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Hydrogène et ammoniac : un risque de fuites néfaste pour le climat

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Didier Hauglustaine
physicien et directeur de recherche au CNRS
Fabien Paulot
Fabien Paulot
chercheur en chimie de l’atmosphère au Geophysical Fluid Dynamics Laboratory à Princeton
En bref
  • L’hydrogène vert (produit par électrolyse de l’eau à l’aide d’énergies renouvelables) est considéré par l’UE comme un pilier de la transition énergétique.
  • Pour sortir de la dépendance aux énergies fossiles russes, l’UE souhaite produire 9,6 millions de tonnes d’hydrogène vert d’ici 2030.
  • Naturellement abondant dans l’atmosphère, ce n’est pas un GES, mais son augmentation accroît la concentration d’autres gaz, contribuant à augmenter l’effet de serre.
  • L’économie de l’hydrogène repose sur un autre gaz : l’ammoniac.
  • Or, l'utilisation d'ammoniac comme vecteur énergétique pose des défis majeurs en termes d'émissions de protoxyde d'azote, un puissant gaz à effet de serre.
  • De nombreuses études insistent : il faut veiller à ne pas investir dans une fausse bonne solution pour le climat.

L’hydrogène vert – pro­duit par élec­tro­lyse de l’eau à l’aide d’énergies renou­ve­lables – est consi­dé­ré par l’Union euro­péenne (UE) comme un pilier de la tran­si­tion éner­gé­tique. Depuis l’invasion de la Rus­sie en Ukraine, l’UE a encore accé­lé­ré ses ambi­tions pour sor­tir de la dépen­dance aux éner­gies fos­siles russes : d’ici 2030, les objec­tifs sont por­tés à 9,6 mil­lions de tonnes d’hydrogène vert pro­duit en UE, et 10 mil­lions de tonnes impor­tées (dont 40 % sous forme d’ammoniac)1. La com­bus­tion de l’hydrogène (H2) pro­duit de l’eau et des oxydes d’azote, s’affranchissant ain­si du rejet de CO2 – un gaz à effet de serre (GES) – dans l’atmosphère.

En rem­pla­çant les com­bus­tibles fos­siles par de l’hydrogène vert, et en consi­dé­rant les taux de fuite actuels, on réduit les émis­sions de CO2 de 94 % 

Les effets de l’hydrogène sur le climat

L’hydrogène est natu­rel­le­ment abon­dant dans l’atmosphère. Il est le pro­duit de la dégra­da­tion de cer­tains com­po­sés chi­miques atmo­sphé­riques et est éga­le­ment reje­té lors de la com­bus­tion d’énergies fos­siles, des feux de forêt ou par des pro­cé­dés géo­lo­giques. Envi­ron 40 % de la concen­tra­tion atmo­sphé­rique est due aux acti­vi­tés humaines2. L’hydrogène n’est pas un gaz à effet de serre. « Lorsque la concen­tra­tion en hydro­gène change, la chi­mie atmo­sphé­rique est per­tur­bée et cela impacte indi­rec­te­ment la concen­tra­tion en gaz à effet de serre », pré­cise Fabien Pau­lot. Le méca­nisme majeur est la des­truc­tion du radi­cal hydroxyle (OH) par l’hydrogène. Celui-ci étant un puis­sant oxy­dant du méthane, sa dimi­nu­tion aug­mente alors la concen­tra­tion du méthane – un puis­sant GES. La hausse de la concen­tra­tion en hydro­gène accroît éga­le­ment la quan­ti­té d’ozone tro­po­sphé­rique et de vapeur d’eau stra­to­sphé­rique, contri­buant à aug­men­ter l’effet de serre.

Sous sa forme gazeuse, l’hydrogène peut être trans­por­té sur de longues dis­tances dans les réseaux de gaz déjà exis­tants. Or, ces ins­tal­la­tions – ain­si que celles de pro­duc­tion – enre­gistrent des ano­ma­lies, à l’instar des fuites mas­sives de méthane obser­vées par satel­lite depuis quelques années. Air Liquide, un pro­duc­teur d’hydrogène, estime la perte d’hydrogène com­pres­sé (sous sa forme gazeuse) à 4,2 %. Le chiffre grimpe jusqu’à 20 % pour l’hydrogène trans­por­té sous forme liquide3. « Contrai­re­ment au méthane, il n’est pas pos­sible de mesu­rer l’hydrogène par satel­lite, com­mente Fabien Pau­lot. Ces esti­ma­tions sont donc assez incer­taines. En revanche, nous esti­mons que les tech­no­lo­gies futures pour­raient réduire les fuites. » Bien que la hausse de l’hydrogène aug­men­tant l’effet de serre (voir enca­dré), ces fuites contre­ba­lancent-elles ses effets posi­tifs dans la tran­si­tion éner­gé­tique ? « Cela paraît très peu pro­bable », répond Didier Hau­glus­taine. Avec Fabien Pau­lot, il a co-écrit une publi­ca­tion sur le sujet parue en 2023 dans la revue Nature Com­mu­ni­ca­tions Earth & Envi­ron­ment4. « En rem­pla­çant les com­bus­tibles fos­siles par de l’hydrogène vert, et en consi­dé­rant les taux de fuite actuels, on réduit les émis­sions de CO2 de 94 %, ren­seigne Didier Hau­glus­taine. Pour l’hydrogène bleu, ces chiffres tombent à 70–80 %. Même en tenant compte des incer­ti­tudes actuelles, l’hydrogène reste un levier très inté­res­sant pour réduire les retom­bées cli­ma­tiques de l’énergie, en par­ti­cu­lier pour le trans­port mari­time, rou­tier ou les indus­tries lourdes. »

Mais l’économie de l’hydrogène repose sur un autre gaz impor­tant dans la chaîne de valeur : l’ammoniac. Il est en effet pos­sible de trans­for­mer l’hydrogène (H2) en ammo­niac (NH3). Ce der­nier est ensuite soit brû­lé pour four­nir direc­te­ment une source d’énergie ; soit conver­ti à nou­veau en hydro­gène par cra­quage. Ces pro­cé­dés sont maî­tri­sés et des navires naviguent déjà grâce à la com­bus­tion directe d’ammoniac. Dans un scé­na­rio de tran­si­tion éner­gé­tique conte­nant le réchauf­fe­ment cli­ma­tique à 1,5 °C, l’Agence inter­na­tio­nale des éner­gies renou­ve­lables (IRENA)5 consi­dère que l’hydrogène répon­drait à 12 % de la demande mon­diale en éner­gie en 2050. Dans ce scé­na­rio, un quart de l’hydrogène consom­mé dans le monde est issu du com­merce inter­na­tio­nal. De plus, 55 % est trans­por­té sous forme d’hydrogène pur ou mélan­gé et 45 % par bateau, majo­ri­tai­re­ment sous forme d’ammoniac.

L’ammoniac, une fausse bonne solution ?

L’ammoniac est indis­pen­sable à une éco­no­mie basée sur l’hydrogène. Or, le trans­port d’ammoniac (NH3) pré­sente lui aus­si des risques de fuite, aux effets bien plus délé­tères sur le cli­mat. Cer­tains com­po­sés issus de la com­bus­tion de NH3 sont de puis­sants GES, à l’instar du pro­toxyde d’azote (N2O) dont le poten­tiel de réchauf­fe­ment est 265 fois plus éle­vé que celui du CO2. Dans un article publié dans la revue PNAS en novembre 20236, des scien­ti­fiques amé­ri­cains éva­luent ce risque. L’ammoniac pré­sen­tant des simi­li­tudes avec le méthane, ils uti­lisent par ana­lo­gie les mêmes taux de fuite que ceux du méthane, mesu­rés par satel­lite. 0,5 à 5 % de l’ammoniac pour­rait être per­du dans l’environnement sous la forme d’azote réac­tif. Ces pertes s’expliquent par les fuites mais aus­si par la com­bus­tion de l’ammoniac : lorsqu’elle est incom­plète, elle contri­bue à émettre de l’azote réac­tif dans l’atmosphère. Pour l’estimation la plus éle­vée (5 % de pertes), cela repré­sente l’équivalent de la moi­tié de la per­tur­ba­tion cli­ma­tique mon­diale aujourd’hui créée par l’utilisation d’engrais azo­tés (l’équivalent de 2,3 Gt CO2 sont émis chaque année, soit 1/5ème des émis­sions du sec­teur agri­cole).

À cela s’ajoutent des réac­tions indé­si­rables lors de la com­bus­tion de l’ammoniac. Si elles sont mini­mi­sées par les tech­no­lo­gies récentes, elles existent tou­jours et génèrent notam­ment du N2O. Les auteurs de l’étude dans PNAS estiment que cet effet pour­rait com­plè­te­ment contre­ba­lan­cer les retom­bées posi­tives de la tran­si­tion éner­gé­tique, dépas­sant les retom­bées cli­ma­tiques actuelles des com­bus­tibles fos­siles comme le char­bon. Même dans le meilleur cas (où il n’y aurait aucune fuite), l’équipe cal­cule que l’ammoniac a une empreinte car­bone plus éle­vée que l’éolien ou l’énergie géo­ther­male, mais com­pa­rable à celle de l’énergie solaire.

En 2022, une autre équipe scien­ti­fique éva­luait les retom­bées d’une tran­si­tion vers l’ammoniac pour décar­bo­ner le trans­port mari­time7. Leur conclu­sion était simi­laire : de faibles fuites de N2O – lors de la com­bus­tion ou du trans­port – contre­ba­lancent com­plè­te­ment les retom­bées cli­ma­tiques d’une telle tran­si­tion. « Ces esti­ma­tions sont les pre­mières réa­li­sées, elles com­prennent des incer­ti­tudes, car cette éco­no­mie est encore très peu déve­lop­pée, elles forcent peut-être un peu le trait, com­mente Didier Hau­glus­taine. Mais elles sont cru­ciales : elles tirent la son­nette d’alarme sur l’ammoniac, dont les retom­bées sur le cli­mat sont très signi­fi­ca­tives. » Or, l’ammoniac séduit le sec­teur mari­time : il est rela­ti­ve­ment aisé de conver­tir un moteur ther­mique pour uti­li­ser de l’ammoniac, et les fabri­cants pré­parent déjà des moteurs dédiés. Ces pre­mières études démontrent l’importance de veiller à ne pas inves­tir dans une fausse bonne solu­tion pour le climat.

Anaïs Marechal

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1D’après l’association France Hydro­gène, regrou­pant les acteurs de la filière : https://​www​.france​-hydro​gene​.org/​m​a​g​a​z​i​n​e​/​r​e​p​o​w​e​r​-​e​u​-​e​n​c​o​r​e​-​p​l​u​s​-​d​a​m​b​i​t​i​o​n​-​p​o​u​r​-​l​h​y​d​r​o​gene/
2https://doi.org/10.5194/acp-24–4217-2024
3Arri­go­ni, A. and Bra­vo Diaz, L., Hydro­gen emis­sions from a hydro­gen eco­no­my and their poten­tial glo­bal war­ming impact, EUR 31188 EN, Publi­ca­tions Office of the Euro­pean Union, Luxem­bourg, 2022, ISBN 978–92-76–55848‑4, doi:10.2760/065589, JRC130362.
4https://doi.org/10.1038/s43247-023–00857‑8
5IRENA (2022), Glo­bal hydro­gen trade to meet the 1.5°C cli­mate goal : Part I – Trade out­look for 2050 and way for­ward, Inter­na­tio­nal Rene­wable Ener­gy Agen­cy, Abu Dha­bi.
6https://​doi​.org/​1​0​.​1​0​7​3​/​p​n​a​s​.​2​3​1​1​7​28120
7https://doi.org/10.1038/s41560-022–01124‑4

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