Plus de 2 milliards de tonnes1 de gaz à effet de serre sont larguées dans l’atmosphère chaque année lors de la fabrication du ciment, l’un des ingrédients de base du béton. Comment réduire significativement ces émissions ?
Il n’existe pas une solution, mais un ensemble de leviers qui permettent de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) du secteur de la construction. Il est essentiel d’agir sur l’ensemble de la chaine de valeur. La RE2020 [ndlr : la dernière réglementation énergétique et environnementale qui s’applique aux constructions neuves] œuvre dans ce sens : elle est l’une des premières réglementations mondiales à introduire la performance environnementale grâce à l’analyse du cycle de vie pour quantifier l’impact du bâtiment sur le réchauffement climatique2.

Quels sont les leviers de décarbonation les plus importants ?
Le premier est la sobriété. En pratique, il s’agit de questionner l’opportunité d’une construction ou de penser à la réhabilitation en priorité.
Un autre levier important est celui de la conception de la structure. Par exemple, une comparaison de plusieurs grands stades3 montre que, par siège, les quantités de béton et acier utilisées peuvent être réduites d’un facteur 10 – réduisant ainsi l’empreinte environnementale liée aux matériaux. Il est également possible de concevoir un bâtiment en pensant à sa déconstruction et au réemploi d’éléments structurels en fin de vie.
Enfin, des constructions évolutives qui s’adaptent aux évolutions des usages luttent contre l’obsolescence programmatique. Pour les bâtiments hors logement, l’usage devient souvent obsolète avant que le bâtiment n’arrive en fin de vie pour des raisons structurelles. Depuis l’essor du télétravail, la superficie de bureau nécessaire a diminué : même si ce n’est pas toujours faisable techniquement, certains bâtiments de bureaux existants pourraient être transformés en logements plutôt que détruits et reconstruits.
Lorsqu’on évoque la transition du secteur de la construction, on pense souvent aux nouveaux matériaux bas-carbone et bétons futuristes. Leurs promesses relèvent-elles du greenwashing ?
En France, l’intensité carbone du ciment est passée de 640 kilos de CO2e [ndlr : une unité intégrant l’ensemble des gaz à effet de serre] par tonne de ciment en 2015 à 560 kg CO2e/t ciment en 2021. Cette baisse témoigne des efforts des industriels pour respecter la Stratégie nationale bas carbone et des progrès de la recherche et l’innovation. À l’échelle mondiale en revanche, l’intensité carbone du ciment stagne depuis plusieurs années4. La baisse française s’explique principalement par l’utilisation de combustibles de substitution dans les cimenteries et la baisse du taux moyen de clinker dans le ciment (75% en 2021).
Pourquoi la baisse du niveau de clinker dans le ciment diminue-t-elle les émissions de GES du secteur ?
Le clinker est le constituant majeur du ciment, lui-même entrant dans la composition du béton – avec les granulats et l’eau – pour son rôle de liant. L’empreinte carbone du ciment est principalement due à la production de clinker : un mélange de calcaire et d’argile chauffé à 1450°C. L’énergie nécessaire pour la chauffe ainsi que la décarbonatation du calcaire au cours de la réaction entraînent d’importants rejets de CO2.
Comme la fabrication de clinker émet intrinsèquement du CO2, la seule solution est donc de réduire sa quantité dans le ciment. Une partie du clinker peut être substituée par des additions minérales, notamment des coproduits d’autres industries, comme les laitiers des hauts-fourneaux [ndlr : un sous-produit de la fabrication de fonte]. Mais la disponibilité de ces substituts peut être limitée. L’autre difficulté est de réussir à mettre au point des ciments à faible teneur en clinker ne dégradant pas les propriétés mécaniques des bétons à court et long terme. L’un des ciments se développant le plus rapidement actuellement est le LC3, qui contient du calcaire et de l’argile calcinée. Il affiche des taux de clinker de seulement 50%, contre environ 75% dans les ciments traditionnels.
Existe-t-il d’autres alternatives pour réduire les émissions de GES du béton ?
Oui, diminuer les teneurs en ciment des bétons, en évitant simplement de surdoser en ciment, il est possible d’économiser de 30% à 50% de ciment5. À résistance égale, un béton dont la formulation a été mal pensée émet quatre fois plus de CO2 qu’un béton optimisé6. Enfin, la substitution d’une partie des granulats par du béton recyclé peut permettre également de limiter les émissions.
Les analyses de cycle de vie sont indispensables pour évaluer l’intérêt environnemental et climatique de ces nouveaux matériaux. L’empreinte environnementale doit être calculée à l’échelle de la structure, et non du matériau, car c’est à cette échelle que la fonctionnalité est recherchée.
Reste que, malgré les efforts récents, l’industrie des matériaux de construction des bâtiments est toujours responsable d’environ 8% des émissions mondiales liées à l’énergie et aux processus industriels en 20237. Peut-on tout simplement se passer de béton pour accélérer la décarbonation ?
Le béton est le matériau le plus produit au monde. Pourquoi ? Il présente de nombreux avantages : les matières premières – calcaire, argile, granulats, eau – sont omniprésentes sur le globe ; c’est un matériau économique ; son procédé de fabrication est simple ; il est facile à utiliser et peut prendre n’importe quelle forme. Il est impossible de répondre aux besoins vitaux de logement des populations sans béton.
Il est en revanche tout à fait possible d’augmenter la part de matériaux de construction alternatifs – bois, pierre, terre crue, etc. – qui présentent des propriétés spécifiques et parfois complémentaires. On peut aussi concevoir des structures mixant les matériaux, comme le béton et le bois. Mais ces constructions hybrides peuvent comporter leur propre complexité de conception et de mise en œuvre.

D’après sa feuille de route8, une grande part de la décarbonation de la filière repose sur le captage du CO2 et sa séquestration. N’est-ce pas là encore un levier illusoire ?
Ce levier n’est pas encore mature ni opérationnel à court terme. Aujourd’hui, nous sommes en mesure de capter et séquestrer environ 50 millions de tonnes de CO2 par an, alors que les émissions des cimenteries s’élèvent à plus de 2 milliards de tonnes de CO2 par an. De plus, l’Ademe estime que seules 20% des cimenteries françaises pourraient être connectées à un site de séquestration. La capture et la séquestration du CO2 ne doivent être mises en œuvre qu’en dernier recours, une fois que l’ensemble des autres leviers de décarbonation auront été mobilisés.
Enfin, le béton est lui-même un puits de CO2. Le CO2 atmosphérique réagit en effet chimiquement avec le béton et mortier des bâtiments et des ouvrages : cette réaction crée du carbonate de calcium solide qui s’accumule dans le matériau. Or, il a été récemment montré que, entre 1930 et 2023, ce phénomène de carbonatation a permis de capturer 52% des émissions de CO2 liées à la production de ciment sur la même période9. Même si cela ne compense pas les émissions initiales, c’est significatif. Ce stockage du CO2 par le matériau lui-même ouvre de nouvelles perspectives pour la filière10.