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Cancer du sein : un traitement au long cours, un défi psychologique persistant

Irène Georgescu_vf
Irène Georgescu
professeure des universités en sciences de gestion à Montpellier Management, Université de Montpellier
Etienne Minvielle
Etienne Minvielle
directeur du Centre de recherche en gestion de l'École polytechnique (IP Paris)
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Israa Salma
chercheuse en management de santé au Gustave Roussy Cancer Center et à l’I3-CRG (IP Paris)
En bref
  • Le cancer du sein touche près de 2,3 millions de nouvelles patientes chaque année dans le monde et près de la moitié de ces patientes arrêtent ou espacent ce traitement en cours de route.
  • Le suivi des traitements a un coût psychologique important : effets secondaires persistants, rappel constant de la maladie, répercussions sur la qualité de vie et sur le sentiment d'identité.
  • La motivation à suivre son traitement sur la durée reste mal comprise.
  • La théorie de l'autodétermination offre un cadre permettant d’appréhender la motivation de manière dynamique et de distinguer deux grandes formes de motivation : la motivation autonome et la motivation contrôlée.
  • Seule la motivation autonome prédit significativement l'intention de poursuivre le traitement et agir sur cette intention passe par les réponses apportées à trois besoins psychologiques : se sentir accompagnée, capable de faire face à cette épreuve et libre de choisir.

Le can­cer du sein touche près de 2,3 mil­lions de nou­velles patientes chaque année dans le monde, ce qui en fait le can­cer le plus fré­quent chez les femmes. Une fois le trai­te­ment ini­tial ter­mi­né, beau­coup doivent pour­suivre pen­dant des années, par­fois plus d’une décen­nie, un trai­te­ment au long cours qui s’ac­com­pagne d’ef­fets secon­daires per­sis­tants et d’un rap­pel quo­ti­dien de la mala­die. Près de la moi­tié de ces patientes finissent pour­tant par arrê­ter ou espa­cer ce trai­te­ment en cours de route, avec un risque accru de rechute à la clé. Cet arrêt témoigne d’une évo­lu­tion de la moti­va­tion à se faire soi­gner.  Quelles sont les causes de ce phé­no­mène ?

Deux grandes situa­tions cli­niques se pré­sentent après le trai­te­ment ini­tial. Les patientes en rémis­sion après un trai­te­ment cura­tif doivent géné­ra­le­ment pour­suivre une hor­mo­no­thé­ra­pie orale (tamoxi­fène, inhi­bi­teurs de l’a­ro­ma­tase) pen­dant cinq à dix ans ; entre 30 % et 50 % d’entre elles l’in­ter­rompent pour­tant avant les cinq ans, avec un risque de rechute docu­men­té. Les patientes atteintes d’un can­cer méta­sta­tique, elles, doivent sou­vent enchaî­ner plu­sieurs lignes de thé­ra­pies orales ciblées, ce qui expose à une toxi­ci­té cumu­la­tive et à un risque accru de non-obser­vance. Au-delà de la contrainte phy­sique, ce sui­vi au long cours impose un coût psy­cho­lo­gique quo­ti­dien : effets secon­daires per­sis­tants, rap­pel constant de la mala­die, réper­cus­sions sur la qua­li­té de vie et sur le sen­ti­ment d’identité.

Deux formes de motivation, un seul mécanisme

La plu­part des recherches exis­tantes sur ces com­por­te­ments s’é­taient jus­qu’i­ci concen­trées sur l’hor­mo­no­thé­ra­pie adju­vante des patientes en rémis­sion. Les patientes méta­sta­tiques étaient donc lar­ge­ment exclues et c’est cette lacune que notre récente étude cherche à com­bler en recru­tant des femmes dans les deux situa­tions cli­niques. Les déter­mi­nants socio-éco­no­miques (niveau d’é­du­ca­tion, emploi, contraintes finan­cières), cli­niques (effets secon­daires, com­plexi­té du par­cours de soins) et rela­tion­nels (qua­li­té de la com­mu­ni­ca­tion avec le méde­cin) de la non-obser­vance sont déjà bien docu­men­tés dans la lit­té­ra­ture scien­ti­fique. Ce qui res­tait mal com­pris, c’est le méca­nisme moti­va­tion­nel qui relie ces fac­teurs au com­por­te­ment d’ob­ser­vance sur la durée.

Pour explo­rer cette ques­tion, nous nous sommes appuyés sur la théo­rie de l’au­to­dé­ter­mi­na­tion. Celle-ci cor­res­pond à un cadre de psy­cho­lo­gie bien éta­bli qui dis­tingue deux grandes formes de moti­va­tion : la moti­va­tion auto­nome et la moti­va­tion contrô­lée. La moti­va­tion auto­nome repose sur l’adhé­sion de la patiente à ses propres valeurs : elle suit son trai­te­ment parce que cela a du sens pour elle. Tan­dis que la moti­va­tion contrô­lée1, à l’in­verse, pro­vient d’une pres­sion exté­rieure ; la peur de la rechute, la pres­sion de l’en­tou­rage, un sen­ti­ment de culpa­bi­li­té. Cette théo­rie de l’autodétermination pos­tule que la satis­fac­tion de trois besoins psy­cho­lo­giques fon­da­men­taux : le sen­ti­ment de com­pé­tence, le sen­ti­ment d’au­to­no­mie et le sen­ti­ment de lien social. Déjà vali­dé pour l’ob­ser­vance médi­ca­men­teuse dans le dia­bète ou l’hy­per­ten­sion, ce cadre théo­rique n’a­vait jamais été tes­té empi­ri­que­ment dans le contexte du can­cer du sein.

Pour le tes­ter, des femmes adultes atteintes d’un can­cer du sein, ayant ter­mi­né les trai­te­ments cura­tifs et pre­nant une hor­mo­no­thé­ra­pie ou une thé­ra­pie orale depuis au moins six mois, ont été recru­tées via la pla­te­forme fran­çaise Sein­ti­nelles, une com­mu­nau­té de patientes volon­taires. Après une pre­mière phase explo­ra­toire pour vali­der le ques­tion­naire auprès de 89 par­ti­ci­pantes, une seconde phase, por­tant sur 412 femmes, a per­mis de tes­ter un modèle sta­tis­tique fon­dé sur l’auto-détermination.

La motivation autonome

Le résul­tat cen­tral de l’é­tude est que seule la moti­va­tion auto­nome pré­dit signi­fi­ca­ti­ve­ment l’in­ten­tion de pour­suivre le trai­te­ment. La moti­va­tion contrô­lée, elle, n’a mon­tré aucun effet signi­fi­ca­tif. Beau­coup de choses peuvent pous­ser une patiente à prendre son com­pri­mé chaque matin, mais un seul type de moti­va­tion fait la dif­fé­rence sur la durée : celle qui vient d’elle-même. « Je le fais parce qu’il le faut » tient un temps, puis laisse place à la fatigue morale et à la ten­ta­tion d’ar­rê­ter ; « je choi­sis de le faire » résiste à l’é­preuve des années. L’usage de la peur ou encore de la culpa­bi­li­té dans les cam­pagnes de com­mu­ni­ca­tion ne garan­tissent pas la moti­va­tion à s’engager dura­ble­ment dans le sui­vi du trai­te­ment.

D’où vient cette moti­va­tion auto­nome ? Le modèle révèle une chaîne pré­cise : se sen­tir accom­pa­gnée (un lien de confiance avec son équipe soi­gnante) nour­rit le sen­ti­ment d’être capable de gérer son trai­te­ment au quo­ti­dien, qui ren­force à son tour le sen­ti­ment de res­ter libre de ses choix face à la mala­die, lequel ali­mente la moti­va­tion auto­nome. Tout passe par ce que la patiente res­sent, et la moti­va­tion auto­nome fait office de point de pas­sage obligé.

Le chemin psychologique de la santé mentale

Fatigue, dou­leurs arti­cu­laires, bouf­fées de cha­leur : on pour­rait croire que ce sont ces effets indé­si­rables qui poussent à arrê­ter. L’é­tude montre que les effets indé­si­rables relèvent davan­tage de la san­té men­tale que des effets phy­siques de la patiente. Les symp­tômes phy­siques n’af­fectent pas direc­te­ment l’in­ten­tion de pour­suivre le trai­te­ment : ils pèsent d’a­bord sur le moral et la vie sociale, cette baisse du moral érode le sen­ti­ment de com­pé­tence (« je n’y arrive plus »), et c’est cette perte de confiance en soi qui affai­blit la moti­va­tion auto­nome, puis l’in­ten­tion de conti­nuer. Ce n’est pas la dou­leur qui fait arrê­ter, c’est ce qu’elle fait, en silence, à la confiance en soi.

Là où beau­coup d’é­tudes anté­rieures voyaient les effets secon­daires comme un obs­tacle direct, notre étude iden­ti­fie leur far­deau psy­cho­lo­gique comme le véri­table méca­nisme inter­mé­diaire. Repé­rer et accom­pa­gner cet impact psy­cho­lo­gique, le plus tôt pos­sible, ne pro­tège donc pas seule­ment le confort phy­sique, mais tout le méca­nisme moti­va­tion­nel qui sou­tient l’observance.

Dans le parcours médical, se sentir libre de choisir compte

On pour­rait pen­ser qu’en cas de mala­die plus avan­cée, il faut insis­ter, pres­ser, rap­pe­ler l’ur­gence. L’é­tude montre l’in­verse. Chez les patientes ayant reçu trois lignes de trai­te­ment ou plus (donc dans des situa­tions plus fra­giles), la liber­té de choi­sir devient le moteur qua­si exclu­sif de la moti­va­tion. D’où un para­doxe cli­nique : quand les enjeux semblent plus pres­sants, les soi­gnants pour­raient être ten­tés d’une com­mu­ni­ca­tion plus direc­tive, or elle s’avère moins effi­cace. Plus le far­deau est lourd, plus la patiente a besoin de se sen­tir actrice de ses choix, et non som­mée d’o­béir.

Et par­mi tous les fac­teurs contex­tuels tes­tés, les actions et le com­por­te­ment du méde­cin onco­logue se révèlent être le plus déter­mi­nant. Être infor­mée, se sen­tir écou­tée, pou­voir par­ti­ci­per aux déci­sions : ces expé­riences nour­rissent for­te­ment le sen­ti­ment d’être accom­pa­gnée, qui se réper­cute en cas­cade jus­qu’à la moti­va­tion auto­nome et à l’in­ten­tion de trai­te­ment. Ce résul­tat confirme ce que des tra­vaux anté­rieurs sug­gé­raient de façon plus géné­rale, la qua­li­té de la rela­tion méde­cin-patiente compte. Mais l’étude pré­cise com­ment elle agit : un méde­cin qui aide sa patiente à choi­sir, plu­tôt qu’à obéir, déclenche toute la chaîne qui débouche, in fine, sur une moti­va­tion véri­ta­ble­ment auto­nome. Une com­mu­ni­ca­tion qui sou­tient l’au­to­no­mie de la patiente devrait donc être consi­dé­rée comme une com­pé­tence médi­cale à part entière, et non comme un simple sup­plé­ment relationnel.

Quand l’entourage veut trop bien faire

Un der­nier résul­tat concerne les proches. Un conjoint inquiet, une famille qui insiste, culpa­bi­lise ou sur­veille partent d’une bonne inten­tion. Mais per­çue comme une pres­sion, cette atten­tion réduit modes­te­ment, mais signi­fi­ca­ti­ve­ment le sen­ti­ment d’au­to­no­mie des patientes, et la moti­va­tion qui vient d’elles-mêmes s’af­fai­blit. Le sou­tien qui aide vrai­ment est celui qui laisse la main à la patiente, ce qui invite les équipes soi­gnantes à accom­pa­gner les proches pour que leur impli­ca­tion ren­force le sen­ti­ment de choix plu­tôt que de le fra­gi­li­ser.

Pre­mier test empi­rique de la théo­rie de l’au­to­dé­ter­mi­na­tion appli­quée à l’ob­ser­vance du trai­te­ment dans le can­cer du sein, cette étude dégage au final trois leviers concrets : une com­mu­ni­ca­tion qui laisse le choix, une atten­tion por­tée au moral et pas seule­ment aux effets cli­niques, et un entou­rage aidé à sou­te­nir sans pres­ser. Sur la durée, les rap­pels du risque ne suf­fisent plus à moti­ver. Tenir son trai­te­ment est un choix que l’on renou­velle chaque jour : ce qui aide à tenir, c’est de se sen­tir actrice de son trai­te­ment, et non de le subir.

1Geor­ges­cu, I., Gigout, E., Min­vielle, É., & Sal­ma, I. (2026). « Auto­no­mous moti­va­tion and adhe­rence inten­tion in long-term breast can­cer treat­ment : a self-deter­mi­na­tion theo­ry model. » The Breast, 88, 104850.↑

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