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PFAS et polluants éternels : le vrai, le faux et l’incertain

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Pierre Labadie
chercheur CNRS en chimie de l’environnement à l’Université de Bordeaux
En bref
  • Dans presque 100 % des cas, des PFAS sont retrouvés dans des prélèvements humains, bien que les molécules et leurs niveaux de concentration varient.
  • La toxicité des PFAS ne dépend pas de leur quantité et, face à l’impossibilité d’évaluer leur toxicité, l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) a été chargée d’examiner une demande d’interdiction totale des PFAS formulée par cinq pays de l’UE.
  • Le 27 février 2025, la France a voté l’interdiction progressive de certains produits contenant des PFAS au 1er janvier 2026.
  • Avec la bioaccumulation et la bioamplification des PFAS à travers le réseau trophique, l’Homme y serait plus exposé via l’alimentation.
  • Certains PFAS (quelques dizaines) méritent le qualificatif de « polluants éternels », car aucun processus de dégradation n’a été identifié dans l’environnement, tandis que la majorité des autres subit des transformations qui les rendent plus stables, pouvant les rendre indirectement persistants et avec le temps, polluants éternels.

Les PFAS, acro­nyme des sub­stances per- et poly­fluo­roal­ky­lées, sont une famille de molé­cules carac­té­ri­sée par la pré­sence de chaînes de car­bone et d’atomes de fluor dans leur for­mule chi­mique, ce qui leur confère résis­tance et sta­bi­li­té. Un atout for­te­ment uti­li­sé dans l’industrie et les pro­duits de consom­ma­tion du quo­ti­dien (pes­ti­cides, revê­te­ments anti-adhé­sifs, iso­lants, vête­ments, embal­lages ali­men­taires…). À l’inverse, une fois libé­rées dans l’environnement, ces molé­cules deviennent de redou­tables « pol­luants éter­nels ». Pierre Laba­die, cher­cheur CNRS en chi­mie de l’environnement à l’Université de Bor­deaux, tra­vaille notam­ment sur la pré­sence des PFAS dans l’eau et les sédi­ments et leur trans­fert vers les orga­nismes vivants.

1# On a tous et toutes des PFAS ou « polluants éternels » dans notre corps

VRAI

Quand on recherche des PFAS dans des pré­lè­ve­ments humains, on en trouve qua­si­ment 100 % du temps, mais les molé­cules et les niveaux de concen­tra­tion varient. On voit sou­vent des pré­lè­ve­ments réa­li­sés sur des che­veux dans les médias – c’est moins inva­sif – mais dans les cohortes épi­dé­mio­lo­giques, on pri­vi­lé­gie des échan­tillons de sang et d’urine qui reflètent les niveaux cir­cu­lants au moment du prélèvement.

INCERTAIN

Cer­tains PFAS sont des poly­mères, soit des macro-molé­cules, trop gros pour tra­ver­ser nos mem­branes cel­lu­laires. Ils sont, par exemple, uti­li­sés dans le milieu médi­cal (implants, pro­thèses, etc). Mais des tra­vaux récents et pré­li­mi­naires montrent que cer­tains d’entre eux peuvent se dégra­der ou se frag­men­ter et géné­rer des molé­cules plus petites, avec une toxi­ci­té qui n’a plus rien à voir ! Lors de tests in vitro, des nano-par­ti­cules de téflon ont ain­si été inter­na­li­sées par des cel­lules humaines, alté­rant leur métabolisme.

2# Les PFAS présents en faible quantité sont moins toxiques

FAUX

L’évaluation du risque se fait en croi­sant la concen­tra­tion et le niveau de dan­ge­ro­si­té de la molé­cule. Tous les PFAS n’ont pas le même niveau de toxi­ci­té ! Nous connais­sons celui d’une petite dizaine d’entre eux sur une famille qui com­porte mil­liers de molé­cules. Pour l’immense majo­ri­té des PFAS, nous n’avons tout sim­ple­ment pas d’information sur leur dan­ge­ro­si­té. C’est d’ailleurs ce qui a pous­sé la régle­men­ta­tion euro­péenne, via notam­ment l’Agence euro­péenne des pro­duits chi­miques (ECHA)1 d’examiner une demande d’interdiction totale des PFAS for­mu­lée par cinq pays de l’UE, sur le constat de l’impossibilité d’évaluer indi­vi­duel­le­ment la toxi­ci­té des PFAS.

INCERTAIN

On manque de valeurs toxi­co­lo­giques de réfé­rences (VTR), ce qui empêche de mettre en place des mesures de pro­tec­tions adap­tées. L’ANSES a lan­cé un groupe de tra­vail pour défi­nir ces VTR sur une liste éten­due de PFAS, com­por­tant notam­ment les com­po­sés les plus fré­quem­ment détec­tés chez l’humain2.

Les émis­sions actuelles ont évo­lué et ne sont plus com­pa­rables à celles d’il y a 30 ans : si les com­po­sés ne sont pas néces­sai­re­ment moins toxiques, ils sont en revanche moins bio­ac­cu­mu­lables dans les orga­nismes vivants. Mais cela ne veut pas dire que le com­po­sé n’induit pas d’effet toxique !

3# On connaît les effets des PFAS sur notre santé et la santé des organismes vivants

C’est à la fois vrai, faux et incer­tain. On a une vision très par­tielle des effets des PFAS : comme on l’a dit, c’est une très grande famille ! Or, un cer­tain nombre d’effets toxiques sont avé­rés ou sus­pec­tés chez l’humain.

L’Agence natio­nale de sécu­ri­té sani­taire (ANSES)3 liste sur son site les effets délé­tères connus chez humain : aug­men­ta­tion du taux de cho­les­té­rol, can­cers, effets sur la fer­ti­li­té et le déve­lop­pe­ment du fœtus, consé­quences sur le foie, les reins, le sys­tème thy­roï­dien etc.


L’Autorité euro­péenne de sécu­ri­té des ali­ments (EFSA) sur­veille davan­tage quatre PFAS consi­dé­rés comme contri­buant le plus au risque poten­tiel pour la san­té : PFOS, PFOA, PFNA, PFHxS4. La conta­mi­na­tion se ferait prin­ci­pa­le­ment par l’alimentation, notam­ment la viande, les pro­duits de la mer, les fruits et les œufs.

Le Centre inter­na­tio­nal de recherche sur le can­cer (CIRC) a clas­sé les deux pre­miers de ces PFAS comme « can­cé­ro­gène » (pour le PFOA5) et « poten­tiel­le­ment can­cé­ro­gène » (pour le PFOS6)

Le 27 février 2025, la France a voté l’interdiction pro­gres­sive de cer­tains pro­duits conte­nants des PFAS au 1er jan­vier 2026, notam­ment : les cos­mé­tiques, les revê­te­ments de skis et les imper­méa­bi­li­sants de vête­ment non pro­fes­sion­nels7. Une inter­dic­tion éten­due aux tex­tiles au 1er jan­vier 2030.

INCERTAIN

Sur le ter­rain, on peut éta­blir des cor­ré­la­tions entre les effets bio­lo­giques sur des orga­nismes vivants et le niveau d’imprégnation par les PFAS dans le milieu. Mais sans les condi­tions contrô­lées en labo­ra­toire, il est plus dif­fi­cile de déter­mi­ner des liens de cau­sa­li­té. Les PFAS ne sont pas les seuls micro­pol­luants pré­sents dans l’environnement ! On reste dans un contexte de mul­ti-expo­si­tion, avec des effets cocktails.

L’autre aspect impor­tant à éva­luer est la bio­ac­cu­mu­la­tion et la bio­am­pli­fi­ca­tion des PFAS à tra­vers le réseau tro­phique, soit la chaîne ali­men­taire. L’Homme, consi­dé­ré comme un pré­da­teur supé­rieur, serait plus expo­sé via l’alimentation mais cela dépend de ce que l’on mange, de l’eau potable que l’on consomme, d’éventuelles expo­si­tions pro­fes­sion­nelles etc.

Depuis jan­vier 2026, une direc­tive euro­péenne a ren­du obli­ga­toire le sui­vi des PFAS dans l’eau des­ti­née à la consom­ma­tion humaine. On estime que cette conta­mi­na­tion repré­sente envi­ron 20 % de notre expo­si­tion à ces pol­luants, selon les lieux de pré­lè­ve­ments et la méthode de pro­duc­tion de l’eau potable8.

4# les PFAS sont partout dans l’environnement et sont là pour rester à l’infini

VRAI

Cer­tains PFAS (pro­ba­ble­ment quelques dizaines) méritent le qua­li­fi­ca­tif de « pol­luants éter­nels » parce qu’à ce jour, la science n’a pas mis en évi­dence de pro­ces­sus de dégra­da­tion dans l’environnement. Une émis­sion de ces types de PFAS est donc cumu­la­tive, sur des échelles de temps extrê­me­ment longues.

Pour la majo­ri­té des PFAS res­tant : il existe des pro­ces­sus de trans­for­ma­tion qui cassent les molé­cules en PFAS plus stables, donc notre pre­mière caté­go­rie. Un PFAS peut donc être indi­rec­te­ment per­sis­tant, à cause de la dégra­da­tion des réac­tifs qui le com­posent. Si on attend suf­fi­sam­ment, ils deviennent tous des pol­luants éternels !

Actuel­le­ment, il existe déjà des stocks consi­dé­rables de PFAS dans les sols, dans les sédi­ments, dans les nappes phréa­tiques, dans tous les com­par­ti­ments envi­ron­ne­men­taux… Et cela consti­tue des sources secon­daires d’émissions de ces pol­luants. C’est un véri­table enjeu de recherche pour iden­ti­fier les ciné­tiques de ces trans­for­ma­tions : quelles vitesses, en quels com­po­sés, sous quelles conditions ?

INCERTAIN

En réa­li­té, il est impor­tant de prendre en compte l’ensemble du cycle de vie de ces molé­cules. Si l’on prend l’exemple connu des usten­siles de cui­sine : en condi­tion nor­male d’utilisation, les poêles anti-adhé­sives neuves ne posent pas de pro­blème. Mais en amont, les sites indus­triels, qui syn­thé­tisent ces poly­mères fluo­rés ou les uti­lisent, peuvent être de gros géné­ra­teurs de pol­lu­tion à cause d’émissions mal maîtrisées.

En fin de vie, ces objets domes­tiques sont bien sou­vent inci­né­rés comme déchets ména­gers à des tem­pé­ra­tures insuf­fi­santes. Il fau­drait en réa­li­té tra­vailler avec des fours à déchets dan­ge­reux qui montent à 1 300 ou 1 400 degrés ! Les lob­bys indus­triels mettent en avant l’absence d’alternatives, et pro­mettent des pro­grès sur la fin de vie et le recy­clage. En tant que chi­miste de l’environnement, j’ai envie de dire « Il serait temps ! ».

Sophie Podevin
1Page d’information sur l’évolution des res­tric­tions sou­hai­tées par l’ECHA concer­nant les PFAS
2Les conclu­sions pour 11 PFAS ont été publiées en juin 2025. Voir ce PDF de l’avis de l’ANSES sur les VTR (valeurs toxi­co­lo­giques de réfé­rence)
3Page d’information sur les PFAS du 22 octobre 2025 par l’ANSES
4Étude scien­ti­fique de l’EFSA publiée en juillet 2020, en accès libre
5Acide per­fluo­rooc­ta­noïque
6Acide per­fluo­rooc­ta­ne­sul­fo­nique
7Détails de ces inter­dic­tions règle­men­taires sur le site économie.gouv.fr, écrit en jan­vier 2026
8Fin 2025, l’ANSES avait déjà ren­du un rap­port sur les eaux potables. Conclu­sion ? L’acide tri­fluo­roa­cé­tique (ou TFA) a été détec­té dans 92 % des eaux échan­tillon­nées, avec des concen­tra­tions allant de 1,15 µg/l à un maxi­mum de 25 µg/l (dans une usine d’eau de pota­bi­li­sa­tion dans le Gard). Une conta­mi­na­tion géné­ra­li­sée et mul­ti­fac­to­rielle (pes­ti­cides, indus­tries…)

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