Généré par l'IA / Generated using AI
π Géopolitique π Société
La géopolitique des matières agricoles à l'épreuve des crises mondiales

Blé : retour d’une denrée stratégique sur l’échiquier mondial

avec Jérémy Denieulle, docteur en géopolitique et directeur des études du think tank Agriculture Stratégies
Le 17 février 2026 |
7 min. de lecture
Jé​ré​my Denieulle_VF
Jérémy Denieulle
docteur en géopolitique et directeur des études du think tank Agriculture Stratégies
En bref
  • Aujourd’hui, le blé est la céréale la plus exportée dans le monde, avec 242 millions de tonnes échangées sur la planète, contre 68 millions pour le riz.
  • La pandémie du COVID-19 et la guerre contre l’Ukraine ont fait exploser le prix du blé, et ont affecté la sécurité alimentaire en Afrique subsaharienne et en Afrique du Nord.
  • Le blé représente 69 % des céréales destinées à l’alimentation humaine au Maroc et 96 % en Tunisie.
  • L’Afrique du Nord et le Moyen-Orient forment la région la plus dépendante au blé importé dans le monde.
  • En 2025, dix pays réalisent 80 % des exportations mondiales de blé, parmi lesquels on trouve notamment la Russie, l’Australie, les États-Unis, le Canada, l’Ukraine et la France.

Den­rée cen­trale des régimes ali­men­taires depuis l’An​ti​qui​té, le blé est de nou­veau appa­ru comme un enjeu stra­té­gique au tour­nant des années 2020. « À cette date, s’il est moins consom­mé à l’é​chelle mon­diale que le riz, le blé est la céréale la plus expor­tée au monde : 242 mil­lions de tonnes (Mt) échan­gées sur la pla­nète, contre 68 Mt pour le riz », pré­cise Jéré­my Denieulle, direc­teur des études pour le think tank Agri­cul­ture Stra­té­gies. Les effets de la pan­dé­mie du COVID-19, cou­plés à l’in​va​sion de l’U​kraine par la Rus­sie, deux expor­ta­teurs majeurs de blé, ont cham­bou­lé l’é​qui​libre de l’offre et de la demande. Les prix explosent : le prix du blé a avoi­si­né les 450 euros la tonne. L’onde de choc se pro­page à l’é​chelle mon­diale, n’é​par​gnant pas sur son che­min la sécu­ri­té ali­men­taire en Afrique sub­sa­ha­rienne et en Afrique du Nord.

Des ressources limitées

Aux côtés du Moyen-Orient, l’A​frique du Nord concentre actuel­le­ment les taux les plus éle­vés de consom­ma­tion de blé par habi­tant. Com­po­sante cen­trale des habi­tudes ali­men­taires, le blé repré­sente 69 % des céréales des­ti­nées à l’a​li​men​ta​tion humaine au Maroc et 96 % en Tuni­sie. Depuis le milieu du XXe siècle, les pays de la région sont pro­gres­si­ve­ment tom­bés dans une hyper­dé­pen­dance aux impor­ta­tions pour satis­faire la demande inté­rieure. L’au​to​suf​fi​sance est des­cen­due à moins de 40 % après la Seconde Guerre mon­diale. Jéré­my Denieulle ajoute : « L’A​frique du Nord et le Moyen-Orient forment de loin la région la plus dépen­dante au blé impor­té dans le monde aujourd’​hui. Elle pola­rise le tiers des achats mon­diaux de blé, tout en ne repré­sen­tant que 6 % de la popu­la­tion mon­diale : sur les 110 mil­lions de tonnes de blé qui y sont consom­mées chaque année, 65 mil­lions pro­viennent des impor­ta­tions. »

Selon le géo­graphe, plu­sieurs fac­teurs expliquent ce phé­no­mène. Ces pays ont connu un fort accrois­se­ment démo­gra­phique avec, par exemple, une popu­la­tion qui a tri­plé en Égypte entre 1950 et 2010. Si les besoins ali­men­taires ont pro­por­tion­nel­le­ment aug­men­té, les sur­faces culti­vables res­tent extrê­me­ment limi­tées, alors que 95 % du ter­ri­toire est déser­tique. Pour accroître sa sur­face agri­cole, l’É​gypte mise sur l’ex​pan​sion hori­zon­tale, c’est​-à​-dire la conquête de nou­velles terres dans le désert. Or, pour culti­ver dans ces zones arides, il a fal­lu créer des pivots d’ir​ri​ga​tion à par­tir du Nil au sud du pays. Avec très peu de res­source en eau douce, l’Al​gé​rie a sui­vi ce modèle d’ex​pan​sion en pui­sant quant à elle dans les nappes phréa­tiques. Or, pour l’un comme pour l’autre de ces pays, ver­dir le désert, dans un contexte de dérè­gle­ment cli­ma­tique et de stress hydrique, est une solu­tion par­tielle et, sur­tout, non-durable.

En Égypte ou en Algérie, des politiques de subvention à double tranchant

En Algé­rie comme en Égypte, le pain est une den­rée lour­de­ment sub­ven­tion­née depuis le milieu du XXe siècle. Il est au cœur du contrat social : la paix sociale est obte­nue si l’É​tat est en mesure de garan­tir l’ac​cès au pain pour tout le monde. Jéré­my Denieulle rap­pelle qu’« en mai 2023, sous l’ef​fet de l’in​fla​tion cau­sée par l’in​va​sion de l’U​kraine par la Rus­sie, le pou­voir égyp­tien décide d’aug​men​ter par quatre fois le prix du pain sub­ven­tion­né (pain bala­di) qui était res­té le même depuis 1989. Une déci­sion his­to­rique qui a fait l’ef​fet d’un cata­clysme sur les Égyp­tiens ». De même, en Algé­rie comme en Égypte, le blé est un sujet émi­nem­ment poli­tique. Les États sont tous deux direc­te­ment impli­qués dans la filière céréa­lière, à tous les éche­lons, et notam­ment en matière d’im​por​ta​tions. En décembre 2024, le gou­ver­ne­ment égyp­tien décide de reti­rer le man­dat à l’en​tre​prise publique qui gérait les impor­ta­tions de blé pour le confé­rer à l’ar​mée de l’Air.

Il est pré­vu d’ex​por​ter 3,5 mil­lions de tonnes de blé durant la cam­pagne 2025–2026 vers le Maroc, où la consom­ma­tion moyenne annuelle est de 288 kg par personne

Lorsque la Rus­sie a com­men­cé à expor­ter ses pro­duc­tions de blé au milieu des années 2000, puis a accé­lé­ré le rythme après 2014, Le Caire s’est pro­gres­si­ve­ment détour­né du blé amé­ri­cain ou fran­çais pour se tour­ner vers Mos­cou. L’É​gypte, se situant en face de la mer Noire, était un client idéal pour la Rus­sie. « Pre­mier impor­ta­teur mon­dial de blé dépen­dant avant 2022 à près de 80 % des blés russe (60 %) et ukrai­nien (19 %), en situa­tion éco­no­mique et bud­gé­taire extrê­me­ment ten­due, l’É​gypte a vu sa marge de manœuvre se réduire dras­ti­que­ment et dan­ge­reu­se­ment après l’in​va​sion russe », ajoute Jéré­my Denieulle. Ce pre­mier par­te­na­riat avec Le Caire a ouvert à Mos­cou les portes de la région. Une stra­té­gie de rap­pro­che­ment a été spé­ci­fi­que­ment déployée vers l’Al​gé​rie, mar­ché long­temps consi­dé­ré comme la chasse gar­dée des céréa­liers fran­çais. « Pro­fi­tant des ten­sions diplo­ma­tiques entre Paris et Alger depuis 2022, le blé russe a sup­plan­té l’o​ri​gine fran­çaise, cap­tant aujourd’​hui près de 80 % des impor­ta­tions du pays. » Rap­pe­lons éga­le­ment que la Rus­sie demeure le pre­mier expor­ta­teur mon­dial (55,5 Mt pour 2023–2024) devan­çant l’UE (38,9 Mt) et les États-Unis en perte de vitesse (19,4 Mt).

Les acteurs de filières fran­çaises cherchent à repor­ter ces parts de mar­ché per­dues vers le voi­sin ché­ri­fien. Il est pré­vu d’ex​por​ter 3,5 mil­lions de tonnes de blé durant la cam­pagne 2025–2026 vers le Maroc, où la consom­ma­tion moyenne annuelle est de 288 kg par per­sonne, selon les don­nées du Dépar­te­ment amé­ri­cain de l’a​gri​cul​ture [N​.​D​.​L​.​R. : À titre de com­pa­rai­son, la consom­ma­tion moyenne annuelle en France est de 92 kg/an].

L’A​frique subsaharienne et le blé, une histoire récente

Il faut attendre le milieu du XXe siècle, pour voir une explo­sion de la demande en blé en Afrique sub­sa­ha­rienne. À l’é​chelle mon­diale, c’est ce mar­ché (avec l’A​sie du Sud-Est) qui a enre­gis­tré la plus forte crois­sance. Jéré­my Denieulle l’ex​plique par dif­fé­rents fac­teurs : « Les pro­duits à base de blé, comme le pain, sont davan­tage consom­més en ville qu’à la cam­pagne car ils se conservent faci­le­ment et demandent sou­vent moins de pré­pa­ra­tion que les ali­ments locaux. » C’est en par­tie en rai­son de ces atouts, et dans un contexte d’ur​ba​ni​sa​tion galo­pante cumu­lé à une forte pres­sion démo­gra­phique, que la demande a explo­sé. « Néan­moins, puis​qu’il s’a​git d’une céréale adap­tée à des cli­mats tem­pé­rés, rares sont les terres adap­tées à la culture du blé et capables de répondre à de tels besoins.  Ils ont ain­si été com­blés par les flux d’im​por​ta​tion. » L’A​frique sub­sa­ha­rienne fran­chit un nou­veau record avec 30 mil­lions de tonnes impor­tées en 2024–2025.

Le régime ali­men­taire des Nigé­rians s’est rapi­de­ment trans­for­mé au cours des années 1960–1970, sti­mu­lé par l’ur​ba​ni​sa​tion du pays et le chan­ge­ment des modes de vie de la cam­pagne à la ville. « Qua­si inexis­tante avant les années 1950, la consom­ma­tion de blé passe de 6 kg par habi­tant en 1974 à 22 kg en 1985. Le pays enre­gistre une aug­men­ta­tion de 400 % en seule­ment dix ans, pas­sant de 300 000 tonnes de blé par an en 1974 à plus de 1 700 000 tonnes en 1985. »Le manque de pro­duc­ti­vi­té en zone rurale et les infra­struc­tures rou­tières défec­tueuses entre les zones de pro­duc­tion et les zones de consom­ma­tion ont créé un nou­veau para­doxe :  le blé impor­té est bien plus com­pé­ti­tif que les den­rées pro­duites loca­le­ment. Aujourd’​hui, le Nigé­ria est le 7ème ache­teur mon­dial de blé : « En 2021, le pays a pro­duit 90 000 tonnes de blé, et en a impor­té 6,3 mil­lions de tonnes. » Le manque de main­te­nance des sys­tèmes d’ir​ri​ga​tion du nord du pays, la gou­ver­nance défaillante, l’in​sé​cu​ri​té chro­nique, ou le manque d’in​trants et de semences adap­tées conti­nuent d’en​tra​ver la production.

Une sécurité alimentaire dépendante des aléas mondiaux

Ces mar­chés flo­ris­sants et juteux ont atti­ré les puis­sances expor­ta­trices. « Dans les années 1970–1980, les États-Unis régnaient en maître sur les flux agri­coles mon­diaux. Il faut attendre le début des années 2000 pour voir de nou­veaux acteurs. » En 2025, dix pays seule­ment réa­lisent 80 % des expor­ta­tions mon­diales : la Rus­sie (13,8 %), l’Aus​tra​lie, les États-Unis, le Cana­da, l’U​kraine, la France, l’Ar​gen​tine, l’Al​le​magne, la Rou­ma­nie et le Kaza­khs­tan. Le Krem­lin intègre l’ex​por​ta​tion de blé comme un vec­teur pour s’im​plan​ter dura­ble­ment dans des pays de la région afin de défendre ses inté­rêts sur place. « Mos­cou a offi­ciel­le­ment décla­ré que le blé, aux yeux de la Rus­sie, était un pro­duit stra­té­gique au même titre que le pétrole, et ce, d’au​tant plus dans un contexte où le pétrole russe est visé par de nom­breuses sanc­tions. »

Là où les popu­la­tions sont d’ores et déjà fra­giles sur le plan ali­men­taire, les hausses des prix peuvent avoir des consé­quences tra­giques. La guerre en Ukraine, en grande par­tie à l’o​ri​gine de l’in​fla​tion mon­diale, a encore com­plexi­fié l’ac​cès au blé ou aux engrais. Pour reprendre le cas du Nigé­ria, le doc­teur en géo­po­li­tique pré­cise que « la hausse des coûts de pro­duc­tion s’est réper­cu­tée sur les prix ali­men­taires : l’in​fla​tion ali­men­taire a dépas­sé 38 % en 2024 et le pain, bien que moins cen­tral dans les régimes ali­men­taires nigé­rians que ne le sont le riz ou le maïs, a vu son prix aug­men­ter de près de 30 % en 2022 ».

Dans le rap­port L’É​tat de la sécu­ri­té ali­men­taire et de la nutri­tion dans le monde de la FAO publié en 20251, il est confir­mé que si l’in​sé​cu​ri​té ali­men­taire mon­diale a recu­lé entre 2023 et 2024, l’A​frique et l’A​sie de l’Ouest sont les deux seules régions dans les­quelles le nombre de per­sonnes ayant connu la faim a conti­nué d’aug​men​ter. « La région doit navi­guer en eaux troubles sur les mar­chés inter­na­tio­naux du blé, sou­mis à des varia­tions extrêmes qui peuvent par­fois mettre à mal la sta­bi­li­té sociale et poli­tique, de sur­croît, là où les capa­ci­tés des États à absor­ber les crises sont faibles », conclut Jéré­my Denieulle.

Alicia Piveteau
1https://​www​.fao​.org/publications​/fao-flagship-publications​/the-state-of-food-security-and-nutrition-in-the-world/fr↑

Le monde expliqué par la science. Une fois par semaine, dans votre boîte mail.

Recevoir la newsletter