Du contrôle à l’incitation : l’évolution des politiques démographiques en Chine
- D’ici 2054, le déclin démographique de la Chine avoisinera moins 204 millions de ses habitants.
- La Chine, l’Italie, l’Espagne et la République de Corée ont une fécondité ultra-faible, à savoir moins de 1,4 de naissance par femme.
- Selon les estimations des Nations unies, la population chinoise pourrait passer sous le seuil symbolique du milliard d’habitants à l’horizon 2070.
- Pour contrecarrer cette perte de main-d’œuvre — dont dépend l’économie du pays —, la Chine mise sur la robotisation de ses industries.
- Malgré l’abolition des quotas par Pékin, le baby-boom attendu n’est pas au rendez-vous, car le conditionnement de la politique de l’enfant unique reste dans les habitudes de nombreux Chinois.
La tendance est au déclin démographique dans de nombreuses régions du globe, seulement, en Chine, le phénomène serait plus vertigineux qu’ailleurs. Actuellement le deuxième pays le plus peuplé au monde va traverser sa plus forte baisse de population en valeur absolue en perdant 204 millions d’habitants d’ici 2054. Comment Pékin s’organise face à un tel virage démographique ?
La politique de l’enfant unique a été instaurée en Chine au tournant des années 1980. Depuis, comment la courbe démographique a‑t-elle évolué ?
Pauline Rossi. Après la Grande Famine de 1958–1961, les autorités redoutaient une explosion démographique, perçue comme synonyme d’explosion de la pauvreté dans les années 1960. Pour éviter ce scénario, des politiques prônant des mariages tardifs, puis des quotas sur les naissances, ont été imposés à l’ensemble de la population. La limite de deux enfants par ménage est tombée à un seul enfant dans les années 1980.
Les mesures pour exiger le respect des quotas étaient drastiques : possibilité de se faire licencier, mise en place des avortements forcés, et autres graves violations des droits humains. Ces moyens de coercition, couplés à un fort développement économique, ont engendré une transition démographique rapide.
Aujourd’hui, la Chine fait partie, aux côtés de l’Italie, de l’Espagne et de la République de Corée, de ce groupe de pays où la fécondité est qualifiée comme étant « ultra-faible », avec moins de 1,4 naissance par femme. En 2024, pour la première fois, Pékin enregistre une baisse démographique en passant de 1,413 milliard en 2021 à 1,408 milliard trois ans plus tard. Le déclin ne s’arrêtera pas là. Selon les estimations des Nations unies, la population pourrait passer sous le seuil symbolique du milliard d’habitants à l’horizon 20701. Enfin, si les estimations démographiques deviennent incertaines à long terme, certaines prévoient que d’ici la fin du siècle, la Chine devrait perdre plus de la moitié de sa population actuelle pour atteindre 638 millions d’habitants, et ainsi connaitre un retour au poids démographique de la fin des années 1950.
L’industrie, les capacités de production et l’équilibre économique pourront-ils se maintenir face à un tel choc démographique ?
Aujourd’hui, la prospérité chinoise repose en grande partie sur ses industries, lesquelles nécessitent un large vivier de main-d’œuvre pour fonctionner à plein régime. Le déclin et le vieillissement de la population prévu vont atténuer mécaniquement le nombre d’ouvriers et d’ouvrières.

À l’image du Japon ou de la Corée du Sud, deux puissances voisines qui traversent le même épisode, les autorités misent sur la robotisation et l’automatisation des industries pour limiter les impacts du manque de main‑d’œuvre. La Chine suivra cette voie. L’ouverture à la migration pour le travail ne semble pas à l’ordre du jour, et les besoins seront tels que, contrairement aux deux voisins asiatiques, cette option ne suffira pas pour la Chine.
Le nerf de la guerre, tant économiquement que socialement, demeure la question du financement des retraites et de la santé des personnes âgées. À l’image de ce que vivent les sociétés en Europe, le PCC (Parti Communiste Chinois) a demandé en 2024 de reporter l’âge de départ à la retraite : de 60 à 63 ans pour les hommes ; 50 à 55 pour les femmes exerçant un travail manuel ; et de 55 à 58 pour celles employées dans des bureaux. Seconde résolution, le minimum d’années travaillées avant d’obtenir une pension de l’État passera de 15 à 20 ans dès 2030. Ces mesures ont suscité des débats enflammés au sein de la société.
Rappelons qu’une grande partie de la population dépend du secteur informel et ne bénéficie pas d’une retraite. Pour d’autres, la faible protection sociale offerte ne leur permet pas de renoncer à toute activité rémunérée. Enfin, les migrants ruraux qui travaillent en ville sans permission n’en bénéficient pas non plus.
La population chinoise est-elle prête à renouer avec un schéma familial à plusieurs enfants ? Le contrôle de la démographie échappe-t-il à Pékin ?
Consciente dès 2015 de ces enjeux, Pékin agit et décide d’abolir les quotas. Les femmes sont autorisées à avoir deux enfants, puis trois enfants à partir de 2021. Pourtant, le baby-boom attendu n’est pas au rendez-vous.
Conditionnées par la politique de l’enfant unique pendant plusieurs décennies, les familles ont pris comme habitude collective de consacrer une part considérable de leur revenu dans la réussite du seul enfant, en lui offrant la meilleure éducation possible pour atteindre une forme d’excellence. Les autorités ont bien tenté de limiter les dépenses des ménages en interdisant les cours particuliers, mais un marché noir de l’aide aux devoirs s’est développé.
Pour modifier en profondeur les décisions de fécondité, une série de mesures plus incitatives ont été adoptées : allocations familiales, améliorations des congés maternité. Plus intrusifs, des services étatiques sont désormais chargés d’entrer en contact avec les femmes en âge d’avoir des enfants afin de les inciter.
Rester une puissance démographique, est-ce un impératif pour peser sur la scène internationale ?
La Chine se présente comme une grande puissance aux yeux du monde, un narratif appuyé par l’atout d’être le pays le plus peuplé. Perdre ce titre au profit de l’Inde est, au moins symboliquement, une mauvaise nouvelle.
Pourtant, dans les rangs du parti, il existe depuis longtemps deux écoles. Les avis sont divisés entre ceux qui placent en priorité l’objectif d’améliorer les conditions de vie et ceux qui défendent l’importance d’avoir une population nombreuse. Dans une logique malthusienne, ces deux objectifs sont considérés comme antagonistes. Les défis liés au vieillissement remettent aujourd’hui cette logique en question : le déclin démographique est désormais perçu comme une menace, à la fois pour la prospérité économique et pour la puissance politique.

