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Les solutions pour fabriquer un acier plus vert

Marianne boix
Marianne Boix
maîtresse de conférences à Toulouse INP-ENSIACET et responsable scientifique  en écologie industrielle
fabrice.patisson
Fabrice Patisson
chercheur au CNRS et professeur à l’Ecole des mines de Nancy et responsable du master Énergie-procédés de l’université de Lorraine
En bref
  • A l’échelle mondiale, la sidérurgie est le secteur le plus émetteur de GES avec 7 % des émissions globales.
  • En réponse à la nouvelle loi industrie verte ainsi qu’à la demande en acier et en fer, il est nécessaire de décarboner la fabrication de ces métaux.
  • Selon l’AIE, l’économie circulaire est un levier de décarbonation à court terme, mais il faut surtout favoriser la sobriété.
  • Des technologies « d’évitement direct du carbone » et « d’utilisation intelligente du carbone » font déjà leurs preuves, mais doivent encore être développées.
  • L’UE et la France sont engagées dans une politique de relocalisation de l’activité industrielle qui pourra minimiser le coût et l’impact environnemental.

Le 11 octobre der­nier, la loi indus­trie verte est adop­tée. Elle vise notam­ment à décar­bo­ner les indus­tries exis­tantes. Un enjeu de taille : en France, l’industrie repré­sente 18,1 % des émis­sions de gaz à effet de serre (GES) en 20221. La sidé­rur­gie – l’industrie du fer et de l’acier – est l’un des sec­teurs les plus impor­tants à décar­bo­ner. En France, il est le 4ème sec­teur indus­triel le plus émet­teur de GES (20 % des GES de l’industrie, soit 4 % des émis­sions totales du pays). Mais à l’échelle mon­diale, le sec­teur se hisse en pre­mière place : envi­ron 2,8 mil­liards de tonnes de CO2 sont émises chaque année pour la pro­duc­tion d’acier, soit 7 % des émis­sions glo­bales de GES2. Or, la demande explose. L’acier et le fer sont indis­pen­sables à la construc­tion, la mobi­li­té ou encore la pro­duc­tion d’énergie renou­ve­lable – une éolienne est com­po­sée de plus de deux tiers d’acier ! À l’échelle mon­diale, les besoins pour­raient aug­men­ter de plus d’un tiers d’ici 2050 d’après les pro­jec­tions de l’Agence inter­na­tio­nale de l’énergie (AIE)3.

Note : STEPS = Sta­ted Poli­cies Sce­na­rio, SDS = Sus­tai­nable Deve­lop­ment Sce­na­rio
Source : IEA ana­ly­sis infor­med in part by Pau­liuk, Wang and Mul­ler (2013), Cullen, All­wood and Bam­bach (2012) and Gibon et al. (2017)

Com­ment l’a­cier est-il fabriqué ? 

Deux méthodes sont prin­ci­pa­le­ment employées à tra­vers le monde pour fabri­quer de l’acier, un alliage de fer et de car­bone. 70 % sort de la filière fonte4 : intro­duit dans un haut four­neau en pré­sence de coke (issu de la pyro­lyse de houille), le mine­rai de fer est trans­for­mé en fonte par réduc­tion chi­mique. Lors de cette étape, le car­bone s’associe à l’oxygène conte­nu dans le mine­rai et forme du CO2. La fonte est ensuite trans­for­mée en acier dans un conver­tis­seur. Autre pro­cé­dé uti­li­sé : la filière élec­trique. Cette méthode est lar­ge­ment employée pour recy­cler de la fer­raille, cette der­nière étant fon­due dans un four à arc élec­trique. Quelques méthodes alter­na­tives existent : il est par exemple pos­sible d’utiliser du mine­rai dans la filière élec­trique. Dans ce cas, le fer est extrait du mine­rai par réduc­tion directe à l’aide de char­bon ou de gaz natu­rel, avant d’être trans­for­mé en acier dans le four à arc électrique.

Fabri­quer de l’acier néces­site d’importantes quan­ti­tés d’énergie : la fonte atteint par exemple 1 500 °C au sein du haut four­neau. Or, en 2019, les trois quarts de l’énergie consom­mée par le sec­teur étaient four­nis par le char­bon. À ce jour, le recy­clage au sein de la filière élec­trique est la voie la plus décar­bo­née. Elle ne requiert qu’un hui­tième de l’énergie de l’acier pro­duit à par­tir de mine­rai, et prin­ci­pa­le­ment sous forme d’électricité plu­tôt que de char­bon. « Il faut aug­men­ter la frac­tion recy­clée, mais cette filière est limi­tée par la res­source : une grande par­tie de l’acier est, par exemple, immo­bi­li­sée pour des décen­nies dans les bâti­ments », explique Fabrice Patisson.

Plusieurs solutions efficaces à court et long terme

À court terme, l’économie cir­cu­laire est le levier le plus pro­met­teur. Les inno­va­tions tech­no­lo­giques de décar­bo­na­tion reposent sur un renou­vel­le­ment du parc de pro­duc­tion, dont la moyenne d’âge mon­diale s’élève à 13 ans, soit moins d’un tiers de la durée de vie clas­sique. Dans son scé­na­rio pros­pec­tif visant une réduc­tion de 50 % des émis­sions du sec­teur en 2050, l’AIE sou­ligne que 40 % des réduc­tions cumu­lées d’émissions de GES entre 2020 et 2050 reposent sur l’économie cir­cu­laire. En clair, c’est le levier de la sobrié­té : en rédui­sant la demande, les émis­sions sont dimi­nuées. Cela passe prin­ci­pa­le­ment par un allon­ge­ment de la durée de vie des bâti­ments, mais aus­si par l’amélioration des ren­de­ments de fabri­ca­tion, la réduc­tion de l’utilisation des voi­tures et leur allè­ge­ment, l’amélioration de la concep­tion des bâti­ments ou encore la réuti­li­sa­tion de l’acier.

En paral­lèle, un panel d’options d’atténuation existe. Impos­sible de répondre aux besoins en hausse sans pro­duire d’acier pri­maire. Quel est l’un des leviers majeurs pour décar­bo­ner sa pro­duc­tion ? Se pas­ser de char­bon. Les impor­tantes émis­sions de GES de la sidé­rur­gie s’expliquent en majeure par­tie par la for­ma­tion de CO2 au sein des hauts four­neaux par réac­tion chi­mique, et les hautes tem­pé­ra­tures requises. Le fer « vert » serait pro­duit grâce à la réduc­tion directe du mine­rai de fer par élec­tri­ci­té ou hydro­gène vert (H2), au lieu du coke. Il peut ensuite être inté­gré dans la filière élec­trique habi­tuelle et être trans­for­mé en acier dans un four à arc élec­trique. Cette voie tech­no­lo­gique est dite « d’évitement direct du car­bone ». « À ce jour, le pro­cé­dé de réduc­tion directe est connu et répan­du – cela repré­sente envi­ron 7 % de l’acier mon­dial – mais il repose sur l’utilisation de syn­gaz (un gaz de syn­thèse issu de gaz natu­rel) qui contient envi­ron 60 % de H2, détaille Fabrice Patis­son. Le plus gros chal­lenge est de pas­ser à 100 % de H2 à l’échelle indus­trielle. »

La voie hydro­gène est la plus avan­cée : par­mi les 60 pro­jets de décar­bo­na­tion de l’acier recen­sés en Europe en novembre 2022, 42 reposent sur l’utilisation d’hydrogène5. En Suède, le pro­jet pilote Hybrit pro­duit depuis 2021 les pre­mières tonnes d’acier au monde grâce à ce pro­cé­dé. Il pour­rait per­mettre de réduire les émis­sions de CO2 de 85 %6. « Désor­mais, le déve­lop­pe­ment de la filière repose sur la volon­té et la capa­ci­té d’investissement des sidé­rur­gistes », estime Fabrice Patis­son. Quant aux besoins en élec­tri­ci­té – si l’hydrogène est pro­duit par élec­tro­lyse de l’eau, ils s’élèveraient à 370 TWh pour décar­bo­ner l’ensemble de la pro­duc­tion pri­maire d’acier de l’UE7, soit 14 % de la pro­duc­tion totale actuelle d’électricité8.

Une autre voie tech­no­lo­gique – com­plé­men­taire à la voie d’évitement du car­bone – existe : celle « d’utilisation intel­li­gente du car­bone ». Cela passe en pre­mier lieu par une opti­mi­sa­tion des pro­cé­dés de pro­duc­tion exis­tants. Même si la filière maî­trise les hauts four­neaux, des amé­lio­ra­tions res­tent pos­sibles. Il a par exemple été mon­tré que plus de la moi­tié de l’énergie ache­tée par les sidé­rur­gistes était per­due au cours du pro­cé­dé9. Uti­li­ser les meilleures tech­no­lo­gies dis­po­nibles et opti­mi­ser les pro­cé­dés pour­raient per­mettre de réduire les émis­sions cumu­lées du sec­teur de 21 % entre 2020 et 2050 à l’échelle mon­diale, d’après le scé­na­rio pros­pec­tif de l’AIE visant à réduire de 50 % les émis­sions du sec­teur d’ici 2050. Cela passe par le déploie­ment de sys­tèmes de récu­pé­ra­tion de cha­leur, amé­lio­rer la qua­li­té du coke, rem­pla­cer par­tiel­le­ment le char­bon par du gaz natu­rel ou des bio­éner­gies ou encore implé­men­ter des outils de main­te­nance prédictive.

La cap­ture et le sto­ckage du car­bone sont une option inté­res­sante à court terme, avant que les tech­no­lo­gies propres – comme l’hydrogène – soient déployées.

Uti­li­ser intel­li­gem­ment le car­bone passe aus­si par sa valo­ri­sa­tion. Comme dans de nom­breux sec­teurs indus­triels, la cap­ture et la valo­ri­sa­tion ou le sto­ckage du CO2 sont consi­dé­rés comme indis­pen­sables pour réus­sir la tran­si­tion d’ici 2050. Pour l’AIE, elle pour­rait per­mettre de cap­ter 6 % des émis­sions géné­rées de 2020 à 2050, avec un taux attei­gnant 25 % de cap­ture par an en 2050. Seule une uni­té com­mer­ciale sto­ckant le CO2 existe actuel­le­ment dans le monde, aux Émi­rats Arabes Unis. Quelques pro­jets de valo­ri­sa­tion sont en cours de déve­lop­pe­ment. « La cap­ture du CO2 est plus facile dans l’industrie sidé­rur­gique que dans d’autres, com­plète Fabrice Patis­son. La cap­ture et le sto­ckage sont une option inté­res­sante à court terme, avant que les tech­no­lo­gies propres – comme l’hydrogène – soient déployées. »

Enfin, l’UE et la France sont enga­gées dans une poli­tique de relo­ca­li­sa­tion de l’activité indus­trielle. Exit les émis­sions liées au trans­port des pro­duits. Le mix éner­gé­tique fran­çais, à l’empreinte car­bone rela­ti­ve­ment faible, est éga­le­ment un avan­tage en termes d’émissions de GES. «  En mutua­li­sant les ser­vices, la chaîne logis­tique, l’énergie et les matières pre­mières, les impacts envi­ron­ne­men­taux et les coûts sont mini­mi­sés. » Il est pos­sible de dimi­nuer les émis­sions de GES jusqu’à 75% si l’on com­pare au même parc sans coopé­ra­tion10. Le site d’ArcelorMittal de Dun­kerque est un exemple en la matière : le lai­tier – un copro­duit des hauts four­neaux – est valo­ri­sé en maté­riau de construc­tion et la cha­leur fatale est injec­tée sur le réseau muni­ci­pal de chauf­fage de Dun­kerque11. Deux nou­veaux réac­teurs nucléaires EPR doivent y être implan­tés, ain­si qu’une uni­té de pro­duc­tion d’hydrogène vert, qui pour­ra ali­men­ter la future uni­té de réduc­tion directe du mine­rai par hydro­gène d’ArcelorMittal12. « Inté­grer le vec­teur hydro­gène dans les éco­parcs per­met de rendre la filière ren­table, éco­no­mi­que­ment mais aus­si pour l’environnement, conclut Marianne Boix. C’est une oppor­tu­ni­té très inté­res­sante dans ce contexte. »

Anaïs Marechal
1Cite­pa, 2023. Gaz à effet de serre et pol­luants atmo­sphé­riques. Bilan des émis­sions en France de 1990 à 2022. Rap­port Sec­ten éd. 2023
2https://joint-research-centre.ec.europa.eu/jrc-news-and-updates/eu-climate-targets-how-decarbonise-steel-industry-2022–06-15_en#_ftn1
3https://​www​.iea​.org/​r​e​p​o​r​t​s​/​i​r​o​n​-​a​n​d​-​s​t​e​e​l​-​t​e​c​h​n​o​l​o​g​y​-​r​o​admap
4Site inter­net consul­té le 04/10/2023 : https://​world​steel​.org/​a​b​o​u​t​-​s​t​e​e​l​/​a​b​o​u​t​-​s​teel/
5Site inter­net consul­té le 04/10/2023 : https://​www​.euro​fer​.eu/​i​s​s​u​e​s​/​c​l​i​m​a​t​e​-​a​n​d​-​e​n​e​r​g​y​/​m​a​p​s​-​o​f​-​k​e​y​-​l​o​w​-​c​a​r​b​o​n​-​s​t​e​e​l​-​p​r​o​jects
6https://​doi​.org/​1​0​.​1​0​5​1​/​m​a​t​t​e​c​h​/​2​0​21023
7Syl­vie Cor­not, « La sidé­rur­gie euro­péenne se pré­pare pour être à la pointe de la décar­bo­na­tion », Notes de l’Ifri, Ifri, jan­vier 2023.
8https://www.consilium.europa.eu/fr/infographics/how-is-eu-electricity-produced-and-sold/#:~:text=Comment%20l%27UE%20produit%2Delle,électricité%20nucléaire%20plus%20de%2020%20%25.
9https://​doi​.org/​1​0​.​1​0​0​2​/​e​n​t​e​.​2​0​1​9​01230
10https://​doi​.org/​1​0​.​1​0​1​6​/​j​.​j​c​l​e​p​r​o​.​2​0​1​4​.​0​9.032
11Site inter­net consul­té le 05/10/2023 : https://​france​.arce​lor​mit​tal​.com/​e​n​g​a​g​e​m​e​n​t​s​/​e​n​v​i​r​o​n​n​e​m​e​n​t​/​e​c​o​n​o​m​i​e​-​c​i​r​c​u​laire
12Site inter­net consul­té le 05/10/2023 : https://​france​.arce​lor​mit​tal​.com/​n​e​u​t​r​a​l​i​t​e​-​c​a​r​b​o​n​e​/​d​r​i​-​h​y​d​r​ogene

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