela lui per­me­t­tra de mieux informer les débats poli­tiques. Nous par­tons du principe qu’il faut deman­der aux gens ce qu’ils pensent, de manière sérieuse, de manière à révéler les ten­sions et à faire appa­raître des con­tra­dic­tions. Mais si les gens sont prêts à pay­er très cher pour réduire la pol­lu­tion, pren­dre le con­trôle de leur com­mu­nauté (par la décen­tral­i­sa­tion) ou pour se pass­er des impor­ta­tions chi­nois­es, pourquoi pas ? Il est indis­pens­able d’informer cer­tains débats en prenant en compte les préférences morales des gens, et en mesurant ce que cela sig­ni­fie économiquement.

Propos recueillis par Richard Robert