Accueil / Chroniques / La capture du carbone face à ses limites technologiques et économiques
This industrial setting showcases an extensive network of sleek metallic pipes and machinery engineered for capturing and storing carbon emissions, emphasizing modern technology in sustainability
Généré par l'IA / Generated using AI
π Énergie π Économie π Planète

La capture du carbone face à ses limites technologiques et économiques

Paula Coussy
Paula Coussy
cheffe de projet externalités CO2 à l'IFPEN
Florent Guillou
Florent Guillou
ingénieur process design et chef de projet à l'IFPEN
Raphael Huyghe
Raphaël Huyghe
responsable de programme à l'IFPEN au centre de résultats Chimie pour l’industrie
En bref
  • Pour atteindre l’objectif de la capture de 450 millions de tonnes de CO2 à l’horizon 2050, la question des stratégies de décarbonation à adopter se pose.
  • Une étude de l’ADEME montre que l’inaction climatique de la France coûtera entre 5 et 7 points du PIB annuel d’ici 2100, soulignant les enjeux économiques de la décarbonation.
  • Une forte hausse de la pénalité carbone sur l’EU ETS est envisagée d’ici 2035 pour les investissements lourds, mais il est d’abord prioritaire d’investir dans la capture du CO2.
  • En vue des objectifs de décarbonation de 2050, le GIEC et l’AIE estiment que les technologies de captage, transport, stockage et l’utilisation du CO2 sont cruciales.
  • Pour cela, il s’agit notamment de combiner 3 leviers de décarbonation : la réduction des émissions de CO2, la défossilisation des usages et l’élimination directe du carbone.

La contri­bu­tion future de la tech­no­lo­gie CCS (Car­bon Cap­ture and Sto­ckage) et CCU (Car­bon Cap­ture and Uti­li­sa­tion) aux enjeux de décar­bo­na­tion est désor­mais indis­cu­table, la ques­tion étant : quelle stra­té­gie afin d’atteindre la cap­ture de 450 mil­lions de tonnes de CO2 à l’horizon 2050 ?
 
« La feuille de route pour le déploie­ment du CCS (sto­ckage) et CCU (uti­li­sa­tion) n’est pas gra­vée dans le marbre, mais pour la suivre il faut impé­ra­ti­ve­ment que les États se dotent d’une vision de long terme », déclare Pau­la Cous­sy, cheffe de pro­jet Exter­na­li­tés CO2 – Mar­chés et Cer­ti­fi­ca­tion car­bone à l’IFP Ener­gies nou­velles (IFPEN1), sou­li­gnant l’importance des Contri­bu­tions déter­mi­nées au niveau natio­nal (NDCs). Par­mi les élé­ments clés d’un scé­na­rio plausible :

  1. Les tech­no­lo­gies de cap­tage doivent prio­ri­tai­re­ment viser les sec­teurs sans autres alter­na­tives de réduc­tion d’émission de CO2.
  2. Les pre­mières chaînes CCS et CCU doivent démar­rer à l’horizon 2030 sur les sites indus­triels cou­verts par le mar­ché du car­bone (EU ETS2), que sont les domaines de la cimen­te­rie, de la chi­mie, de l’a­cié­rie et de l’aluminerie. 
  3. Dans la logique du pha­sage en France, l’ob­jec­tif de cap­ture cumu­lée de 4 à 8 Mt CO2/an devrait être atteint d’ici à 2035 par les hubs indus­triels por­tuaires du Havre, Dun­kerque, Saint-Nazaire et l’axe Rhône.

La stra­té­gie euro­péenne fixe quant à elle trois jalons : sto­cker 50 Mt/an de CO2 à l’horizon 2030, en cap­ter 280 Mt/an à l’horizon 2040 (dont 60 Mt/an par Direct Air Car­bon Cap­ture [DACC]), et 450 Mt/an (dont 150 par DACC) à l’horizon 20503. Des objec­tifs ambi­tieux attei­gnables selon les experts… à « quelques condi­tions » près, au pre­mier rang des­quelles un prix car­bone (EU ETS), per­met­tant de sou­te­nir les inves­tis­se­ments CCS et CCU.

Challenges économiques au déploiement du CCS et CCU

« Face au cadre légis­la­tif et règle­men­taire euro­péen nous avons des outils », affirme Pau­la Cous­sy, rap­pe­lant que dès 2026, les quo­tas car­bones devraient dis­pa­raître peu à peu au béné­fice du Méca­nisme d’Ajustement Car­bone aux Fron­tières (CBAM). Ces outils sont ceux devant répondre aux direc­tives de la Com­mis­sion euro­péenne.
 
« À l’aube de son déploie­ment, le mar­ché va être conduit par la régle­men­ta­tion », assure Raphaël Huy­ghe, res­pon­sable de pro­gramme Cap­tage et Sto­ckage CO2 au sein de IFPEN, sou­li­gnant au pas­sage le coût de l’inaction par rap­port à celui de l’action. Ain­si une étude de l’ADEME (2023) estime que l’inaction cli­ma­tique pour la France coû­te­rait entre 5 et 7 points de PIB annuel d’ici 2100, soit plus de 180 mil­liards d’euros, entraî­nant une réduc­tion de 13 % du reve­nu médian d’ici 2050, alors que le coût de finan­ce­ment pour l’action est chif­fré à 66 mil­liards d’euros par an à l’horizon 20304. À l’échelle mon­diale, une étude publiée par Nature5, estime à 38 000 mil­liards de dol­lars de dom­mages l’inaction à l’horizon 2050, soit 6 fois plus que pour l’action climatique.

Certitude à l’investissement vs incertitude à la pénalité

Le risque n’est aujourd’hui, selon Pau­la Cous­sy, pas tech­nique mais finan­cier : « Il y a un fos­sé entre le besoin actuel en inves­tis­se­ment et la péna­li­té car­bone encore incon­nue en 2050. » Alors que les modèles d’affaires com­mer­ciaux sont à construire le long de la chaîne CCS et CCU, il s’agit de « cla­ri­fier la res­pon­sa­bi­li­té finan­cière du CO2 » au tra­vers d’un cadre de cer­ti­fi­ca­tion des émis­sions évi­tées ou éliminées.

Face au coût de la chaîne CCS et CCU, la péna­li­té car­bone sur l’EU ETS est aujourd’hui de 80 €/t CO2… De fait, actuel­le­ment peu inci­ta­tive pour les inves­tis­se­ments lourds, elle est envi­sa­gée à 180 €/t CO2 en 2035. Pour autant, « la vision long terme doit être d’investir dans la cap­ture », assure Pau­la Cous­sy, obser­vant que la posi­tion majo­ri­taire actuelle des indus­triels est de pré­fé­rer payer des quo­tas CO! À leur décharge, la chaîne com­mer­ciale CCS est nou­velle pour eux (130 à 230 €/t CO2, selon le type de chaîne CCS), d’où la néces­si­té pour les émet­teurs de s’associer afin de réduire les coûts et de pour­suivre l’innovation.

La technologie comme levier

Pour atteindre les cibles de décar­bo­na­tion à hori­zon 2050, le GIEC et l’Agence Inter­na­tio­nale de l’Energie estiment que les tech­no­lo­gies de cap­tage, trans­port, sto­ckage et l’utilisation du CO2 sont incon­tour­nables. « Il s’agit en fait d’un enchaî­ne­ment de briques tech­no­lo­giques visant à réduire les émis­sions de CO2 – prin­ci­pale cause du réchauf­fe­ment ou du dérè­gle­ment cli­ma­tique – en inté­grant son cap­tage, son trans­port et son sto­ckage », explique Raphaël Huy­ghe, sou­li­gnant que les deux chaînes, CCS et CCU, sont com­plé­men­taires, mais avec des fina­li­tés différentes. 

Or ces « briques » sont tech­no­lo­gi­que­ment maî­tri­sées et peuvent être com­bi­nées : on sait cap­ter le CO2 dans les fumées indus­trielles (CO2 issu de com­bus­tion fos­sile), à par­tir de sources bio­gé­niques (CO2 issu de la com­bus­tion de bio­masse) ou direc­te­ment dans l’atmosphère par la tech­no­lo­gie Direct Air Car­bone Cap­ture (avec un niveau de matu­ri­té plus faible, mais qui pro­met des émis­sions néga­tives). On sait l’injecter dans des for­ma­tions géo­lo­giques étanches afin de le sto­cker de manière per­ma­nente en toute sécu­ri­té et, enfin, on sait aus­si l’utiliser pour la fabri­ca­tion de pro­duits et maté­riaux.
 
Si le modèle d’économie cir­cu­laire du car­bone via l’utilisation du CO2 cap­té en e‑carburants et e‑produits est par­ti­cu­liè­re­ment sédui­sant, en plein déve­lop­pe­ment pour la valo­ri­sa­tion du CO2 en Car­bu­rants d’Aviation Durable (CAD), il n’est en revanche pas du tout à l’échelle du sto­ckage qui va repré­sen­ter des mil­lions de tonnes et doit appor­ter la réponse la plus rapide pos­sible à l’urgence climatique.

« La tech­no­lo­gie est maî­tri­sée, fonc­tionne par briques, et l’enjeu est le déploie­ment à grande échelle, d’une part en rédui­sant les coûts sur l’ensemble de la chaîne CCUS, en par­ti­cu­lier le cap­tage, et en sti­mu­lant les inves­tis­se­ments par les stra­té­gies ou les poli­tiques natio­nales et euro­péennes et les finan­ce­ments publics com­bi­nés avec les méca­nismes finan­ciers (CCfd) », résume Raphaël Huy­ghe. La tech­no­lo­gie doit repo­ser sur sa via­bi­li­té tech­ni­co-éco­no­mique pour per­mettre son déploie­ment à grande échelle, afin de pas­ser de 50 Mt CO2 cap­tu­rées en 2025 à 1 Gt en 2030 et 6 Gt CO2 en 20506. Il sera paral­lè­le­ment néces­saire d’accélérer le déve­lop­pe­ment des sites de sto­ckage et de coor­don­ner l’ensemble des acteurs de la chaîne.
 
« On sait cap­ter le CO2 depuis un siècle mais on change aujourd’hui de fina­li­té », confirme Florent Guillou, chef de pro­jet CCS pro­cé­dés en rup­ture pour le cap­tage de CO2, pré­ci­sant que dans le scé­na­rio Neu­tra­li­té Car­bone « net zero » de l’Europe en 2050 (EU Indus­trial Car­bon Mana­ge­ment Stra­te­gy, Févier 2024), il s’agit de com­bi­ner 3 leviers de décar­bo­na­tion : la réduc­tion des émis­sions de CO2, la défos­si­li­sa­tion des usages et l’élimination directe du car­bone. Par­mi les 4 familles de cap­tage du CO2 (pré­com­bus­tion, oxy­com­bus­tion, post-com­bus­tion et DACC) deux ont fait l’objet de démons­tra­tions et sont désor­mais prêtes pour l’industrialisation :

  • La tech­no­lo­gie DMXTM per­met le cap­tage de CO2 en post-com­bus­tion de seconde géné­ra­tion. Le démons­tra­teur indus­triel construit et opé­ré sur le site d’ArcelorMittal à Dun­kerque dans le cadre du pro­jet euro­péen 3D/DinamX coor­don­né par l’IFPEN, a per­mis de vali­der les per­for­mances du pro­cé­dé (11 par­te­naires de l’Union euro­péenne pen­dant 5 ans de 2019–2024, pour un bud­get de 24 mil­lions d’euros).
  • La tech­no­lo­gie CLC (com­bus­tion en boucle chi­mique de charges solides, fossiles/biomasse [1 t/h]) résulte de 7 ans de R&D (2017–2024) par 9 par­te­naires d’Union euro­péenne et de Chine, pour un bud­get glo­bal de 22 mil­lions d’euros7.

« Ces tech­no­lo­gies sont désor­mais prêtes pour la com­mer­cia­li­sa­tion auprès des gros émet­teurs, et nos déve­lop­pe­ments futurs consis­te­ront à inten­si­fier les pro­cé­dés pour des uni­tés plus com­pactes et plus acces­sibles, des­ti­nées aux petits et moyens émet­teurs », confie Florent Guillou.
 
Après près d’un siècle d’ex­pé­rience dans la sépa­ra­tion du CO2, l’heure est à la démo­cra­ti­sa­tion des tech­no­lo­gies pour contri­buer à rele­ver le défi de la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique. Si la tech­no­lo­gie CCUS n’est pas la solu­tion glo­bale à la décar­bo­na­tion elle peut en être un acteur majeur !

Nathaly Mermet
1IFP Ener­gies nou­velles (IFPEN) est un acteur majeur de la recherche et de la for­ma­tion dans les domaines de l’énergie, du trans­port et de l’environnement. Allant des concepts scien­ti­fiques en recherche fon­da­men­tale jusqu’aux solu­tions tech­no­lo­giques en recherche appli­quée, son action s’articule autour de quatre orien­ta­tions stra­té­giques : 1) cli­mat, envi­ron­ne­ment et éco­no­mie cir­cu­laire ; 2) éner­gies renou­ve­lables ; 3) mobi­li­té durable et 4) hydro­car­bures res­pon­sables.
2Sys­tème euro­péen d’é­change de quo­tas d’é­mis­sion
3Net Zero Indus­try Act, 2023, https://​ec​.euro​pa​.eu/​c​o​m​m​i​s​s​i​o​n​/​p​r​e​s​s​c​o​r​n​e​r​/​d​e​t​a​i​l​/​f​r​/​q​a​n​d​a​_​2​4_586
4Rap­port J.Pisani-Ferry – S.Mahfouz, 2023, https://​www​.stra​te​gie​.gouv​.fr/​f​i​l​e​s​/​f​i​l​e​s​/​P​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​/​R​a​p​p​o​r​t​/​2​0​2​3​-​i​n​c​i​d​e​n​c​e​s​-​e​c​o​n​o​m​i​q​u​e​s​-​r​a​p​p​o​r​t​-​p​i​s​a​n​i​-​5​j​u​i​n.pdf.
5Kotz, M., Lever­mann, A. & Wenz, L. The eco­no­mic com­mit­ment of cli­mate change. Nature 628, 551–557 (2024). https://doi.org/10.1038/s41586-024–07219‑0
6IEA (2023), Net Zero Road­map : A Glo­bal Path­way to Keep the 1.5 °C Goal in Reach, IEA, Paris https://www.iea.org/reports/net-zero-roadmap-a-global-pathway-to-keep-the-15–0c-goal-in-reach, Licence : CC BY 4.0
7Pro­jet EU CHEERS, https://​cor​dis​.euro​pa​.eu/​p​r​o​j​e​c​t​/​i​d​/​7​6​4​6​9​7​/​r​e​p​o​rting.

Soutenez une information fiable basée sur la méthode scientifique.

Faire un don