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Peut-on cacher nos émissions de CO2 sous le tapis ?

CO2 : un stockage souterrain possible, mais pas accepté

avec Laurent Catoire, responsable de l'Unité chimie et procédés à l'ENSTA Paris (IP Paris)
Le 8 mars 2022 |
4 min. de lecture
Laurent Catoire
Laurent Catoire
responsable de l'Unité chimie et procédés à l'ENSTA Paris (IP Paris)
En bref
  • Chaque année, près de 270 millions de tonnes de CO2 sont émises dans l’atmosphère, dont seules 0,1 % sont captées.
  • Le stockage souterrain du CO2 se fait par le biais de divers mécanismes de piégeage physiques et chimiques dans certains milieux géologiques.
  • Les opérations déjà en cours montrent qu'il n'y a pas d'obstacle technologique majeur au stockage géologique du CO2.
  • L’une des principales difficultés serait donc l’acceptabilité de ce procédé, parce qu’il demeure un risque (bien que minime) de fuite du CO2 stocké, préjudiciable pour les populations locales.
  • Les projets se focalisent donc pour l’instant sur le stockage du CO2 en pleine mer, dans des zones comme la mer de Norvège.

Le cap­tage et le sto­ckage géo­lo­gique du dioxyde de car­bone est une tech­no­lo­gie qui pour­ra ou pour­rait per­mettre de conti­nuer à uti­li­ser les com­bus­tibles fos­siles pen­dant une bonne par­tie du XXIe siècle. Cela concerne en pre­mier lieu le char­bon, cen­tral pour de nom­breux pays puisque l’on compte aujourd’hui plus de 2 500 cen­trales ther­miques dans le monde. Cette éner­gie sert à la pro­duc­tion d’élec­tri­ci­té et de cha­leur (cogé­né­ra­tion) à des fins domes­tiques et indus­trielles. Les cen­trales ther­miques au char­bon et au gaz natu­rel sont rela­ti­ve­ment abon­dantes, bon mar­ché, dis­po­nibles et répar­ties dans le monde entier – ce qui ren­force la sécu­ri­té et la sta­bi­li­té des sys­tèmes énergétiques.

L’économie et la démo­gra­phie étant ce qu’elles sont, la tran­si­tion éner­gé­tique pren­dra du temps, plu­sieurs décen­nies au bas mot. En atten­dant l’économie hydro­gène, basée sur l’hydrogène vert, il fau­dra cepen­dant bien vivre, tout en lut­tant contre l’effet de serre addi­tion­nel dû au CO2, et ce via son cap­tage et son sto­ckage. Les émis­sions de CO2 tournent autour de 270 mil­lions de tonnes chaque année, mais aujourd’hui, seules 0,1% des émis­sions indus­trielles sont cap­tées. On peut donc dire que tout reste à faire dans ce domaine !

Stocker le CO2 sous terre

En prin­cipe, le sto­ckage sou­ter­rain du CO2 se fait par le biais de divers méca­nismes de pié­geage phy­siques et chi­miques. Seuls cer­tains milieux géo­lo­giques sont adap­tés, car les condi­tions néces­saires res­tent strictes. Non seule­ment les milieux doivent être capables de confi­ner le CO2, mais il faut aus­si que les for­ma­tions géo­lo­giques empêchent sa migra­tion laté­rale et/ou ver­ti­cale. Toute fuite ris­que­rait de conta­mi­ner les eaux sou­ter­raines potables à faible pro­fon­deur, d’infiltrer les sols, mais sur­tout de rejoindre l’atmosphère.

Ces milieux géo­lo­giques sont prin­ci­pa­le­ment les réser­voirs de pétrole et de gaz, ain­si que les aqui­fères salins pro­fonds que l’on trouve dans les bas­sins sédi­men­taires. Le sto­ckage de gaz (dont le CO2) dans ces milieux a été démon­tré à l’é­chelle com­mer­ciale, et peut se faire pen­dant des opé­ra­tions d’extraction assis­tée du pétrole (récu­pé­ra­tion secon­daire), de sto­ckage du gaz natu­rel et d’é­li­mi­na­tion des gaz acides.

Cer­tains des risques asso­ciés au cap­tage et au sto­ckage géo­lo­gique du CO2 sont simi­laires et com­pa­rables à ceux de toute autre acti­vi­té indus­trielle pour laquelle des pro­to­coles de sécu­ri­té et de régle­men­ta­tion sont en place. À l’heure actuelle, il existe assez peu d’o­pé­ra­tions dans le monde où le CO2 est injec­té et sto­cké dans le sol (États-Unis, Aus­tra­lie, Cana­da, Chine, Royaume-Uni). La plu­part du temps, sinon exclu­si­ve­ment, cela se fait dans le cadre d’une opé­ra­tion moti­vée par d’autres consi­dé­ra­tions que le chan­ge­ment cli­ma­tique, comme la pro­duc­tion de pétrole ou les exi­gences régle­men­taires concer­nant l’utilisation du sul­fure d’hydrogène (H2S).

Une mise en marche compliquée

Les opé­ra­tions déjà en cours montrent qu’il n’y a pas d’obs­tacle tech­no­lo­gique majeur au sto­ckage géo­lo­gique du CO2. Les défis et les ver­rous sont donc à cher­cher ailleurs, notam­ment dans le coût éle­vé de l’opération – en par­ti­cu­lier pour les flux dilués, comme ceux pro­ve­nant des cen­trales élec­triques et des pro­cé­dés de com­bus­tion industrielle.

Les risques spé­ci­fiques asso­ciés au sto­ckage du CO2 concernent la phase opé­ra­tion­nelle (l’injection, pour faire simple) et la phase post-opé­ra­tion­nelle. Les plus pré­oc­cu­pants sont ceux liés à la pos­si­bi­li­té de fuites de CO2 à court ou à long terme. Néan­moins, l’ef­fet cli­ma­tique glo­bal du retour du CO2 dans l’at­mo­sphère, ain­si que les risques locaux pour la san­té et l’en­vi­ron­ne­ment doivent être cor­rec­te­ment éva­lués et gérés.

Les opé­ra­tions déjà en cours montrent qu’il n’y a pas d’obs­tacle tech­no­lo­gique majeur au sto­ckage géo­lo­gique du CO2.

Un autre obs­tacle est donc cer­tai­ne­ment plus « média­tique ». On craint que l’o­pi­nion publique ne rejette cette tech­no­lo­gie, et que ceci n’af­fecte la mise en œuvre à grande échelle du sto­ckage géo­lo­gique du CO2. En effet, qui accep­te­ra sur sa com­mune la pré­sence d’un tel site de sto­ckage ? Les risques asso­ciés au trans­port et à l’in­jec­tion de dioxyde de car­bone sont rai­son­na­ble­ment bien com­pris, mais il existe cepen­dant une faible pos­si­bi­li­té pour que le CO2 sto­cké sous terre ne s’é­chappe d’un réser­voir de sto­ckage, soit par une voie de migra­tion non iden­ti­fiée, soit à cause d’une défaillance du puits.

La menace que cela pour­rait repré­sen­ter peut être éva­luée par com­pa­rai­son avec les émis­sions de CO2 vol­ca­niques, qui sont elles tout à fait natu­relles. Les émis­sions dif­fuses de CO2 à tra­vers le sol ou via des sources car­bo­na­tées dans les zones vol­ca­niques ne semblent pas repré­sen­ter une menace dès lors que le CO2 peut se dis­per­ser dans l’at­mo­sphère. En revanche, lorsque le CO2 peut s’ac­cu­mu­ler dans des espaces clos, il consti­tue un dan­ger. Ain­si, les grands nuages de CO2 asso­ciés aux émis­sions sou­daines des che­mi­nées ou des cra­tères vol­ca­niques consti­tuent une menace mor­telle. La catas­trophe du lac Nyos en 1986 au Came­roun, qui a fait 1800 morts asphyxiés par le CO2, est là pour nous le rappeler.

Des solutions plus acceptables

Même s’il semble y avoir peu d’a­na­lo­gies entre un tel évè­ne­ment et la fuite éven­tuelle d’un réser­voir de sto­ckage via une voie de migra­tion non iden­ti­fiée, le risque n’est pas nul. Il y a donc fort à parier que cette catas­trophe refe­ra sur­face dans les médias et sus­ci­te­ra l’hostilité des popu­la­tions sus­cep­tibles de vivre à proxi­mi­té d’un site de sto­ckage. La loi de Mur­phy l’emportera sur toute autre considération.

Il ne reste en ce cas qu’une solu­tion viable, qui est celle du sto­ckage du CO2 en pleine mer ; et s’agissant de l’Europe, la mer de Nor­vège est sou­vent citée. Cela ne signi­fie cepen­dant pas qu’il n’y aura pas d’incidence en cas de rejet de CO2 – puisque ce rejet se tra­dui­ra par une aci­di­fi­ca­tion de l’eau aux alen­tours du site de sto­ckage, avec d’éventuelles nui­sances pour la faune et la flore. Tout cela est étu­dié dans le cadre de l’écotoxicologie. Mais dans tous les cas, ces rejets étant sous la mer, ils n’affecteront pas direc­te­ment la san­té humaine – même en cas de fuite impor­tante. C’est donc ras­su­rant pour le public. L’acceptation sociale de cette alter­na­tive est donc la seule variable sus­cep­tible d’accélérer le déploie­ment des tech­no­lo­gies visant à réduire les émis­sions anthro­piques de CO2 dans l’atmosphère.

Auteurs

Laurent Catoire

Laurent Catoire

responsable de l'Unité chimie et procédés à l'ENSTA Paris (IP Paris)

Laurent Catoire est professeur en cinétique chimique appliquée, en particulier à la combustion et en général à tous les systèmes réactifs. Après une thèse DGA, il travaille depuis 30 ans sur des systèmes réactifs assez peu étudiés, mal connus mais aux applications importantes ou potentiellement importantes (systèmes hypergoliques en propulsion spatiale, matériaux énergétiques civils et militaires (explosifs, propergols et générateurs de gaz), liquides ioniques énergétiques, nanothermites, combustion de l'aluminium, combustion des métaux, etc).

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