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Pourquoi la recherche sonore va faire grand bruit

La demande croissante des entreprises en produits sonores

avec Jean-Yves Le Porcher, directeur de l’expérience sonore d’Ircam amplify
Le 6 mars 2024 |
4 min. de lecture
Jean-yves le porcher
Jean-Yves Le Porcher
directeur de l’expérience sonore d’Ircam amplify
En bref
  • Ircam Amplify est une filiale commerciale de l'Ircam créée pour répondre à la demande croissante des entreprises en produits sonores.
  • Le son a une place grandissante dans la vie quotidienne, notamment car il est associé à la gestion des interfaces homme-machine et permet à l’utilisateur de se repérer.
  • La méthode SpeaK a été mise au point par l’Ircam pour caractériser les sons et étoffer le vocabulaire sonore.
  • Selon une étude, le son peut influer à hauteur de 40 % sur l’intention d’achat d’un consommateur.
  • Le son influe sur les comportements d'achat, la sécurité routière et l'expérience utilisateur, nécessitant une attention particulière dans la conception des produits.

Qu’est-ce qu’Ircam Amplify ?

C’est une filiale de l’Ircam (Ins­ti­tut de recherches et coor­di­na­tion acoustique/musique). Après la mise en place d’une acti­vi­té de valo­ri­sa­tion indus­trielle en interne, l’Ircam a créé cette filiale com­mer­ciale dédiée, pour le trans­fert tech­no­lo­gique de ses tra­vaux de recherche.

Ces der­nières années, il y avait une demande crois­sante d’entreprises diverses pour des pro­duits sonores. C’est à ce besoin que nous répon­dons, avec une équipe d’une tren­taine de per­sonnes com­pre­nant des scien­ti­fiques (ingé­nieurs, cher­cheurs) et des créa­tifs (desi­gners). Nous trai­tons du son dans toutes ses dimen­sions, depuis le son émis, trans­for­mé, trans­por­té, jusqu’à sa diffusion.Nous sommes divi­sés en deux pôles : un pôle déve­lop­pe­ment de tech­no­lo­gies pour les artistes et l’in­dus­trie musi­cale et un pôle de créa­tion d’ex­pé­riences sonores. Le pre­mier déve­loppe essen­tiel­le­ment des pro­duits et des logi­ciels pour les pro­fes­sion­nels du sec­teur musi­cal, de l’industrie auto­mo­bile ou de l’industrie des objets connec­tés. Le second pôle, « expé­rience » que je dirige, crée des pro­duits et ser­vices inno­vants qui trans­forment notre expé­rience du son au quo­ti­dien. Ils répondent aux besoins de clients inter­na­tio­naux issus de toute sorte d’industries, de la musique à l’automobile en pas­sant par l’industrie du luxe.

Vous créez des « signatures sonores », en associant des sons à des produits ?

Oui, nous esti­mons que le son peut être un mar­queur aus­si impor­tant que l’image pour iden­ti­fier une marque. La ques­tion s’est posée très concrè­te­ment pen­dant le confi­ne­ment. Com­ment per­ce­voir – et vendre – un par­fum qu’on ne peut pas le sen­tir ? Quel est le son d’une odeur ? Et celui d’un goût ? Nous nous appuyons sur la poly­sen­so­ria­li­té. Ce mot désigne un phé­no­mène neu­ro­lo­gique qui se pro­duit quand une infor­ma­tion, des­ti­née à sti­mu­ler un de nos cinq sens, en sol­li­cite un autre. Chez cer­taines per­sonnes, un son peut aller jusqu’à pro­vo­quer un goût en bouche, ou être asso­cié à une cou­leur. Notre tra­vail en tant que desi­gners sonores est de cher­cher le son qui évo­que­ra le mieux une notion, un ingré­dient, pour une cible don­née. Mais si nous avons un voca­bu­laire très déve­lop­pé pour le goût ou l’odorat, que nous savons défi­nir des notions clés comme l’âpre ou l’amer, nous sommes très limi­tés en ce qui concerne le voca­bu­laire sonore. Nous nous sommes donc appuyés sur la méthode SpeaK, mise au point au labo­ra­toire « Per­cep­tion et desi­gn sonore » de l’Ircam, pour carac­té­ri­ser les sons.

Comment construire un vocabulaire des sons ?

L’approche de la méthode SpeaK est rela­ti­ve­ment simple. Elle se pré­sente sous forme d’un jeu de cartes sur les­quelles des mots du lexique sonore sont clas­sés en trois caté­go­ries : les qua­li­tés géné­rales du son, l’in­ten­si­té (faible/fort) et la hau­teur (grave/aigüe). Le timbre est asso­cié aux sen­sa­tions de brillance et de rugo­si­té. La mor­pho­lo­gie, elle, est asso­ciée aux varia­tions tem­po­relles d’in­ten­si­té (crescendo/decrescendo). Un son peut, par exemple, être de qua­li­té grave ou aiguë, avoir une mor­pho­lo­gie constante ou fluc­tuante, un timbre et un carac­tère mat ou brillant. C’est en tra­vaillant sur ce voca­bu­laire, que nous avons pu attri­buer des « cap­sules sonores » à des cho­co­lats ou des parfums.

Le son prend une place de plus en plus impor­tante dans la vie quo­ti­dienne, notam­ment car il est asso­ciés à la ges­tion des inter­faces homme-machine. Par exemple, vous savez que votre ordi­na­teur se charge quand vous le bran­chez, car le son signale l’action. Les fabri­cants tra­vaillent éga­le­ment de plus en plus sur les sons « orga­niques » des objets, quitte à essayer de les rendre plus silen­cieux. Si vous vou­lez vendre une brosse à dent élec­trique, un sèche-che­veux ou une cafe­tière, il ne faut pas seule­ment soi­gner l’apparence de l’objet, mais éga­le­ment le bruit lors de l’utilisation.

Les sons peuvent-ils influer sur les comportements d’achat ?

Oui. Nous avons notam­ment mené une étude, sur un panel d’utilisateurs fran­çais et amé­ri­cains qui ont tes­té deux ver­sions d’un même site de e‑commerce, où figu­raient quatre par­fums. Le pre­mier site pro­po­sait une tra­duc­tion sonore de chaque pro­duit, tan­dis que le second pré­sen­tait les pro­duits de manière clas­sique et silen­cieuse. En France, 47 % des répon­dants, ayant tes­té le pre­mier site décla­raient vou­loir poten­tiel­le­ment ache­ter le par­fum. Pour le site tra­di­tion­nel, ce taux n’est que de 30 %. L’impact est plus éle­vé encore lorsque les uti­li­sa­teurs ont appré­cié le son, avec 40 % d’intentions d’achat.

Dans certains secteurs, le son est-il utilisé pour des raisons de sécurité ?

La légis­la­tion euro­péenne impose aux voi­tures hybrides et élec­triques d’émettre un son mini­mum de 56 déci­bels quand elles roulent à moins de 20 km/h, soit l’é­qui­valent du bruit d’un lave-vais­selle, d’un ordi­na­teur de bureau ou de l’am­biance dans un res­tau­rant pai­sible… L’objectif est d’alerter les pié­tons et les cyclistes de l’arrivée d’un véhi­cule. Nos oreilles étant édu­quées au bruit des moteurs ther­miques, elles peuvent être trom­pées par le trop faible son d’un moteur élec­trique. En col­la­bo­ra­tion avec Renault, l’Ircam tra­vaille à la fois sur cette signa­lé­tique sonore exté­rieure (VSP – Vehi­cule Sound for Pedes­trians), mais aus­si sur l’acoustique à l’intérieur de l’habitacle. On rejoint là des pré­oc­cu­pa­tions mar­ke­ting, car cer­tains uti­li­sa­teurs se plaignent de l’absence de sons carac­té­ris­tiques des nou­veaux modèles de voi­ture. Ceux ou celles qui appré­ciaient le bruit si typique des moteurs d’une 2 CV, d’un Com­bi Volks­wa­gen ou d’une Mase­ra­ti, n’apprécient pas le silence des nou­veaux véhicules.

Utilisez-vous les sons existants ou bien vous en créez de totalement nouveaux ?

Cela dépend du pro­duit. Quand l’objet est très inno­vant, il vaut mieux par­fois tra­vailler sur des sons exis­tants. Par exemple, quand vous pla­cez un docu­ment dans la cor­beille d’un ordi­na­teur Apple vous enten­dez le son d’un objet qui tombe, puis quand vous videz la cor­beille, vous avez le bruit du papier frois­sé, ce qui ne cor­res­pond pas du tout à ce qui se passe dans votre ordi­na­teur ! Mais c’est la méta­phore (ou le skeuo­mor­phisme1) la plus proche, qui per­met à l’utilisateur de se repé­rer dans ce nou­vel environnement…

Marina Julienne

Réfé­rence :

Lexique Speak : https://​speak​.ircam​.fr/​l​e​x​i​q​u​e​/​l​e​x​i​q​u​e​-​i​rcam/

1En desi­gn digi­tal, consiste à imi­ter l’ap­pa­rence d’un objet réel lors de la concep­tion d’un objet vir­tuel

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