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Décarbonation de la construction : les leçons du terrain et les pièges à éviter

Pourquoi les matériaux bas carbone ne sont qu’un levier parmi d’autres

avec Matthieu Vandamme, professeur de l’École nationale des ponts et chaussées (IP Paris)
Le 1 juin 2026 |
5 min. de lecture
Matthieu Vandamme_VF
Matthieu Vandamme
professeur de l’École nationale des ponts et chaussées (IP Paris)
En bref
  • La décarbonation du bâtiment repose sur plusieurs leviers combinés : sobriété, conception optimisée, réhabilitation prioritaire sur la démolition, et matériaux innovants.
  • Réduire la teneur en clinker est la voie la plus efficace : les nouveaux ciments, comme le LC3, atteignent 50% de clinker contre 75% dans les formulations traditionnelles.
  • Un béton mal formulé peut émettre 4 fois plus de CO₂ qu'un béton optimisé — éviter le surdosage en ciment permettrait d'économiser 30 à 50% des émissions.
  • Le béton ne peut pas être abandonné, mais il peut être combiné avec des matériaux alternatifs, comme le bois, la pierre ou la terre crue.
  • Le captage du CO2 reste immature (50 millions de tonnes captées pour 2 milliards émises) et doit être réservé en dernier recours.

Plus de 2 mil­liards de tonnes1 de gaz à effet de serre sont lar­guées dans l’atmosphère chaque année lors de la fabri­ca­tion du ciment, l’un des ingré­dients de base du béton. Com­ment réduire signi­fi­ca­ti­ve­ment ces émissions ?

Il n’existe pas une solu­tion, mais un ensemble de leviers qui per­mettent de réduire les émis­sions de gaz à effet de serre (GES) du sec­teur de la construc­tion. Il est essen­tiel d’agir sur l’ensemble de la chaine de valeur. La RE2020 [ndlr : la der­nière régle­men­ta­tion éner­gé­tique et envi­ron­ne­men­tale qui s’applique aux construc­tions neuves] œuvre dans ce sens : elle est l’une des pre­mières régle­men­ta­tions mon­diales à intro­duire la per­for­mance envi­ron­ne­men­tale grâce à l’analyse du cycle de vie pour quan­ti­fier l’impact du bâti­ment sur le réchauf­fe­ment cli­ma­tique2.

Figure 1 : Leviers de réduc­tion des émis­sions de car­bone de la filière ciment en 2050 (source : modi­fié d’a­près CNI, 2021)

Quels sont les leviers de décarbonation les plus importants ?

Le pre­mier est la sobrié­té. En pra­tique, il s’agit de ques­tion­ner l’opportunité d’une construc­tion ou de pen­ser à la réha­bi­li­ta­tion en priorité.

Un autre levier impor­tant est celui de la concep­tion de la struc­ture. Par exemple, une com­pa­rai­son de plu­sieurs grands stades3 montre que, par siège, les quan­ti­tés de béton et acier uti­li­sées peuvent être réduites d’un fac­teur 10 – rédui­sant ain­si l’empreinte envi­ron­ne­men­tale liée aux maté­riaux. Il est éga­le­ment pos­sible de conce­voir un bâti­ment en pen­sant à sa décons­truc­tion et au réem­ploi d’éléments struc­tu­rels en fin de vie.

Enfin, des construc­tions évo­lu­tives qui s’adaptent aux évo­lu­tions des usages luttent contre l’obsolescence pro­gram­ma­tique. Pour les bâti­ments hors loge­ment, l’usage devient sou­vent obso­lète avant que le bâti­ment n’arrive en fin de vie pour des rai­sons struc­tu­relles. Depuis l’essor du télé­tra­vail, la super­fi­cie de bureau néces­saire a dimi­nué : même si ce n’est pas tou­jours fai­sable tech­ni­que­ment, cer­tains bâti­ments de bureaux exis­tants pour­raient être trans­for­més en loge­ments plu­tôt que détruits et reconstruits.

Lorsqu’on évoque la transition du secteur de la construction, on pense souvent aux nouveaux matériaux bas-carbone et bétons futuristes. Leurs promesses relèvent-elles du greenwashing ?

En France, l’intensité car­bone du ciment est pas­sée de 640 kilos de CO2e [ndlr : une uni­té inté­grant l’ensemble des gaz à effet de serre] par tonne de ciment en 2015 à 560 kg CO2e/t ciment en 2021. Cette baisse témoigne des efforts des indus­triels pour res­pec­ter la Stra­té­gie natio­nale bas car­bone et des pro­grès de la recherche et l’innovation. À l’échelle mon­diale en revanche, l’intensité car­bone du ciment stagne depuis plu­sieurs années4. La baisse fran­çaise s’explique prin­ci­pa­le­ment par l’utilisation de com­bus­tibles de sub­sti­tu­tion dans les cimen­te­ries et la baisse du taux moyen de clin­ker dans le ciment (75% en 2021).

Pourquoi la baisse du niveau de clinker dans le ciment diminue-t-elle les émissions de GES du secteur ?

Le clin­ker est le consti­tuant majeur du ciment, lui-même entrant dans la com­po­si­tion du béton – avec les gra­nu­lats et l’eau – pour son rôle de liant. L’empreinte car­bone du ciment est prin­ci­pa­le­ment due à la pro­duc­tion de clin­ker : un mélange de cal­caire et d’argile chauf­fé à 1450°C. L’énergie néces­saire pour la chauffe ain­si que la décar­bo­na­ta­tion du cal­caire au cours de la réac­tion entraînent d’importants rejets de CO2.

Comme la fabri­ca­tion de clin­ker émet intrin­sè­que­ment du CO2, la seule solu­tion est donc de réduire sa quan­ti­té dans le ciment. Une par­tie du clin­ker peut être sub­sti­tuée par des addi­tions miné­rales, notam­ment des copro­duits d’autres indus­tries, comme les lai­tiers des hauts-four­neaux [ndlr : un sous-pro­duit de la fabri­ca­tion de fonte]. Mais la dis­po­ni­bi­li­té de ces sub­sti­tuts peut être limi­tée. L’autre dif­fi­cul­té est de réus­sir à mettre au point des ciments à faible teneur en clin­ker ne dégra­dant pas les pro­prié­tés méca­niques des bétons à court et long terme. L’un des ciments se déve­lop­pant le plus rapi­de­ment actuel­le­ment est le LC3, qui contient du cal­caire et de l’argile cal­ci­née. Il affiche des taux de clin­ker de seule­ment 50%, contre envi­ron 75% dans les ciments traditionnels.

Existe-t-il d’autres alternatives pour réduire les émissions de GES du béton ?

Oui, dimi­nuer les teneurs en ciment des bétons, en évi­tant sim­ple­ment de sur­do­ser en ciment, il est pos­sible d’économiser de 30% à 50% de ciment5. À résis­tance égale, un béton dont la for­mu­la­tion a été mal pen­sée émet quatre fois plus de CO2 qu’un béton opti­mi­sé6. Enfin, la sub­sti­tu­tion d’une par­tie des gra­nu­lats par du béton recy­clé peut per­mettre éga­le­ment de limi­ter les émissions.

Les ana­lyses de cycle de vie sont indis­pen­sables pour éva­luer l’intérêt envi­ron­ne­men­tal et cli­ma­tique de ces nou­veaux maté­riaux. L’empreinte envi­ron­ne­men­tale doit être cal­cu­lée à l’échelle de la struc­ture, et non du maté­riau, car c’est à cette échelle que la fonc­tion­na­li­té est recherchée.

Reste que, malgré les efforts récents, l’industrie des matériaux de construction des bâtiments est toujours responsable d’environ 8% des émissions mondiales liées à l’énergie et aux processus industriels en 20237. Peut-on tout simplement se passer de béton pour accélérer la décarbonation ?

Le béton est le maté­riau le plus pro­duit au monde. Pour­quoi ? Il pré­sente de nom­breux avan­tages : les matières pre­mières – cal­caire, argile, gra­nu­lats, eau – sont omni­pré­sentes sur le globe ; c’est un maté­riau éco­no­mique ; son pro­cé­dé de fabri­ca­tion est simple ; il est facile à uti­li­ser et peut prendre n’importe quelle forme. Il est impos­sible de répondre aux besoins vitaux de loge­ment des popu­la­tions sans béton.

Il est en revanche tout à fait pos­sible d’augmenter la part de maté­riaux de construc­tion alter­na­tifs – bois, pierre, terre crue, etc. – qui pré­sentent des pro­prié­tés spé­ci­fiques et par­fois com­plé­men­taires. On peut aus­si conce­voir des struc­tures mixant les maté­riaux, comme le béton et le bois. Mais ces construc­tions hybrides peuvent com­por­ter leur propre com­plexi­té de concep­tion et de mise en œuvre.

Figure 2 : Levier de baisse des émis­sions de CO2 en 2030 et 2050 – Scé­na­rio Cen­tral, Réfé­rence de 2015 – Avec cap­tage – Kt de CO2

D’après sa feuille de route8, une grande part de la décarbonation de la filière repose sur le captage du CO2 et sa séquestration. N’est-ce pas là encore un levier illusoire ?

Ce levier n’est pas encore mature ni opé­ra­tion­nel à court terme. Aujourd’hui, nous sommes en mesure de cap­ter et séques­trer envi­ron 50 mil­lions de tonnes de CO2 par an, alors que les émis­sions des cimen­te­ries s’élèvent à plus de 2 mil­liards de tonnes de CO2 par an. De plus, l’Ademe estime que seules 20% des cimen­te­ries fran­çaises pour­raient être connec­tées à un site de séques­tra­tion. La cap­ture et la séques­tra­tion du CO2 ne doivent être mises en œuvre qu’en der­nier recours, une fois que l’ensemble des autres leviers de décar­bo­na­tion auront été mobilisés.

Enfin, le béton est lui-même un puits de CO2. Le CO2 atmo­sphé­rique réagit en effet chi­mi­que­ment avec le béton et mor­tier des bâti­ments et des ouvrages : cette réac­tion crée du car­bo­nate de cal­cium solide qui s’accumule dans le maté­riau. Or, il a été récem­ment mon­tré que, entre 1930 et 2023, ce phé­no­mène de car­bo­na­ta­tion a per­mis de cap­tu­rer 52% des émis­sions de CO2 liées à la pro­duc­tion de ciment sur la même période9. Même si cela ne com­pense pas les émis­sions ini­tiales, c’est signi­fi­ca­tif. Ce sto­ckage du CO2 par le maté­riau lui-même ouvre de nou­velles pers­pec­tives pour la filière10.

Anaïs Marechal
1https://​www​.iea​.org/​r​e​p​o​r​t​s​/​w​o​r​l​d​-​e​n​e​r​g​y​-​o​u​t​l​o​o​k​-​2​0​2​5​?​l​a​n​g​u​a​ge=fr
2https://​www​.eco​lo​gie​.gouv​.fr/​p​o​l​i​t​i​q​u​e​s​-​p​u​b​l​i​q​u​e​s​/​r​e​g​l​e​m​e​n​t​a​t​i​o​n​-​e​n​v​i​r​o​n​n​e​m​e​n​t​a​l​e​-​r​e2020
3Wolf, Cathe­rine De, Julia Hogroian, and John Och­sen­dorf. « Com­pa­ring mate­rial quan­ti­ties and embo­died car­bon in sta­dia. » Pro­cee­dings of IASS Annual Sym­po­sia. Vol. 2014. No. 12. Inter­na­tio­nal Asso­cia­tion for Shell and Spa­tial Struc­tures (IASS), 2014.
4https://​www​.iea​.org/​e​n​e​r​g​y​-​s​y​s​t​e​m​/​i​n​d​u​s​t​r​y​/​c​e​m​e​n​t​#​t​r​a​cking
5MARI, Elliot et SOURISSEAU, Syl­vain, 2021. Plan de tran­si­tion sec­to­riel de l’industrie cimen­tière en France. S. L. : ADEME
6UN ENVIRONMENT, SCRIVENER, Karen L., JOHN, Van­der­ley M. et al., 2018. Eco-effi­cient cements : Poten­tial eco­no­mi­cal­ly viable solu­tions for a low-CO2 cement-based mate­rials indus­try. Cement and Concrete Research, décembre 2018, vol. 114, pp. 2–26. https://​doi​.org/​1​0​.​1​0​1​6​/​j​.​c​e​m​c​o​n​r​e​s​.​2​0​1​8​.​0​3.015
7Uni­ted Nations Envi­ron­ment Pro­gramme (2025). Glo­bal Sta­tus Report for Buil­dings and Construc­tion 2024/2025 : Not just ano­ther brick in the wall – The solu­tions exist. Sca­ling them will build on pro­gress and cut emis­sions fast. Paris. https://​wedocs​.unep​.org/​2​0​.​5​0​0​.​1​1​8​2​2​/​47214
8https://​www​.entre​prises​.gouv​.fr/​f​i​l​e​s​/​f​i​l​e​s​/​P​r​i​o​r​i​t​e​s​-​e​t​-​a​c​t​i​o​n​s​/​T​r​a​n​s​i​t​i​o​n​-​e​c​o​l​o​g​i​q​u​e​/​f​e​u​i​l​l​e​-​d​e​-​r​o​u​t​e​-​c​i​m​e​n​t.pdf
9https://doi.org/10.1038/s41597-024–04234‑8
10https://​fast​carb​.fr/

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