Transition énergétique : comment améliorer la qualité paysagère et urbaine
- Une transition désirable vers les énergies renouvelables passe par une démarche de progrès du paysage, favorisant leur intégration sur le territoire.
- Cette démarche repose sur cinq principes, parmi lesquels la prise en compte du lien des populations à leur milieu de vie.
- Les énergies fossiles ont dégradé les entrées des villes (multiplication des parkings) ; la transition énergétique doit viser une amélioration de la qualité paysagère et urbaine.
- Les Vosges sont pionnières dans l’application de ces orientations, et des plans de paysage ont été élaborés dès les années 1980-1990.
- La Chaire Paysage et énergie de l’École nationale supérieure de paysage œuvre à favoriser l’interconnexion entre les mondes de l’énergie et du paysage.
Début juillet, le rapport 2025 du Haut conseil pour le climat1 est cinglant : « Alors que le pilotage de l’action climatique s’affaiblit et que les impacts du changement climatique s’aggravent, le Haut conseil pour le climat appelle à relancer l’action climatique en France. » La production d’énergie représente plus du quart de l’empreinte totale française, et la sortie des énergies fossiles est indispensable. La Chaire Paysage et énergie de l’École nationale supérieure de paysage développe des méthodes de travail différentes pour favoriser l’intégration des renouvelables sur le territoire.
Comment améliorer l’acceptabilité sociétale des énergies renouvelables ?
Bertrand Folléa. Je n’aime pas le concept d’acceptabilité. Notre ambition est de mobiliser les populations et acteurs de l’aménagement dans une transition énergétique qui soit désirable. Plutôt qu’une démarche d’aménagement du territoire, nous proposons de mener une démarche de progrès du paysage. On ne peut pas réduire le paysage à une dimension décorative.
Certains propagent le mythe d’un paysage figé, à protéger des énergies renouvelables. Cela est illusoire : notre paysage se transforme en permanence, et pas toujours en bien. Le développement agro-industriel ou encore l’étalement urbain ont bouleversé nos milieux de vie. Cela grâce aux énergies fossiles puissantes et bon marché, qui ont généré des dysfonctionnements et problèmes environnementaux. Cette évolution n’est pas viable en termes de biodiversité, climat, santé et lien social. Dès lors, il n’y a pas de sens à vouloir « protéger la carte postale ».
Quelle démarche concrète proposez-vous ?
La démarche paysagère repose sur cinq principes :
- prendre en compte la dimension sensible, la relation d’une population à son milieu de vie ;
- considérer tout le vivant, sans séparer l’humain du non humain ;
- travailler dans la transversalité, car tout le monde fait le paysage ;
- mener une démarche participative, car chacun est expert de son paysage ;
- être créatif et opérationnel, en sortant des postures dogmatiques ou idéologiques.
Ces conditions sont nécessaires pour que les énergies renouvelables aient du sens par rapport aux milieux de vie. Nous inversons la logique : au lieu de mettre le paysage au service de l’énergie, nous mettons les énergies au service du paysage. C’est une démarche concrète et opérationnelle.
Pouvez-vous donner des exemples ?
À cause des énergies fossiles, nous avons dégradé les entrées des villes. Elles sont remplies de zones d’activités et de parkings, et ont vidé les centres-villes de leurs commerces. La transition énergétique ne consiste pas qu’à équiper les toitures et les parkings par des panneaux photovoltaïques. La dynamique de transformation doit viser une amélioration de la qualité paysagère et urbaine. L’ombrière photovoltaïque sur le parking est l’occasion de le déminéraliser en partie, de refaire des surfaces végétales qui laissent l’eau s’infiltrer, de planter quelques arbres d’ombrage plus agréables et plus frais et de redonner une chance à la biodiversité ordinaire de se redévelopper. C’est comme cela que la transition sera désirable.

Autre exemple : le photovoltaïque sur les toitures. Dans les secteurs patrimoniaux sensibles, il est possible d’adopter des règles communes pour créer un paysage de toiture contemporain et maîtrisé. Dans les Hautes-Alpes, à Rosans, la centrale villageoise a défini des préconisations paysagères et architecturales qui orientent le développement photovoltaïque. Cela guide vers un paysage de toiture désirable.
Cette méthode est-elle répandue aujourd’hui ?
Nous n’avons pas encore généralisé ces approches. Nous manquons de culture du paysage et restons dans l’inertie de la logique aménagiste du territoire : cela réduit la transition énergétique à l’ajout d’équipements à des équipements existants.
Les Vosges sont pionnières : des plans de paysage ont été réalisés dès les années 1980–1990. Depuis, les territoires de la vallée de la Bruche, de la vallée de Saint-Amarin et des Hautes Vosges travaillent en continu sur la transformation du milieu de vie par le paysage. Plus récemment, les Vosges centrales ont intégré cette notion dans un plan de paysage pour la transition énergétique et écologique sur plus de 150 communes. L’ADEME a produit un premier guide méthodologique2 sur le sujet en avril dernier.
Comment expliquer les résistances actuelles des populations envers les énergies renouvelables ?
Nous sommes déshabitués du paysage de production énergétique. Les cartes de Cassini du XVIIIe siècle montrent des moulins partout. Mais à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, nous avons massifié les énergies bon marché, c’est-à-dire fossiles. Cela a conduit à une abstraction de la production d’énergie, extraite hors de chez nous ou concentrée en quelques unités nucléaires. Quand les énergies sont revenues dans notre cadre de vie au début des années 2000 sous forme d’éoliennes, il n’existait pas vraiment de clivage pour ou contre. Mais nous n’avons pas réussi à installer un cadre de discussion clair.
Il y a eu une faillite des politiques publiques, tout a été fait pour que cela vire au conflit. Aucune planification à l’échelle intercommunale – la plus favorable à une planification concrète – n’a été mise en œuvre. À la place, les projets éoliens à l’échelle de la parcelle ont prospéré, alors que les implantations concernent un territoire entier. Le conflit est désormais politicien : certains alimentent la polarisation extrême. Pourtant, nous sommes de grands consommateurs d’énergie, et le mix énergétique est la seule voie réaliste possible.
Quel est le rôle de la Chaire Paysage et énergie ?
Installée en 2015 à l’École nationale supérieure de paysage de Versailles par Ségolène Royal, alors ministre de l’Environnement, la Chaire favorise l’interconnexion entre les mondes de l’énergie et du paysage. Nous sommes partis de l’idée que la rencontre des deux mondes serait plus efficace pour la transition énergétique comme pour la qualité paysagère. La chaire développe quatre axes : formation, recherche, création et diffusion des connaissances. Elle expérimente ces questions avec RTE, l’ADEME, des collectivités et des développeurs depuis 10 ans.

