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Peut-on quantifier la beauté ?

Michael Benzaquen
Michael Benzaquen
chercheur à l'INSIS-CNRS et porteur de la chaire « Econophysics & Complex Systems » à l'École polytechnique (IP Paris)
Samy Lakhal
Samy Lakhal
doctorant de la chaire Éconophysique & Systèmes Complexes (LadHyX) à l’École polytechnique (IP Paris)

Pour­quoi cer­taines images sont-elles appré­ciées de manière consen­suelle ? Quelles pro­prié­tés et règles sous-jacentes déter­minent cette pré­fé­rence ? Des phy­si­ciens de l’École poly­tech­nique en col­la­bo­ra­tion avec la gale­rie ArtIn­Re­search apportent des élé­ments de réponse dans une récente publi­ca­tion1 en s’inscrivant dans un domaine à la croi­sée des dis­ci­plines : « l’esthétique quantitative ».

Une vision universaliste de la beauté.

“Le beau est ce qui plaît uni­ver­sel­le­ment, sans concept” Emma­nuel Kant2

Le concept de beau­té, consi­dé­ré comme une pro­prié­té uni­ver­selle et intrin­sèque d’un objet, appa­raît dans de nom­breuses contri­bu­tions artis­tiques, elles-mêmes ancrées dans toutes les périodes his­to­riques. De la Grèce antique à la Renais­sance, de l’architecture à la pein­ture, cette quête de l’idéal a sou­vent conver­gé vers l’établissement de règles pré­cises de repré­sen­ta­tion. Ces règles, par­fois très quan­ti­ta­tives, peuvent se maté­ria­li­ser sous plu­sieurs aspects au sein des œuvres : pro­por­tions des corps pour les sculp­tures ; répar­ti­tions des actes et dia­logues au théâtre ; symé­tries en archi­tec­tures, et bien d’autres exemples. Même pour les œuvres contem­po­raines qui s’inscrivent dans la conti­nui­té de ces dis­ci­plines his­to­riques, ces règles sub­sistent et en consti­tuent d’ailleurs les pre­miers ensei­gne­ments académiques.

L’ordre et le chaos

“Total chaos is dis­quie­ting. Too much regu­la­ri­ty is boring. Aes­the­tics is per­haps the ter­ri­to­ry in-bet­ween.” Jean-Phi­lippe Bou­chaud3

Pour­tant, on ne peut s’empêcher de pen­ser à ces œuvres mar­quantes qui pré­sentent au moins une trans­gres­sion sen­sible de ces règles. Com­bien d’actes et de décors y a‑t-il dans le Cyra­no de Ber­ge­rac d’Edmond Ros­tand ? Quel niveau de déstruc­tu­ra­tion y a‑t-il dans le Guer­ni­ca de Picas­so ? D’une cer­taine manière, l’œuvre puis­sante n’est-elle pas celle qui nous trans­porte entre les règles et leur rejet, le connu et l’inconnu, l’ordre et le chaos ?

Quoi de plus par­lant alors pour des cher­cheurs en phy­sique sta­tis­tique, où les concepts comme la rup­ture sou­daine de symé­trie, la cri­ti­ca­li­té et l’instabilité sont au cœur de la discipline ?

L’entropie comme mesure du désordre.

Du point de vue de la phy­sique, l’ordre et le désordre sont des notions fami­lières. Un aimant est consti­tué d’un nombre presque infi­ni de micro-aimants, tous ali­gnés et ordon­nés. Mais il suf­fit d’augmenter la tem­pé­ra­ture au-delà de la « tem­pé­ra­ture de Curie » pour que cet ordre se brise, que les micro-aimants deviennent indé­pen­dants et que l’aimantation glo­bale soit per­due. La mesure de ce désordre et de cette rup­ture de symé­trie est l’entropie, une gran­deur fon­da­men­tale en ther­mo­dy­na­mique. Plus for­mel­le­ment, l’entropie est le nombre de manières d’organiser un sys­tème pour qu’il garde les mêmes pro­prié­tés phy­siques. Il y a de nom­breuses façons de créer le désordre, mais peu de manières de construire l’ordre.

Une expérience simple sur la préférence visuelle

Au cours de nos recherches, nous avons donc posés la ques­tion sui­vante : existe-t-il une valeur d’entropie pour des classes d’images abs­traites simples qui maxi­mi­se­rait leurs qua­li­tés esthétiques ?

Pour répondre à cette ques­tion, nous avons d’abord géné­ré deux classes d’images abs­traites bien répar­ties sur trois mesures connues de désordre : la dimen­sion frac­tale ; la com­pres­si­bi­li­té algo­rith­mique ; et la dis­tri­bu­tion de la taille des motifs au sein d’une image. Cha­cune de ces classes d’i­mages passe de l’é­tat ordon­né (à gauche) à l’é­tat désor­don­né (à droite). Nous avons ensuite réa­li­sé des expé­riences de son­dage afin de déter­mi­ner quelles images étaient les plus appré­ciées, d’abord avec l’aide de nos confrères (LadHyX, CFM, ENSAE), puis par le biais de pla­te­formes de dif­fu­sion adap­tées (Ama­zon MkTurk). Au total, près de 1000 per­sonnes ont par­ti­ci­pé aux dif­fé­rentes expé­riences. Les résul­tats confirment alors l’intuition : les images (a4,b4) obtiennent les meilleurs scores. 

Entropie et complexité structurelle

Intui­ti­ve­ment, les valeurs d’entropies extrêmes ont donc ten­dance à nous ennuyer ou à nous perdre. À l’inverse, les valeurs inter­mé­diaires captent notre atten­tion en maxi­mi­sant la pré­sence de struc­tures inté­res­santes, de motifs intel­li­gibles qui rendent l’image unique. D’une cer­taine manière, notre cer­veau recon­naît les formes et les motifs tout en « gom­mant » le bruit inutile. Pour simu­ler ce méca­nisme, nous avons ensuite pro­po­sé une mesure de « com­plexi­té struc­tu­relle » (en rouge sur la figure 2) met­tant en évi­dence ces struc­tures. Nous obte­nons alors un second résul­tat : les images d’entropie inter­mé­diaire pré­sentent, en effet, la plus grande com­plexi­té struc­tu­relle. Il est à noter que les images natu­relles, telles que les pho­to­gra­phies de forêts ou de pay­sages, pré­sentent une entro­pie (sta­tis­ti­que­ment conden­sée) autour de cette même valeur intermédiaire.

Une contribution dans un domaine en essor : l’esthétique quantitative.

Aujourd’hui, nos appa­reils pho­to, nos logi­ciels de retouche et même nos moteurs de recherche béné­fi­cient tous des contri­bu­tions récentes en esthé­tique quan­ti­ta­tive45. Cette dis­ci­pline, en com­bi­nant banques de don­nées mas­sives6, méthodes de trai­te­ment d’images et archi­tec­tures d’apprentissage de pointe7, a per­mis d’améliorer signi­fi­ca­ti­ve­ment la nota­tion et la clas­si­fi­ca­tion auto­ma­tique des images. Cepen­dant, mal­gré la per­for­mance de ces outils, on peut regret­ter leur inca­pa­ci­té à four­nir des élé­ments de com­pré­hen­sion sur les méca­nismes réels de l’appréciation. Ce sont, en quelque sorte, des auto­mates dont les règles nous échappent. 

Notre tra­vail, même s’il s’inscrit dans une même démarche pré­dic­tive, s’attache à remettre au centre l’interprétabilité des résul­tats. Une approche fon­da­men­ta­le­ment phy­sique en somme.

1Lakhal, S., Dar­mon, A., Bou­chaud, J.-P., & Ben­za­quen, M. (2020). Beau­ty and struc­tu­ral com­plexi­ty. Phy­si­cal Review Research, 2(2), 022058
2I. Kant, Cri­tique of the Power of Judg­ment
3J.-P. Bou­chaud, Leo­nar­do 41, 239 (2008)
4H. Maître, Essai sur l’esthétique en pho­to­gra­phie numé­rique , p. 171
5H. Maître, Juger du Beau avec sub­jec­ti­vi­té : le défi de l’esthétique com­pu­ta­tion­nelle, ArtS­ci
6C. Kang, G. Valen­zise, et F. Dufaux, EVA : An Explai­nable Visual Aes­the­tics Data­set, in Joint Work­shop on Aes­the­tic and Tech­ni­cal Qua­li­ty Assess­ment of Mul­ti­me­dia and Media Ana­ly­tics for Socie­tal Trends
7J. McCor­mack et A. Lomas, Deep lear­ning of indi­vi­dual aes­the­tics », Neu­ral Com­put & Applic, 2021

Auteurs

Michael Benzaquen

Michael Benzaquen

chercheur à l'INSIS-CNRS et porteur de la chaire « Econophysics & Complex Systems » à l'École polytechnique (IP Paris)

Après un passage dans l’industrie financière chez Capital Fund Management (CFM), Michael Benzaquen intègre le CNRS et le Laboratoire d’Hydrodynamique de l’Ecole Polytechnique (LadHyX). Il constitue alors rapidement une équipe de recherche autour de thématiques liées à l’Econophysique. Il est professeur chargé de cours au département d’économie de l’Institut Polytechnique de Paris et enseigne les marchés financiers et la physique des sciences sociales à l’ENSAE. En 2018 il fonde la Chaire X-CFM « Econophysique et Systèmes Complexes » marquant l’arrivée d’une discipline nouvelle sur le Campus.

Samy Lakhal

Samy Lakhal

doctorant de la chaire Éconophysique & Systèmes Complexes (LadHyX) à l’École polytechnique (IP Paris)

Les recherches de Samy Lakhal portent sur les applications de la physique statistique à l’esthétique quantitative et à la mécanique des fractures. Ses travaux sont encadrés par les professeurs Michael Benzaquen et Jean-Philippe Bouchaud de la chaire Éconophysique & Systèmes Complexes de l’École polytechnique, et par le professeur Laurent Ponson de l’Institut Jean le Rond d’Alembert de Sorbonne Université.

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