1_cyclePluie
π Planète
Cycle de l’eau : comment faire face au dérèglement climatique

Pourquoi a‑t-il autant plu en 2024 ?

avec Simon Mittelberger, climatologue à Météo-France spécialiste de la ressource en eau, Bertrand Decharme, directeur de recherche CNRS au Centre National de Recherches Météorologiques (CNRM) et Eric Sauquet, directeur de recherche en hydrologie à l'INRAE
Le 8 janvier 2025 |
4 min. de lecture
Simon Mittelberger
Simon Mittelberger
climatologue à Météo-France spécialiste de la ressource en eau
Avatar
Bertrand Decharme
directeur de recherche CNRS au Centre National de Recherches Météorologiques (CNRM)
Eric Sauquet
Eric Sauquet
directeur de recherche en hydrologie à l'INRAE
En bref
  • En France, le printemps 2024 a été le 4ème plus pluvieux enregistré depuis 1959, ce qui interroge le lien entre les précipitations et le changement climatique induit par les activités humaines.
  • Pourtant, aucune tendance nette ne se dégage à l’échelle nationale concernant l’évolution globale des précipitations annuelles.
  • À une échelle géographique plus restreinte, on observe toutefois une augmentation des pluies hivernales sur la moitié nord du pays et une diminution des précipitations estivales sur la moitié sud.
  • Si les précipitations devraient augmenter au nord de l’Europe sous l’effet du changement climatique, le bassin méditerranéen deviendra plus aride.
  • D’ici 2100, les projections ne prévoient pas de tendance claire pour les précipitations annuelles, mais indiquent des disparités saisonnières et régionales plus marquées.

En France, le cli­mat de l’année 2024 est mar­qué par une plu­vio­mé­trie impor­tante. Le prin­temps fut le 4ème prin­temps le plus arro­sé jamais enre­gis­tré depuis 1959, et le cumul des pluies a dépas­sé les 1 000 mm à l’échelle natio­nale depuis novembre, soit plus que toute la pluie accu­mu­lée sur l’année 2023. « Dès la fin du mois d’octobre, le cumul de pluie était excé­den­taire par rap­port au cumul annuel moyen sur la période 1991–2020, com­mente Simon Mit­tel­ber­ger. 2024 va figu­rer par­mi les années les plus plu­vieuses en moyenne depuis le début des enre­gis­tre­ments météo en 1959. En revanche, le nombre de jours de pluie cor­res­pond à la moyenne. »

Réfé­rence : Météo France

Existe-t-il un lien entre cette année par­ti­cu­lière et le chan­ge­ment cli­ma­tique cau­sé par les acti­vi­tés humaines ? « L’année 2024 résulte prin­ci­pa­le­ment de la varia­bi­li­té natu­relle du cli­mat », répond Simon Mit­tel­ber­ger. Les condi­tions météo (pré­ci­pi­ta­tions, vent, tem­pé­ra­ture, etc.) sont en effet modu­lées par les oscil­la­tions natu­relles du cli­mat ain­si que par la hausse glo­bale des tem­pé­ra­tures, cau­sée par les acti­vi­tés humaines. Or l’Organisation météo­ro­lo­gique mon­diale estime qu’il est néces­saire de consi­dé­rer une période de 30 ans pour obser­ver l’évolution du cli­mat1. « Plus les échelles de temps obser­vées sont courtes, plus on observe l’impact de la varia­bi­li­té natu­relle du cli­mat », détaille Ber­trand Decharme. L’échelle annuelle est donc bien trop courte pour révé­ler l’empreinte du chan­ge­ment cli­ma­tique dans les condi­tions météo. « Une suc­ces­sion de condi­tions météo pro­pices explique l’importante plu­vio­mé­trie de 2024 : de nom­breuses gouttes froides au prin­temps, une rivière atmo­sphé­rique en sep­tembre et une tem­pé­ra­ture éle­vée de la Médi­ter­ra­née », pointe Simon Mit­tel­ber­ger. Il n’est donc pas pos­sible de s’appuyer sur l’année 2024 pour com­prendre les retom­bées du chan­ge­ment cli­ma­tique sur la plu­vio­mé­trie en France.

Davantage de pluies dans le nord de la France, moins dans le sud

Pour cela, il est néces­saire de s’intéresser à l’évolution des pluies à long-terme. Lorsque l’on regarde l’historique des pré­ci­pi­ta­tions annuelles en France, aucune ten­dance ne se dégage. Les cumuls annuels sur le ter­ri­toire s’établissent autour de 935 mm de pluie depuis les années 80, avec des varia­tions natu­relles d’une année à l’autre. Mais en chan­geant d’échelle, des signaux se dégagent. Par exemple, on observe une aug­men­ta­tion des pré­ci­pi­ta­tions annuelles entre 1961 et 2014 sur une grande moi­tié nord de la France, et une baisse au Sud2. « Depuis les années 60, des chan­ge­ments du régime de pluie sont éga­le­ment consta­tés entre les sai­sons, pré­cise Simon Mit­tel­ber­ger. On note un ren­for­ce­ment du contraste sai­son­nier : plus de pluies en hiver, par­ti­cu­liè­re­ment sur la moi­tié nord du pays ; et moins de pluies en été, par­ti­cu­liè­re­ment sur la moi­tié sud. »

En reje­tant des gaz à effet de serre, les acti­vi­tés humaines aug­mentent la tem­pé­ra­ture glo­bale de l’atmosphère. Or la tem­pé­ra­ture influence direc­te­ment la quan­ti­té d’eau conte­nue dans l’atmosphère : cette rela­tion phy­sique connue s’appelle l’équation de Clau­sius-Cla­pey­ron. Pour chaque degré sup­plé­men­taire, l’humidité de l’air à basse alti­tude aug­mente de 7 %3. En consé­quence, les pré­ci­pi­ta­tions moyennes glo­bales aug­mentent, d’environ 1 à 3 % pour chaque degré supplémentaire.

Dans son der­nier rap­port de syn­thèse, le Groupe d’experts inter­gou­ver­ne­men­tal sur l’évolution du cli­mat (GIEC) résume : « Les pré­ci­pi­ta­tions et l’é­va­po­ra­tion moyennes mon­diales aug­mentent moins vite que l’hu­mi­di­té atmo­sphé­rique par 1 °C de réchauf­fe­ment cli­ma­tique, ce qui allonge la durée de vie de la vapeur d’eau dans l’at­mo­sphère et entraîne des chan­ge­ments dans l’in­ten­si­té, la durée et la fré­quence des pré­ci­pi­ta­tions, ain­si qu’une inten­si­fi­ca­tion glo­bale, mais non une accé­lé­ra­tion, du cycle de l’eau à l’é­chelle pla­né­taire. » Les régions tou­chées à l’avenir par une hausse des pré­ci­pi­ta­tions moyennes annuelles sont les High­lands d’Éthiopie, l’Asie de l’Est, Sud et Nord, le sud-est de l’Amérique du Sud, l’Europe du Nord, le nord et l’est de l’Amérique du Nord et les régions polaires. À l’inverse, les pré­ci­pi­ta­tions moyennes vont décli­ner dans le sud de l’Afrique, la côte ouest-afri­caine, l’Amazonie, le sud-ouest de l’Australie, l’Amérique Cen­trale, le sud-ouest de l’A­mé­rique du Sud et la Méditerranée.

La France : zone de transition entre le nord et le sud de l’Europe

« La France se situe dans une zone de tran­si­tion : au nord de l’Europe, les pré­ci­pi­ta­tions vont aug­men­ter sous l’effet du chan­ge­ment cli­ma­tique ; à l’inverse, le bas­sin médi­ter­ra­néen va deve­nir plus aride, explique Éric Sau­quet. La tran­si­tion entre ces deux régimes se situe-t-elle au nord de la France ? En Bel­gique ? Il est encore dif­fi­cile d’avoir une réponse claire avec les modèles cli­ma­tiques. » Le chan­ge­ment cli­ma­tique se tra­duit par une aug­men­ta­tion – déjà obser­vée aujourd’hui – du contraste entre les sai­sons mais aus­si entre les régions. « Les modèles cli­ma­tiques à haute réso­lu­tion sur les­quels nous tra­vaillons éta­blissent le lien entre les chan­ge­ments des pré­ci­pi­ta­tions en France et le chan­ge­ment cli­ma­tique », pointe Simon Mittelberger. 

Le pro­jet Explore 24 – dont les résul­tats ont été publiés à l’été 2024 – explore lui aus­si les futurs pos­sibles du cli­mat et de l’eau en France hexa­go­nale selon les scé­na­rios cli­ma­tiques du GIEC, comme nous l’expliquait Éric Sau­quet, co-pilote scien­ti­fique du pro­jet. « D’ici 2100, les pro­jec­tions ne montrent pas de signal clair sur les pré­ci­pi­ta­tions annuelles, pointe Éric Sau­quet. En revanche la plu­vio­mé­trie à l’avenir pré­sen­te­ra de plus fortes dis­pa­ri­tés sai­son­nières et régio­nales : les ten­dances sont claires concer­nant une dimi­nu­tion des pré­ci­pi­ta­tions esti­vales, et une hausse de la plu­vio­mé­trie en hiver sous scé­na­rio d’émissions fortes de gaz à effet de serre. » En clair : l’évolution déjà obser­vée aujourd’hui devrait se poursuivre.

Anaïs Marechal
1https://​www​.cli​mat​-en​-ques​tions​.fr/​r​e​p​o​n​s​e​/​e​c​h​e​l​l​e​-​t​e​m​p​s​-​p​o​u​r​-​l​e​v​o​l​u​t​i​o​n​-​a​c​t​u​e​l​l​e​-​c​l​i​m​a​t​-​p​a​r​-​p​a​t​r​i​c​k​-​m​o​n​fray/
2https://​meteo​france​.com/​c​l​i​mathd
3https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg1/chapter/chapter‑8/
4https://​entre​pot​.recherche​.data​.gouv​.fr/​d​a​t​a​s​e​t​.​x​h​t​m​l​?​p​e​r​s​i​s​t​e​n​t​I​d​=​d​o​i​:​1​0​.​5​7​7​4​5​/​J​3XIPW

Soutenez une information fiable basée sur la méthode scientifique.

Faire un don