Comment l’expérience ukrainienne avec 5 millions de drones par an redéfinit les équilibres militaires
- La dronisation est un révélateur des systèmes sociotechniques et de leurs propriétés en environnement contesté : rendements marginaux décroissants, dépendance critique aux interfaces, centralité de l’industrie et réduction de la durée des avantages technologiques.
- C’est un phénomène industriel et systémique, comme le démontre la situation en Ukraine et le passage de 800 000 drones produits pour l’armée ukrainienne en 2023 à un objectif de 5 millions pour l’année 2025.
- Sur le front ukrainien, 75 à 95 % des destructions terrestres majeures (blindés, autres véhicules, abris, fantassins...) sont depuis 2024 réalisées par des drones.
- L’un des principaux modes de défaillance systémique, indépendamment du niveau de sophistication technique des drones, est le brouillage par la guerre électronique.
- La valeur militaire nette dépend de la résilience des architectures dans lesquelles les drones sont déployés
Le déploiement des drones et des robots sur des terrains d’opération, à savoir la dronisation des conflits armés, est l’un des enjeux technologiques et tactiques majeurs de la recherche militaire. Depuis le début des années 2000, les exploitations croissantes de drones aériens ont été documentées au Kosovo, en Afghanistan ou encore en Irak. De ces études, une nette accélération d’utilisation est observée à partir de 2015, notamment dans les conflits en Ukraine, au Moyen-Orient et dans le Caucase. Mais, malgré cette intensification, la littérature existante demeure en majorité éparpillée entre analyses technologiques des plates-formes, études tactiques locales et interprétations stratégiques souvent normatives. Une fragmentation qui restreint la capacité à produire une compréhension globale des effets de cette dronisation sur les équilibres militaires. S’ajoute à cela la nouveauté des drones aquatiques — sur et sous l’eau — et des robots terrestres, peu documentés en raison de leur récente apparition.
Le net assessment, une méthode d’analyse pluridisciplinaire d’origine américaine qui vise à comprendre une compétition stratégique pour en tirer des avantages a été développée par Andrew W. Marshall1, à partir des années 1970, au sein du Department of Defense américain. Son enjeu scientifique actuel n’est pas tant d’évaluer une capacité isolée, mais de comparer des trajectoires adverses de systèmes dans le temps long, en intégrant technologie, organisation, industrie et adaptation stratégique. Appliquée à la dronisation, cette démarche conduit à formuler une question de recherche précise : dans quelle mesure l’introduction massive de drones modifie-t-elle la valeur militaire nette relative des acteurs engagés, lorsqu’elle est considérée comme un phénomène systémique soumis à l’attrition, à la saturation et à la coévolution adverse ?
Cet article s’inscrit explicitement dans une démarche de recherche appliquée et est au croisement de l’ingénierie des systèmes sociotechniques et de l’économie politique de la puissance militaire. Ainsi, la thèse étudiée est que la dronisation ne constitue pas uniquement une rupture tactique autonome, mais une révolution dans les affaires militaires. Elle est aussi un accélérateur de dynamiques systémiques identifiées et caractérisées par des rendements marginaux décroissants, un déplacement de la compétition vers l’industrie et une réduction de la durée des avantages technologiques relatifs.
Phénomène industriel et systémique
Les conflits récents fournissent un corpus de données quantitatives permettant d’analyser la dronisation comme un phénomène industriel et systémique. Dans le cas ukrainien, les autorités ont communiqué des chiffres qui révèlent une production en Ukraine de 800 000 drones en 2023, 2 millions en 2024 et un objectif de 5 millions de drones en 2025, dont 4,5 millions FPV (First Person View). Les mêmes ordres de grandeur sont communiqués du côté russe.
Les drones FPV sont très véloces et destinés à des missions de frappes d’objectifs fixes et mobiles. Ils sont pilotés en immersion, avec des lunettes de réalité virtuelle. De petite taille et d’origine civile, militarisés avec des charges explosives et des liaisons résilientes, ces drones ont un très faible coût de production (300 à 3 000 $) et vont de 100 à 500 km/h. Depuis l’été 2023, ils sont responsables de plus de 75 % des destructions de véhicules blindés et bunkers en Ukraine. Ils neutralisent aussi de plus en plus de combattants débarqués et d’autres drones (drones chasseurs de drones). Produits chaque année à des millions d’exemplaires par l’Ukraine et ses alliés, comme par la Russie, ils sont devenus une nouvelle arme essentielle du combat de contact, avec des frappes conduites jusqu’à une trentaine de kilomètres et des pilotages par fibre optique pour éviter les contre-mesures de la guerre électronique.
Des analyses mensuelles indiquent un passage de quelques centaines de drones engagés par mois à plusieurs milliers sur certaines périodes
Ces millions de drones doivent être interprétés comme des flux annuels de production et d’acquisition, et non comme des stocks opérationnels simultanés, ce qui suggère des taux d’emploi croissants, des taux d’attrition élevés et continus, mais aussi un emploi de plus en plus massif d’armes efficaces d’un coût bien moindre que les missiles (antichar, de croisière, balistique…) et qu’il faut parfois employer simultanément par centaines pour percer les défenses adverses.
Du côté russe, les données issues de suivis indépendants et de sources ouvertes montrent une augmentation rapide de l’utilisation de drones longue portée de type Shahed ou de systèmes dérivés entre 2024 et 2025. Des analyses mensuelles indiquent un passage de quelques centaines de drones engagés par mois à plusieurs milliers sur certaines périodes, avec des attaques ponctuelles impliquant plus de 600 drones lors d’un même raid nocturne dans la profondeur. Côté ukrainien, l’emploi des drones de longue portée pour des reconnaissances et des frappes dans la profondeur suit également une dynamique exponentielle.
Dans le même temps, pour le combat de contact, l’arrivée des drones FPV sur le champ de bataille à partir de l’été 2023 a donné lieu dans chaque camp à une utilisation croissante allant jusqu’à 10 000 drones FPV par jour. Les dernières données officielles ukrainiennes du 7 février 2026, communiquées par le général Oleksandr Syrsky, commandant en chef des forces armées ukrainiennes, indiquent qu’en janvier 2026, les unités de drones des forces de défenses ukrainiennes ont réduit l’armée russe de près de 29 700 soldats (soit 93,7 % des 31 700 soldats russes déclarés tués par l’armée ukrainienne ce mois-ci), alors la Russie n’a réussi à recruter que 22 000 hommes au cours du même mois. Elles montrent aussi qu’en janvier 2026, les drones ukrainiens ont détruit 66 200 cibles (blindés, véhicules légers, bunkers, postes de commandement, dépôts de logistique…). Enfin, selon les données du renseignement ukrainien, en 2026, la Russie prévoirait d’augmenter le nombre de militaires qui emploient des drones de 79 000 hommes, pour atteindre un effectif global de 165 000.
Cette montée en volume traduit une industrialisation de l’usage des drones, qui confirme les observations de Singer2 sur l’abaissement des barrières à l’entrée de certaines capacités aériennes.
Un ensemble sociotechnique
Toutefois, l’analyse en ingénierie des systèmes impose de relier ces volumes de plus en plus massifs de drones employés aux architectures d’emploi opérationnel dans lesquelles les drones opèrent. Le drone doit être considéré comme un sous-système intégré dans un ensemble sociotechnique comprenant réseaux de communication, chaînes de commandement et de contrôle numérisé, systèmes de navigation, moyens de traitement de l’information, opérateurs humains et chaînes logistiques. Les performances observées ne sont pas proportionnelles au nombre de drones engagés, ce qui est cohérent avec les propriétés non linéaires des systèmes complexes décrites par Hughes3.

Les retours d’expérience disponibles montrent que la guerre électronique, en particulier le brouillage, constitue l’un des principaux modes de défaillance systémique. Des analyses publiées en 2024 et 2025 indiquent que, sur certaines séquences opérationnelles, les pertes liées au brouillage, à la perte de liaison ou à la dégradation du signal GNSS, ont dépassé 30 % des drones engagés, indépendamment de leur niveau de sophistication technique. Et lors de certaines séquences de combat en Ukraine ou en Russie, jusqu’à 80 à 95 % des drones employés peuvent être neutralisés conjointement par la guerre électronique, la guerre de la navigation et les autres mesures de la lutte anti-drones (en particulier les moyens cinétiques déployés du sol ou dans les airs), sans oublier les défaillances techniques et les destructions « fratricides », avec un spectre électromagnétique saturé et une identification des vecteurs délicate. La valeur militaire effective est donc dominée par les interfaces et les dépendances réseau plutôt que par les performances intrinsèques des plates-formes.
Par ailleurs, l’augmentation continue des volumes engagés entraîne des effets de saturation non seulement des défenses adverses, mais également des systèmes propres. Les réseaux de communication, les chaînes décisionnelles et les opérateurs humains constituent des ressources finies. Au-delà de certains seuils, l’engagement de drones supplémentaires n’entraîne plus de gain proportionnel d’effet militaire, illustrant un comportement de rendements décroissants typique des systèmes sociotechniques complexes. C’est sans doute là que l’essor de l’intelligence artificielle, tant en préparation des missions et en backoffice, qu’en module embarqué de traitement des données, apporte des améliorations significatives qui devraient logiquement croître très rapidement au cours des prochaines années.
Maturité technologique et capacitaire : net assessment
La distinction entre maturité technologique et maturité capacitaire constitue un point central de l’analyse. Les drones employés dans les conflits récents atteignent souvent des niveaux élevés de maturité technologique au sens des Technology Readiness Levels formalisés par la NASA dans les années 1990[6]. Cependant, comme l’ont montré Sauser et al.4 avec les System Readiness Levels, la maturité pertinente pour un système complexe est répartie entre plusieurs dimensions, incluant l’intégration, l’opérationnalité et la soutenabilité.
Les données empiriques issues de la dronisation confirment cette distinction. Des systèmes techniquement matures peuvent présenter une faible valeur militaire nette s’ils ne sont pas intégrés dans des architectures résilientes ou s’ils ne peuvent être produits, renouvelés et améliorés à la cadence imposée par l’attrition, l’adversité et les contre-mesures. Inversement, des drones techniquement simples, mais produits en grande série, facilement réparable et rapidement adaptable, peuvent conserver une efficacité relative plus élevée dans la durée. C’est typiquement le cas du drone iranien Shahed, produit en Russie sous le nom de Geran, d’un faible coût (20 000 à 80 000 $ suivant les versions à hélice ou à turboréacteur), de technologie rustique, sans cesse amélioré et qui aura bientôt quatre ans d’efficacité opérationnelle dans le conflit en Ukraine.
L’analyse comparative des trajectoires adverses révèle que les avantages initiaux liés à l’introduction de nouveaux types de drones sont rapidement compensés par des contre-mesures
Dans une perspective de net assessment, l’analyse comparative des trajectoires adverses révèle que les avantages initiaux liés à l’introduction de nouveaux types de drones sont rapidement compensés par des contre-mesures. La conséquence mesurable est une augmentation des volumes nécessaires pour obtenir un effet équivalent, ce qui déplace la compétition du domaine technologique vers le domaine industriel et organisationnel. Les coûts unitaires estimés pour les drones à longue portée russes ou ukrainiens, souvent situés entre 30 000 et 50 000 dollars selon les sources publiées entre 2023 et 2025, doivent être rapportés aux taux de pénétration et d’attrition observés.
Cette dynamique confirme les conclusions5, selon lesquelles la diffusion technologique tend à favoriser la défense et à réduire la durée des avantages offensifs. La dronisation accentue cette tendance en accélérant les cycles d’adaptation et en rendant la soutenabilité industrielle essentielle. La capacité décisive devient alors la faculté à maintenir une trajectoire d’adaptation plus rapide et plus robuste que celle de l’adversaire, tout en produisant des quantités très importantes de drones, plutôt que la possession ponctuelle de systèmes plus performants.
Un phénomène systémique mesurable
Les données empiriques issues des conflits récents confirment que la valeur militaire des drones dépend moins de leurs performances unitaires, certes en très forte progression au cours des cinq dernières années, que de leur intégration architecturale dans un système de combat, de leur maturité capacitaire globale et de la soutenabilité industrielle des trajectoires adverses.
Dans le cadre du net assessment, la dronisation apparaît comme un révélateur des propriétés fondamentales des systèmes sociotechniques en environnement contesté : rendements marginaux décroissants, dépendance critique aux interfaces, centralité de l’industrie et réduction de la durée des avantages technologiques. Cette lecture est cohérente avec les travaux fondateurs de Marshall6, de Hughes et de Horowitz7, tout en apportant un ancrage empirique inédit lié à l’ampleur des données disponibles depuis 2022.Les limites de l’analyse résident principalement dans la qualité hétérogène des données ouvertes et dans l’impossibilité d’accéder à des métriques complètes de coût total et d’attrition réelle. Ces limites n’invalident pas la démarche, mais soulignent la nécessité de poursuivre les travaux de recherche appliquée sur des bases empiriques consolidées. Pour la recherche comme pour l’aide à la décision, l’enjeu n’est pas tant de déterminer si les drones sont « décisifs », mais de comprendre dans quelles conditions systémiques ils le seront moins, voire dans lesquelles ils cesseront de l’être.

