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Météorologie : comment l’IA et les satellites font la pluie et le beau temps

Les nouveaux systèmes d’observation pour les prévisions météos

avec Pierre Tabary, directeur adjoint opérations à la direction des opérations pour la prévision (DirOP) de Météo France
Le 19 avril 2023 |
5 min. de lecture
Pierre Tabary
Pierre Tabary
directeur adjoint opérations à la direction des opérations pour la prévision (DirOP) de Météo France
En bref
  • Les premiers systèmes d’observation météorologique se fondaient sur des observations au sol.
  • Rapidement, les météorologues ont introduit la télédétection, avec des radars émettant des ondes électromagnétiques pour des observations en altitude.
  • Les observations se font aussi par satellites, qui peuvent être défilants ou géostationnaires.
  • Le nombre de satellites météorologiques a beaucoup augmenté ces dernières années et des programmes européens ambitieux ont vu le jour.
  • Il existe aussi des observations opportunes, provenant d’une infrastructure qui n’a pas été conçue pour les mesures atmosphériques, comme les réseaux de téléphonie.

Les pre­miers modèles de pré­vi­sion météo­ro­lo­gique ont vu le jour au début du XXe siècle1 avec l’i­dée que si l’on connais­sait pré­ci­sé­ment l’é­tat ini­tial de l’at­mo­sphère – c’est-à-dire les condi­tions de vent, d’hu­mi­di­té, de tem­pé­ra­ture et de pres­sion, à un moment don­né –, on pour­rait alors, en uti­li­sant les équa­tions de la phy­sique régis­sant l’évolution tem­po­relle des variables atmo­sphé­riques, pré­dire son état futur. Pour qu’une pré­vi­sion météo­ro­lo­gique soit utile, il faut qu’elle ait un cer­tain niveau de qua­li­té et qu’elle soit dis­po­nible le plus rapi­de­ment pos­sible : elle est donc tou­jours une sorte d’une course contre le temps. Par ailleurs, comme la pré­vi­sion météo­ro­lo­gique en un point don­né dépend des condi­tions météo­ro­lo­giques obser­vées ailleurs, les ser­vices météo­ro­lo­giques ont très vite mis en place des col­la­bo­ra­tions pour échan­ger en temps réel leurs don­nées d’observation et com­pa­rer les per­for­mances de leurs modèles.

Des observations au sol et en altitude

Les pre­miers sys­tèmes d’ob­ser­va­tion consis­taient en des réseaux d’ins­tru­ments mesu­rant les condi­tions atmo­sphé­riques in situ (à l’endroit exact du cap­teur) au niveau du sol, mais les météo­ro­logues se sont rapi­de­ment ren­du compte qu’ils avaient éga­le­ment besoin d’ob­ser­va­tions en alti­tude. Ils ont donc déve­lop­pé les radio­sondes – des bal­lons por­teurs d’ins­tru­ments de mesure (tem­pé­ra­ture, pres­sion, humi­di­té, vent), lan­cés plu­sieurs fois par jour et pou­vant atteindre jusqu’à 20 km d’altitude. Cer­tains bal­lons peuvent éga­le­ment être lan­cés depuis des bateaux. 

Les tech­no­lo­gies ont consi­dé­ra­ble­ment évo­lué et l’on assiste aujourd’hui à l’émergence de pro­jets d’observation basés sur des drones, qui pour­raient pré­sen­ter un inté­rêt opé­ra­tion­nel pour aller échan­tillon­ner l’atmosphère en alti­tude, notam­ment au-des­sus de la mer (où les condi­tions de déploie­ment sont moins contraintes), sui­vant des stra­té­gies d’échantillonnage déter­mi­nées par les condi­tions météorologiques.

L’arrivée de la télédétection 

À par­tir des années 1960–1970, la télé­dé­tec­tion (mesure à dis­tance de para­mètres atmo­sphé­riques) a com­men­cé à être intro­duite dans les réseaux d’observation. Le radar météo­ro­lo­gique est un exemple de ces ins­tru­ments de télé­dé­tec­tion. Ces appa­reils émettent des ondes élec­tro­ma­gné­tiques qui se pro­pagent et inter­agissent avec la pluie, la neige et la grêle, et peuvent ain­si être uti­li­sés pour car­to­gra­phier les pré­ci­pi­ta­tions sur des domaines de plu­sieurs cen­taines de kilo­mètres, voire plus lorsque les ins­tru­ments sont mis en réseau. Aujourd’­hui, envi­ron 200 radars météo­ro­lo­giques sont en ser­vice en Europe. Le nombre est du même ordre aux États-Unis ou au Japon. Les don­nées des radars météo­ro­lo­giques sont depuis de nom­breuses années assi­mi­lées dans les modèles de pré­vi­sion numé­rique du temps, avec une contri­bu­tion très nette à la qua­li­té des pré­vi­sions de pré­ci­pi­ta­tions2.

Un autre exemple d’ins­tru­ment de télé­dé­tec­tion est le lidar, qui est simi­laire au radar sauf que les ondes émises sont des ondes lumi­neuses. Ces ondes sont sen­sibles aux aéro­sols – c’est-à-dire aux petites par­ti­cules de pous­sière en sus­pen­sion dans l’at­mo­sphère – ou bien aux gout­te­lettes des nuages. Les lidars per­mettent ain­si de mesu­rer à dis­tance les pro­prié­tés de ces par­ti­cules et font aujourd’hui par­tie des réseaux opé­ra­tion­nels mis en œuvre par les ser­vices météo­ro­lo­giques3.

Les observations par satellite 

Une autre avan­cée majeure a bien sûr été l’émergence des obser­va­tions par satel­lites, qui  per­mettent d’observer de larges zones avec le même ins­tru­ment. Les satel­lites se divisent en deux grandes familles. Les pre­miers sont les satel­lites géo­sta­tion­naires, qui res­tent de manière per­ma­nente au-des­sus d’un même point de l’é­qua­teur (à une alti­tude d’en­vi­ron 36 000 km). Comme ils ne peuvent obser­ver que la moi­tié du globe, une col­la­bo­ra­tion inter­na­tio­nale reste néces­saire pour cou­vrir l’en­semble de la planète. 

Les deuxièmes sont les satel­lites défi­lants, ou à orbite polaire, qui, comme leur nom l’in­dique, tournent conti­nuel­le­ment autour de la Terre (à une alti­tude com­prise entre 300 et 800 km), fai­sant le tour du globe en 100 minutes envi­ron. Ces satel­lites assurent une obser­va­tion à toutes les lati­tudes, notam­ment les pôles, avec la même réso­lu­tion spa­tiale, contrai­re­ment aux satel­lites géo­sta­tion­naires. Et comme ils sont envi­ron dix fois plus proches de la Terre, ils offrent une meilleure réso­lu­tion des nuages et des surfaces. 

Une grande varié­té d’ins­tru­ments fonc­tion­nant dans dif­fé­rentes lon­gueurs d’onde est embar­quée sur ces satel­lites et per­mettent de mesu­rer les pro­prié­tés de l’atmosphère : nuages, pré­ci­pi­ta­tions, aéro­sols, vent, tem­pé­ra­ture, humidité.

Une nou­velle géné­ra­tion de satel­lites géo­sta­tion­naires euro­péens a été lancée.

Le nombre de satel­lites météo­ro­lo­giques a aug­men­té de façon spec­ta­cu­laire ces der­nières années et des pro­grammes ambi­tieux, notam­ment en Europe, ont vu le jour. En décembre der­nier, par exemple, une nou­velle géné­ra­tion de satel­lites géo­sta­tion­naires euro­péens a été lan­cée4, dans le cadre d’un pro­gramme de l’agence euro­péenne pour les satel­lites météo­ro­lo­giques opérationnels.

Les observations opportunes 

Enfin, il y a les obser­va­tions dites oppor­tunes, c’est-à-dire celles qui pro­viennent d’une infra­struc­ture qui n’a pas été conçue à l’o­ri­gine pour effec­tuer des mesures atmo­sphé­riques. Un pre­mier exemple : les réseaux de télé­pho­nie mobile. Ces réseaux uti­lisent des antennes (on en compte plu­sieurs mil­liers sur le ter­ri­toire fran­çais) com­mu­ni­quant entre elles dans des lon­gueurs d’onde micro-ondes sen­sibles aux pré­ci­pi­ta­tions. Les opé­ra­teurs se sont rapi­de­ment aper­çus que le niveau de récep­tion entre les antennes était réduit lors­qu’il y avait des cel­lules plu­vieuses entre elles. 

« Les opé­ra­teurs ont réagi à ce pro­blème en dotant les sys­tèmes d’une capa­ci­té d’augmentation des niveaux d’émission en cas d’atténuation consta­tée, mais pour les météo­ro­logues, la mesure de cette atté­nua­tion consta­tée était très inté­res­sante car elle four­nis­sant des infor­ma­tions sur l’in­ten­si­té des pré­ci­pi­ta­tions sur­ve­nant dans une zone don­née. », explique Pierre Taba­ry, Direc­teur adjoint des opé­ra­tions à Météo France. Ces infor­ma­tions indi­rectes, cor­rec­te­ment trai­tées, pour­ront enri­chir les cartes de pré­ci­pi­ta­tions5. « Per­sonne n’a­vait ima­gi­né au départ que les réseaux de télé­pho­nie mobile pour­raient être uti­li­sés de cette manière. »

Les satel­lites de posi­tion­ne­ment – le sys­tème GPS aux États-Unis et Gali­leo en Europe – sont un autre exemple de mesure oppor­tune. « Ces satel­lites dédiés au posi­tion­ne­ment émettent constam­ment des signaux. L’i­dée ingé­nieuse a donc été de mettre en orbite d’autres satel­lites, beau­coup plus petits, cap­tant de manière oppor­tu­niste ces signaux. Les signaux reçus sont légè­re­ment réfrac­tés sur leur tra­jet entre le satel­lite émet­teur et le satel­lite récep­teur lors de la tra­ver­sée de l’atmosphère, de sorte qu’ils sont un peu ‘cour­bés’. Le niveau de cette cour­bure, mesu­rable par le satel­lite récep­teur, four­nit indi­rec­te­ment des infor­ma­tions pré­cieuses sur les condi­tions ther­mo­dy­na­miques, telles que l’hu­mi­di­té, dans la stra­to­sphère et la par­tie supé­rieure de la tro­po­sphère. »

Les cher­cheurs ont véri­fié la per­ti­nence de ce prin­cipe de mesure (appe­lé la radio-occul­ta­tion) et il existe aujourd’­hui plu­sieurs dizaines de satel­lites de récep­tion de ce type en ser­vice dont les don­nées sont uti­li­sées par les modèles opé­ra­tion­nels de pré­vi­sion du temps6. « Là encore, nous sommes en mesure d’ef­fec­tuer des mesures à moindre coût : nous n’é­met­tons pas nous-mêmes des ondes dans l’at­mo­sphère, mais nous exploi­tons des ondes déjà émises par d’autres. »

Aujourd’­hui envi­ron 90 % des don­nées intro­duites dans les modèles de pré­vi­sion météo­ro­lo­gique mon­diale pro­viennent des satel­lites et cette ten­dance va se pour­suivre. « Cela dit, les mesures au sol res­te­ront tou­jours impor­tantes – notam­ment pour cali­brer les don­nées satel­li­taires. », conclut Pierre Tabary.

 Isabelle Dumé
1Lynch, Peter ; Les ori­gines de la pré­vi­sion numé­rique du temps et de la modé­li­sa­tion cli­ma­tique, La Météo­ro­lo­gie, 2008, N° 63 ; p. 14–24 10.4267/2042/21887
2Wat­tre­lot, Eric, Oli­vier Cau­mont, Jean-Fran­cois Mah­fouf. Ope­ra­tio­nal Imple­men­ta­tion of the 1D13D-Var Assi­mi­la­tion Method of Radar Reflec­ti­vi­ty Data in the AROME Model. Month­ly Wea­ther Review, 2013, 142, pp.1852–1871. ⟨10.1175/MWR-D-13–00230.1⟩⟨meteo-01001390⟩
3Rey, Gérard ; Traul­lé, Oli­vier ; Bour­cy, Tho­mas ; Dubou­chet, Eli­sa. Un nou­veau réseau de lidars aéro­sols à Météo-France. La Météo­ro­lo­gie, 2016, 95, p. 11–14 10.4267/2042/61610
4Stuhl­mann, Rolf, Ken­neth Holm­lund, Johannes Schmetz, Her­vé Roquet et al.Obser­va­tions depuis l’orbite géo­sta­tion­naire avec Meteo­sat troi­sième géné­ra­tion et EUMETSAT – https://​www​.eumet​sat​.int/
5Alpert, P., Mes­ser, H. & David, N. Mobile net­works aid wea­ther moni­to­ring. Nature 537, 617 (2016). https://​doi​.org/​1​0​.​1​0​3​8​/​5​3​7617e 
6Kur­sins­ki et al. 1997. Obser­ving the Ear­th’s atmos­phere with radio occul­ta­tion mea­su­re­ments using the Glo­bal Posi­tio­ning Sys­tem. J. Geo­phys. Res. 102:23.429–23.465. 

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