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Cycle de l’eau : comment faire face au dérèglement climatique

Pluies extrêmes : peut-on anticiper les risques d’inondations ?

avec Jan Polcher, directeur de recherche spécialiste du cycle de l’eau au Laboratoire de météorologie dynamique (CNRS) et enseignant à l'École polytechnique (IP Paris)
Le 22 janvier 2025 |
4 min. de lecture
Jan Polcher
Jan Polcher
directeur de recherche spécialiste du cycle de l’eau au Laboratoire de météorologie dynamique (CNRS) et enseignant à l'École polytechnique (IP Paris)
En bref
  • Avec le réchauffement climatique, les épisodes de pluies extrêmes s'intensifient, mais il reste difficile de prévoir avec précision les risques d'inondation futurs.
  • La relation de Clausius-Clapeyron montre qu’en raison du réchauffement climatique, les régions arides deviennent plus sèches, tandis que les régions humides deviennent encore plus humides.
  • Cependant, il est difficile à ce jour de caractériser précisément l’impact du réchauffement climatique sur les précipitations extrêmes, qui sont intermittentes et variables selon les zones géographiques.
  • Tout ce que nous savons pour anticiper les inondations est que lors d’un évènement de précipitation intense, l’intensité est augmentée par la présence de plus de vapeur d’eau dans l’atmosphère.
  • Le risque d’inondation dépend du climat, mais aussi des impacts directs des activités humaines, comme l’imperméabilisation des sols, qui amplifie ce risque, tandis que certains ouvrages hydrauliques peuvent le réduire.

Le changement climatique a‑t-il une influence sur les inondations à travers le monde ?

Jan Pol­cher. Le chan­ge­ment cli­ma­tique influence le cycle de l’eau. Un col­lègue l’a très bien décrit au pre­mier ordre : avec le chan­ge­ment cli­ma­tique, les régions sèches deviennent plus sèches et les régions humides deviennent plus humides1. Cela s’explique par un pro­ces­sus phy­sique bien connu : la rela­tion de Clau­sius-Cla­pey­ron. La hausse de tem­pé­ra­ture de l’atmosphère en sur­face entraine une hausse de la quan­ti­té de vapeur d’eau dans l’atmosphère, d’environ 7 % à chaque degré supplémentaire.

En consé­quence, les pré­ci­pi­ta­tions sont plus intenses. D’après le der­nier rap­port du Groupe d’experts inter­gou­ver­ne­men­tal  sur l’évolution du cli­mat (GIEC), on observe une hausse de la fré­quence et de l’intensité des pré­ci­pi­ta­tions extrêmes à l’échelle glo­bale sur les conti­nents depuis les années 50, en par­ti­cu­lier en Europe, Amé­rique du Nord et Asie2. Mais il faut noter que notre com­pré­hen­sion de ce sujet n’a que peu évo­lué ces der­nières décen­nies, et on ne peut pas dire que nous carac­té­ri­sons bien l’impact du chan­ge­ment cli­ma­tique sur les pré­ci­pi­ta­tions extrêmes.

Pourquoi est-ce si difficile ?

Cela est lié à la nature même des pré­ci­pi­ta­tions extrêmes : elles sont très inter­mit­tentes et géo­gra­phi­que­ment variables. Il peut pleu­voir beau­coup dans une val­lée pen­dant quelques heures, et pas du tout dans celle d’à côté. Or notre sys­tème d’observation des pré­ci­pi­ta­tions n’est pas du tout adap­té pour enre­gis­trer ce type d’évènement météo, cela néces­site l’installation d’un grand nombre d’instruments comme des plu­vio­mètres. Si cer­taines régions du monde comme l’Europe ou l’Amérique du Nord sont mieux ins­tru­men­tées, ce n’est pas le cas de nom­breuses zones, en par­ti­cu­lier des zones tropicales.

À ce manque de don­nées s’ajoutent les per­for­mances des modèles infor­ma­tiques uti­li­sés pour simu­ler et mieux com­prendre le cli­mat. Les modèles clas­siques simulent le cli­mat de la pla­nète en la décou­pant en mailles d’une cen­taine de kilo­mètres car­rés cha­cune, une réso­lu­tion bien trop impor­tante pour simu­ler les pluies extrêmes. Nous tra­vaillons à réduire cette échelle, mais c’est un défi scien­ti­fique et tech­nique colossal.

Est-on tout de même en mesure d’anticiper les précipitations extrêmes et les inondations du futur ?

C’est extrê­me­ment dif­fi­cile. Les pro­ces­sus phy­siques – comme la rela­tion de Clau­sius-Cla­pey­ron – en jeu seront tou­jours les mêmes, et nous pou­vons nous appuyer sur eux pour faire des pré­vi­sions. Mais de nom­breux autres pro­ces­sus font d’un évè­ne­ment de pluie une inon­da­tion : ils peuvent être bio­lo­giques (comme la végé­ta­tion), chi­miques (comme la quan­ti­té d’aérosols) ou encore humains (comme l’utilisation des terres). 

Tous ces para­mètres évo­luent en même temps que le chan­ge­ment cli­ma­tique, il est donc très dif­fi­cile de réus­sir à pré­voir les évo­lu­tions hydro­lo­giques, en par­ti­cu­lier les pluies extrêmes. Le seul résul­tat qui fait consen­sus est la ten­dance glo­bale à l’augmentation de la fré­quence et l’intensité des pluies extrêmes à mesure que le cli­mat se réchauffe. Mais cela ne ren­seigne pas sur les retom­bées locales ou saisonnières.

Certaines régions sont-elles plus concernées ?

Non, tout le monde est concer­né. L’impact du réchauf­fe­ment cli­ma­tique sur le cycle de l’eau est le plus impor­tant pour les socié­tés humaines. L’un des prin­ci­paux pro­blèmes est que l’humanité a appris à maî­tri­ser la res­source hydro­lo­gique depuis l’Antiquité, cela a été fon­da­men­tal pour le déve­lop­pe­ment des socié­tés modernes. Mais les ouvrages hydrau­liques – conçus pour sto­cker l’eau, mai­tri­ser les crues – sont dimen­sion­nés pour un cli­mat pas­sé. Or, avec un cli­mat aujourd’hui – et à l’avenir – dif­fé­rent, nos infra­struc­tures ne sont plus adap­tées et nous per­dons cette maîtrise.

Vous parlez de pluies extrêmes, et non d’inondations… Pourquoi ?

Inon­da­tions et pluies extrêmes sont deux concepts dif­fé­rents. Les pré­ci­pi­ta­tions extrêmes ne génèrent pas tou­jours des inon­da­tions et vice ver­sa. Le risque d’inondation dépend du cli­mat mais aus­si de l’impact direct des acti­vi­tés humaines. Ce fac­teur est impor­tant : en Europe, les varia­tions hydro­lo­giques obser­vées s’expliquent majo­ri­tai­re­ment par l’anthropisation du cycle hydro­lo­gique3. Cela passe par exemple par l’imperméabilisation des sols, qui aug­mente le risque d’inondation, tan­dis que cer­tains ouvrages hydrau­liques peuvent le dimi­nuer. De nom­breux fac­teurs anthro­piques influencent le cycle de l’eau conti­nen­tal – irri­ga­tion, urba­ni­sa­tion, ges­tion de la navi­ga­bi­li­té des fleuves, hydro­élec­tri­ci­té, etc. Il est très dif­fi­cile de sépa­rer les retom­bées du chan­ge­ment cli­ma­tique de celles des acti­vi­tés humaines sur le cycle hydro­lo­gique, cela com­plexi­fie encore plus les pro­jec­tions futures des inondations.

Quelle est notre compréhension du risque d’inondation à l’avenir ?

Il est presque impos­sible de l’anticiper à l’échelle locale. Tout ce que nous savons, comme le rap­pelle le GIEC, est que lors d’un évè­ne­ment de pré­ci­pi­ta­tion intense, l’intensité est aug­men­tée par la pré­sence de plus de vapeur d’eau dans l’atmosphère4. Mais comme les inon­da­tions sont aus­si affec­tées par les acti­vi­tés humaines, ain­si que d’autres phé­no­mènes cli­ma­tiques (fonte des gla­ciers, hausse du niveau marin, séche­resse), il n’est pas pos­sible de savoir si le risque d’inondation va aug­men­ter ou même dimi­nuer à l’avenir, pour un endroit donné.

Propos recueillis par Anaïs Marechal
1Durack et al_Science 2012
2https://​www​.ipcc​.ch/​r​e​p​o​r​t​/​a​r​6​/​w​g​1​/​c​h​a​p​t​e​r​/​c​h​a​p​t​e​r-11/
3https://​theses​.hal​.science/​t​e​l​-​0​4​5​7​2​9​0​9​v​1​/​d​o​c​ument
4https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg1/chapter/chapter‑8/

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