« Un parapluie numérique collectif » pour garantir une souveraineté digitale à l’ère de la guerre hybride
- L’autonomie numérique représente un défi majeur et doit s'organiser à une échelle supra-étatique, comme celle de l'OTAN.
- La guerre informationnelle suppose une action militaire, tandis que la lutte informationnelle désigne des manipulations en dehors d'un cadre de guerre formel.
- Les États baltes possèdent une expertise précieuse en matière de cyber-résilience face aux tentatives de déstabilisation russe.
- Endiguer la fuite des cerveaux pourrait permettre d’augmenter les capacités nationales en matière de cyberdéfense et d'innovation digitale.
- Trois impératifs sont nécessaires pour une souveraineté des infrastructures digitale : la sécurisation, la résilience et l’autonomie.
Dans un monde où les câbles, les serveurs et les données sont devenus des armes, la question de l’autonomie numérique s’impose comme un enjeu stratégique majeur. Le conflit ukraino-russe, par exemple, a révélé une nouvelle dimension de la guerre : celle qui se joue dans les réseaux, les serveurs et les flux d’information. Au-delà des missiles et des chars, c’est une bataille pour le contrôle de l’espace numérique qui se livre, posant aux États du monde entier une question fondamentale : peut-on encore gagner un conflit en restant dépendant d’autres nations ou d’acteurs privés pour ses infrastructures digitales ?
Pour Maud Quessard, maître de conférences des universités et directrice du domaine Euratlantique à l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire, l’enjeu est clair : « Les questions de souveraineté ne relèvent pas uniquement du politique ou de la stratégie, mais aussi de l’ingénierie, des infrastructures, et des investissements en R&D », explique-t-elle. Une réalité qui oblige à repenser en profondeur les liens entre technologie et pouvoir.
De la guerre informationnelle à la déstabilisation digitale
Si l’utilisation du numérique pour manipuler l’information n’est pas nouvelle – les premières stratégies remontent à la première guerre du Golfe dans les années 1990 –, elle s’est considérablement intensifiée au tournant du XXIe siècle avec l’essor des médias sociaux. « Le but d’une opération militaire incluant des actions informationnelles est de miner la stabilité de l’adversaire, précise Maud Quessard. Utiliser le numérique pour manipuler l’information constitue un levier puissant » qui s’est révélé central dans les années 2010–2020.
La chercheuse établit une distinction essentielle entre deux concepts souvent confondus : « Le terme guerre informationnelle est hérité de la guerre froide et suppose souvent l’implication d’acteurs militaires dans un conflit déclaré. En revanche, la lutte informationnelle désigne des opérations de manipulation ou d’influence menées en dehors d’un cadre de guerre ouvert. » Cette nuance terminologique révèle une réalité stratégique : la déstabilisation numérique ne nécessite plus de déclaration de guerre formelle.

Les exemples récents ne manquent pas. En Roumanie, des campagnes coordonnées via TikTok et X (anciennement Twitter) ont réussi à propulser un candidat nationaliste inconnu et outsider, perturbant ainsi l’ordre politique local. « Le conflit en Ukraine incarne pleinement cette logique : on y observe une guerre informationnelle à grande échelle, accompagnant un affrontement militaire conventionnel », souligne la spécialiste.
Ces campagnes d’influence ne constituent que la partie visible d’un phénomène bien plus vaste. En Asie-Pacifique, les intrusions chinoises dans les serveurs de l’Éducation nationale des Philippines ou du Japon ont provoqué des fuites massives de données sensibles. De leur côté, les attaques russes visent des infrastructures encore plus critiques : câbles sous-marins, systèmes hospitaliers, réseaux énergétiques. Certaines ont paralysé pendant plusieurs jours des services essentiels à la population. Plus insidieux encore, l’usage du « ransomware » – ces rançongiciels qui verrouillent les systèmes informatiques contre rançon – s’est généralisé, permettant de soutirer des fonds ou de faire pression sur des institutions publiques et privées.
Ces opérations hybrides, souvent peu coûteuses à mettre en œuvre, se révèlent redoutablement efficaces, faisant peser une menace diffuse, mais permanente sur la stabilité des États.
L’impossible souveraineté solitaire
Face à ces nouvelles menaces, une question s’impose : peut-on mener des opérations efficaces sans souveraineté numérique ? « C’est toute la problématique actuelle », répond Maud Quessard. Le conflit en Ukraine a particulièrement alerté les pays frontaliers de la Russie. « Cela fait plus de dix ans que l’Estonie, la Lituanie et la Lettonie sont en alerte face aux ingérences russes, même sans guerre ouverte », rappelle-t-elle.
Mais garantir cette autonomie représente un défi majeur. « Garantir cette souveraineté suppose une capacité à contrôler ses propres infrastructures numériques », explique la chercheuse. Or, face à un espace digital sans frontières, la protection nationale atteint rapidement ses limites. « Le numérique n’ayant pas de frontières, cette protection doit s’organiser à une échelle supra-étatique, comme celle de l’OTAN », insiste-t-elle. L’analogie avec la guerre froide est frappante : « Penser un parapluie numérique collectif devient crucial, comme l’a été le parapluie nucléaire pendant la guerre froide. » Une protection commune qui exige une coordination sans précédent entre alliés européens et atlantiques.
Le numérique n’ayant pas de frontières, cette protection doit s’organiser à une échelle supra-étatique, comme celle de l’OTAN
Au-delà des infrastructures matérielles, la souveraineté numérique pose aussi la question des ressources humaines. Pour Maud Quessard, « l’enjeu est de désiloter les disciplines ». Trop longtemps, les questions stratégiques sont restées cantonnées aux sphères politiques et militaires, sans véritable dialogue avec les ingénieurs et les experts techniques. Cette fragmentation constitue aujourd’hui un handicap majeur. « La souveraineté numérique exige des moyens, notamment pour retenir les talents », alerte la chercheuse. Le constat est sans appel : « Aujourd’hui, beaucoup d’ingénieurs préfèrent travailler à l’étranger, à Singapour par exemple, plutôt que dans des structures publiques françaises. » Une fuite des cerveaux qui affaiblit considérablement les capacités nationales en matière de cyberdéfense et d’innovation digitale.
Les États-Unis ont investi massivement via des agences comme la DARPA ou la CISA. Le Cyber Command américain a joué un rôle central dans la défense numérique offensive et défensive. L’Europe, en revanche, reste fragmentée. Certains pays ne disposent même pas de commandement cyber structuré. À l’échelle européenne, dans son ouvrage collectif Les guerres de l’information à l’ère numérique, la chercheuse et ses collègues montrent que l’UE peut jouer un rôle majeur via la régulation. De même, des travaux comme ceux de Stéphane Taillat ou Tim Maurer, notamment dans Cyber Mercenaries, illustrent bien les enjeux entre numérique, démocratie et puissance publique.
Les trois piliers de l’autonomie numérique
Pour bâtir une véritable souveraineté digitale, la chercheuse identifie trois impératifs : « Créer des infrastructures nationales, les sécuriser via des moyens propres, et s’assurer de leur résilience et de leur autonomie. » Ces exigences dépassent largement le cadre technique. Elles impliquent des choix politiques majeurs en matière de budget, de formation et de coopération internationale. La construction d’une autonomie numérique européenne nécessite également de repenser les modèles économiques : comment concilier ouverture aux innovations mondiales et protection des infrastructures critiques ? Comment attirer les meilleurs talents sans les soumettre à une bureaucratie paralysante ?
Ces questions trouvent un écho particulier dans le contexte géopolitique actuel, où les frontières entre conflit armé et guerre hybride s’estompent. Les États baltes, en première ligne face aux tentatives de déstabilisation russe, ont développé une expertise précieuse en matière de cyber-résilience. Leur expérience montre qu’une défense efficace nécessite non seulement des outils techniques sophistiqués, mais aussi une culture de la vigilance partagée par l’ensemble de la société.
Au-delà des enjeux techniques, la souveraineté numérique pose la question du modèle de société que nous souhaitons défendre. Dans un monde où les données circulent sans frontières et où les infrastructures numériques conditionnent l’exercice même du pouvoir, les démocraties européennes doivent repenser leur rapport à la technologie. Il ne s’agit plus seulement de protéger des serveurs ou des câbles, mais de garantir la capacité collective à décider de notre avenir sans dépendance stratégique vis-à-vis d’acteurs étrangers, qu’ils soient étatiques ou privés.

