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Spatial : quels enjeux technologiques et géopolitiques pour l’Europe ?

Pierre Henriquet
Pierre Henriquet
docteur en physique nucléaire et chroniqueur chez Polytechnique Insights
En bref
  • Notre connaissance actuelle du Système solaire a grandement bénéficié des missions européennes pour l’étude de corps tels que Vénus, Mercure, ou encore la Lune.
  • L’avenir est riche en nouvelles missions : la sonde Bepi-Colombo, lancée en 2018, est en route pour Mercure et la sonde JUICE atteindra Jupiter en 2031.
  • Mais le budget de l’Agence Spatiale Européenne (ESA) est 8 fois moins important que celui de l’Agence Spatiale Américaine (NASA).
  • La coopération entre agences spatiales est inévitable, mais aussi soumise aux aléas géopolitiques : en 2022, la Russie s’est retirée du programme ExoMars.
  • Si l’Europe est très avancée sur le plan scientifique, elle doit encore surmonter des faiblesses industrielles et commerciales qui menacent son autonomie dans le domaine.

Le 14 avril der­nier, JUICE (l’une des mis­sions d’exploration spa­tiale les plus ambi­tieuses de l’Agence Spa­tiale Euro­péenne) est par­tie à bord d’une des der­nières fusées Ariane 5 à des­ti­na­tion de Jupi­ter. Après 8 ans de voyage au tra­vers du Sys­tème solaire et 3 assis­tances gra­vi­ta­tion­nelles près de la Terre et de Vénus, elle attein­dra enfin sa des­ti­na­tion : Europe, Gany­mède et Cal­lis­to, les lunes gla­cées de Jupi­ter. Son objec­tif prin­ci­pal est de véri­fier l’existence des océans internes de ces satel­lites natu­rels et de mieux com­prendre leurs carac­té­ris­tiques pour déter­mi­ner leur inté­rêt dans la recherche de la vie en-dehors de la Terre.

Cette pas­sion­nante mis­sion vers Jupi­ter n’est que l’un des nom­breux pro­jets que l’Europe mène dans le domaine spa­tial. Mais quelle est sa posi­tion face à ses concur­rents (et par­fois par­te­naires) amé­ri­cains, russes ou chi­nois ? Quels enjeux est-elle en train de rele­ver et quels défis doit-elle anti­ci­per pour le futur ? La réponse dépend for­te­ment de ce qu’on appelle « spatial » …

Une avance indéniable dans le domaine spatial scientifique

« Faire plus avec moins » : voi­là le cre­do de l’Europe lorsqu’il s’agit d’imaginer, construire et envoyer dans l’espace des mis­sions de haute tech­ni­ci­té à la décou­verte de l’Univers. 

Pour la période 2019–2024, le bud­get de l’Agence Spa­tiale Euro­péenne (ESA) a été fixé à un total de 14,4 mil­liards d’euros (soit le prix d’un ticket de ciné­ma ver­sé chaque année par chaque citoyen et citoyenne euro­péens). Pour la même période, le bud­get total de l’Agence Spa­tiale Amé­ri­caine (NASA) s’élève à envi­ron 123 mil­liards de dol­lars, soit plus de 8 fois plus. La dif­fé­rence de finan­ce­ment entre les deux agences a tou­jours été énorme, ce qui n’a pas empê­ché l’Europe de briller par ses mis­sions scien­ti­fiques. Le moins que l’on puisse dire, c’est que notre connais­sance actuelle du Sys­tème solaire a lar­ge­ment béné­fi­cié de l’ensemble des mis­sions d’exploration européennes.

Le bud­get de la NASA est 8 fois supé­rieur à celui de l’ESA. 

Le Soleil (Ulysses, Solar Orbi­ter), Mer­cure (Bepi Colom­bo), Vénus (Vénus Express), la Lune (SMART‑1), Mars (Mars Express, Exo­Mars TGO), Saturne (et l’atterrissage du module Huy­gens sur Titan), les comètes (Roset­ta) : tous ces corps ont été obser­vés, ana­ly­sés, sur­veillés, son­dés par les équipes de scien­ti­fiques et d’ingénieurs de l’Agence Spa­tiale Euro­péenne. Et l’avenir est déjà riche en nou­velles mis­sions. La sonde Bepi-Colom­bo, lan­cée en 2018, est en route pour Mer­cure ; la sonde JUICE, par­tie de la Terre en avril der­nier, attein­dra Jupi­ter en 2031 et enfin la mis­sion HERA décol­le­ra fin 2024 pour aller obser­ver le cra­tère d’impact que la sonde amé­ri­caine DART a créé en déviant le petit asté­roïde Dimorphos.

L’exploration pla­né­taire n’est d’ailleurs qu’une par­tie du pro­gramme d’exploration scien­ti­fique euro­péen. L’Univers loin­tain ne peut par­fois s’observer que depuis l’espace, en pla­çant des téles­copes loin de la Terre. XMM-New­ton (rayons X), Inte­gral (rayons gam­ma), Gaïa (lumière visible), autant d’yeux spé­cia­li­sés qui ont révo­lu­tion­né notre manière de com­prendre les étoiles et les galaxies. En juillet 2023, le téles­cope spa­tial euro­péen Euclid sera envoyé à 1,5 mil­lions de km de la Terre pour s’attaquer à l’Univers tout entier et au fameux mys­tère de l’énergie sombre, res­pon­sable de son expansion.

Une coopération inévitable

Mais les grandes agences spa­tiales ne peuvent pas sou­te­nir seules tous les pro­grammes qu’elles lancent, ce qui incite aus­si leurs concur­rents à des par­te­na­riats fruc­tueux. C’est ain­si que l’Europe a par­ti­ci­pé à l’élaboration du célèbre téles­cope spa­tial James Webb (gagnant ain­si du temps d’observation pour ses équipes scien­ti­fiques). Dans le pro­gramme Arte­mis, une moi­tié du vais­seau Orion (son module de ser­vice) a été fabri­qué en Europe, ain­si que plu­sieurs modules de la future sta­tion spa­tiale lunaire Gate­way, ce qui garan­tit aux astro­nautes euro­péens des places dans ce vaste pro­gramme de retour sur la Lune.

Mal­heu­reu­se­ment, les col­la­bo­ra­tions inter­na­tio­nales impliquent aus­si de dépendre d’autres pays et d’être sen­sible aux aléas géo­po­li­tiques. Suite à la guerre avec l’Ukraine, le retrait de la Rus­sie en 2022 du pro­gramme Exo­Mars (atter­ris­sage sur Mars du pre­mier rover mar­tien euro­péen) a dura­ble­ment repous­sé cette mis­sion. Le temps de fabri­quer la par­tie de la sonde qui était dédiée à la Rus­sie, le lan­ce­ment n’est main­te­nant pas pré­vu avant 2028.

Un spatial industriel et commercial en pleine restructuration

Tout n’est pas rose pour l’Europe spa­tiale. Si l’aspect scien­ti­fique est plu­tôt posi­tif, c’est plus dis­cu­table sur les plans indus­triel et com­mer­cial. En effet, suite à de nom­breux retards, la future Ariane 6 (qui devait ini­tia­le­ment être lan­cée avant le der­nier décol­lage d’Ariane 5, afin d’assurer la liai­son tech­nique entre les deux) ne pour­ra fina­le­ment pas par­tir avant 2024, ce qui laisse au moins une année sans pos­si­bi­li­té pour l’Europe d’utiliser son lan­ceur pour pour­suivre ses pro­grammes spa­tiaux (scien­ti­fiques, com­mer­ciaux et mili­taires). Cer­tains clients pri­vés risquent donc, entre temps, de se tour­ner vers d’autres solu­tions d’accès à l’espace (amé­ri­caines, ou même indiennes), mena­çant sérieu­se­ment l’autonomie de l’Europe dans ce domaine.

L’émergence outre-Atlan­tique d’un nou­veau sec­teur spa­tial pri­vé, com­mer­cia­le­ment très agres­sif et très agile, basé sur l’utilisation de nou­velles tech­no­lo­gies et d’une prise de risque (éco­no­mique et tech­no­lo­gique) plus impor­tante, pousse aus­si dans ses retran­che­ments l’organisation com­mer­ciale du spa­tial euro­péen (où le New Space y a aus­si démar­ré, mais plus tard, et s’est moins déve­lop­pé qu’aux États-Unis).

C’est aus­si le fonc­tion­ne­ment interne de l’Agence Spa­tiale Euro­péenne qui est aujourd’hui questionné.

En décembre 2022, l’ESA signait un contrat de 33 mil­lions d’euros avec Aria­ne­Group (France) pour déve­lop­per un engin réuti­li­sable (oxygène/méthane) appe­lé Thé­mis, pro­pul­sé par son nou­veau moteur Pro­me­theus. Les tests doivent avoir lieu à Kiru­na (Suède) d’ici 2024, puis à Kou­rou (Guyane) en 2025–2026. Cette nou­velle tech­no­lo­gie réuti­li­sable euro­péenne sera-t-elle prête à temps ? Trou­ve­ra-t-elle sa place dans les offres com­mer­ciales de l’Europe face aux autres nations ? L’avenir nous le dira.

Mais plus géné­ra­le­ment, c’est aus­si le fonc­tion­ne­ment interne de l’Agence Spa­tiale Euro­péenne qui est aujourd’hui ques­tion­né. Le prin­cipe du « retour géo­gra­phique », par exemple, qui veut que l’Europe inves­tisse dans chaque État membre (sous forme de contrats attri­bués à son indus­trie pour la réa­li­sa­tion d’activités spa­tiales) un mon­tant équi­va­lant à la contri­bu­tion de ce pays. Le prin­cipe : per­mettre aux entre­prises du pays de gagner à coup sûr cer­tains contrats et d’acquérir de nou­velles tech­no­lo­gies. Mais l’envers de la médaille fait que ce sys­tème génère des désac­cords poli­tiques entre les res­pon­sables de chaque État, en plus d’être géré par une admi­nis­tra­tion lourde et lente.

Pour­ra-t-on pri­vi­lé­gier les inté­rêts scien­ti­fiques et tech­no­lo­giques aux dépens des inté­rêts poli­tiques ? Les pro­chaines déci­sions stra­té­giques se pren­dront en 2025, à la pro­chaine minis­té­rielle de l’ESA. En atten­dant, on assiste à de grands chan­ge­ments éco­no­miques, géo­po­li­tiques et stra­té­giques, et la réponse de l’Europe spa­tiale est atten­due par beau­coup avec inté­rêt… et impatience.

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