À l’ère de l’hyper-connexion et de l’ultra-segmentation, comment communiquer entre humains ?
- La communication est une négociation qui peut passer par l’incommunication (ne pas réussir à se faire comprendre) dont le risque est de déboucher à l’acommunication (une rupture de l’échange).
- La communication est une condition de la cohabitation pacifique entre individus et groupes différents. Sans elle, c’est l’indifférence et la guerre.
- Penser que la communication revient à informer n’est pas neutre, car cette conception postule que le récepteur est nécessairement passif, et donc potentiellement aliéné.
- Une vision illusoire de la communication est d’imaginer que davantage d’information mène à plus de vérité et que, ainsi, cela justifie l’augmentation du nombre de moyens de communication dans un objectif de mieux se comprendre.
- L’ONU, comme l’Europe, sont des réussites de la communication, car ce sont des États qui parviennent à cohabiter et à co-construire malgré leurs différends.
À l’ère de l’hyperconnexion et de l’ultra-segmentation, qu’est-ce qui pourra nous aider à mieux vivre ensemble ? Pour Dominique Wolton, impossible de répondre à cette question sans une pensée juste de la communication humaine. Sociologue, directeur de recherche au CNRS et fondateur de la revue Hermès, il est l’un des penseurs majeurs des liens entre communication, information, technique et démocratie.
Vous concevez la communication comme un des grands défis politiques et culturels du XXIe siècle. Pourquoi lui accorder cette place centrale ?
Dominique Wolton. La communication est une des activités humaines les plus fondamentales et les plus universelles. Sans communication, c’est l’indifférence et la guerre. Elle est donc la condition de la cohabitation pacifique entre individus et groupes différents. C’est pourquoi je soutiens qu’il faut la défendre, même si elle est lente, conflictuelle et difficile, parce que nous n’avons pas de meilleure solution pour vivre ensemble. Mais pour la défendre, encore faut-il bien comprendre ce qu’elle est.
Qu’est-ce que la communication et quelles erreurs peut-on commettre sur sa définition ?
Communiquer, c’est fondamentalement négocier. La communication naît d’un désir profondément inscrit dans notre nature d’aller à la rencontre de nos semblables, pour partager, aimer, créer. Mais elle ne va pas de soi. Chacun de nous en fait l’expérience : quand la rencontre a lieu, rien ne se passe comme prévu. Notre interlocuteur est porteur d’une culture, d’intérêt, de représentations qui ne sont pas les nôtres, et notre message ne passe pas comme nous le voudrions. On espérait trouver un double, et on tombe sur un autre ! C’est ce que j’appelle l’incommunication. J’ai mis 20 ans à comprendre que cette étape n’est pas un échec qu’il faudrait à tout prix éviter, mais le point de bascule qui décidera de l’issue de l’échange. Car face à ce blocage, soit on s’arrête là, et c’est l’acommunication, la rupture complète, la guerre. Soit on renonce au fantasme d’une compréhension immédiate, et on commence à négocier, c’est-à-dire à apprendre à vivre ensemble. Notre époque a perdu de vue ce processus, et son universalité, et réduit la communication à la seule transmission d’information.
En quoi est-ce un problème ?
Considérer que communiquer, c’est informer n’est pas neutre. Cette conception postule un récepteur nécessairement passif, et donc potentiellement aliéné. Dans cette perspective, héritière d’une vision marxiste du monde, si je maîtrise les discours et les outils, je maîtrise ceux à qui je m’adresse. Il ne s’agit donc pas de négocier, mais de s’émanciper en multipliant les tuyaux et les émetteurs. La technique apparaît alors comme providentielle : on se convainc que plus il y aura d’informations, plus il y aura de vérité ; et plus il y aura de moyens de communication, mieux nous nous comprendrons.
Cette vision est défendue depuis 50 ans par une large partie des élites, faute d’une vraie réflexion sur ce qu’est la communication, et a nourri une sorte d’adoration béate des tuyaux. C’est une de mes grandes colères intellectuelles.
Aujourd’hui, nous commençons à comprendre que ces promesses ne seront pas tenues. Nous sommes surinformés et hyperconnectés, et nous ne nous comprenons pas mieux qu’avant. Multiplier les informations a au contraire conduit à plus de mensonges, de fake news et de manipulation, et multiplier les échanges a augmenté les résistances et les polarisations. Il est donc temps de penser à nouveau l’organisation de notre cohabitation, et d’arrêter d’imaginer que notre salut sera technique.
On ne peut nier que le numérique permet toutefois plus de transparence. Cela n’est-il pas une condition pour vivre de manière plus démocratique ?
Le fondement de la démocratie, ce n’est pas la transparence, mais les intermédiaires. Attention ! Je ne défends pas l’opacité. Mais c’est un contresens absolu de penser que, si l’on supprime les intermédiaires, ce sera le paradis, parce que nous ne sommes pas des anges. Plus d’émetteurs ne signifie pas plus de communication. Cela rend au contraire les luttes de pouvoir plus opaques et plus difficiles à contrôler.
Qui sont ces intermédiaires, et quel rôle assument-ils ?
Les intermédiaires sont ceux qui organisent la cohabitation entre points de vue différents : professeurs, médecins, scientifiques, hommes politiques, militaires, religieux… Ils sont les garants de la communication entendue comme négociation. Leur légitimité vient du fait qu’ils sont dépositaires, chacun dans son domaine, d’un savoir lentement constitué, inscrit dans une histoire. Seul ce patrimoine peut nous aider à résister à la tentation de la réponse immédiate à toute question, promise par la technique.
Bien sûr, il faut des instances de contrôle, car les intermédiaires ne sont ni des génies ni des saints. Mais mieux vaut les imperfections des hommes et des institutions que les idéaux mensongers de la technique et de la transparence totale. Nous devons redécouvrir le rôle considérable qu’ils jouent dans la vie démocratique.
Dans le champ politique, on a plutôt le sentiment d’assister à une brutalisation des échanges qu’à un épanouissement de la négociation… Est-ce irréversible ?
Au fond, je crois que la brutalisation de la parole politique n’est que le reflet de notre propre manque de respect et de confiance dans les autorités, nourri par le double mythe de la transparence et de l’égalité parfaite. Nous avons déjà parlé de la transparence… En ce qui concerne l’égalité : le seul moment où cette formidable utopie prend vie, c’est lors du vote. Pour tout le reste, il existe entre nous des différences de compétences, de responsabilités, de savoirs.
Mépriser les hommes politiques en poste est, par exemple, un sport très français… On peut bien sûr ne pas être d’accord avec eux, mais la moindre des choses est de reconnaître que leur tâche est éminemment difficile – et largement au-delà des capacités de la plupart d’entre nous. Là encore, je ne dis pas qu’il faut leur donner un blanc-seing. Mais il faut se rappeler qu’il n’y a pas de démocratie digne de ce nom sans autorités – et sans contre-pouvoirs. À l’inverse, plus vous vendez l’illusion d’une égalité totale, plus le retour est violent. On le voit aujourd’hui avec la montée de l’illibéralisme, qui exige en retour des “vrais” chefs.
Si la confiance dans les intermédiaires traditionnels est globalement affaiblie, certains “influenceurs” cumulent des dizaines de millions d’abonnés sur les plateformes sociales… Peuvent-ils jouer le rôle d’intermédiaires ?
Il ne suffit pas de s’exprimer pour communiquer ni d’être visible pour être légitime. La plupart du temps, ces influenceurs relèvent d’une escroquerie ontologique : ils ne jouent aucunement le rôle d’intermédiaires au sens que je viens d’évoquer. Ils s’expriment de manière asymétrique et descendante, et le plus souvent pour leur seul profit. Ils échappent par ailleurs largement à la régulation par les contre-pouvoirs, qui soupçonnent toujours les médias traditionnels, mais beaucoup moins ces créateurs de contenu indépendants. Il est urgent que les autorités légitimes s’élèvent contre l’influence de ces acteurs.
L’explosion des plateformes sociales a aussi conduit à une ultra-segmentation de l’information et de la publicité. Faut-il le regretter ?
La segmentation, c’est la perversion de l’individualisme. Dans l’individualisme, il y a la recherche d’une expression individuelle, mais aussi une opposition possible. Quand il n’y a pas de grand projet commun – politique, religieux ou scientifique -, l’individualisme se réifie et devient segmentation. Et poussée à son extrême, la segmentation est la mort de toute société.
Cette dynamique s’enracine dans le capitalisme, dont l’idéal est de faire de chaque individu un marché, à condition bien sûr qu’il soit solvable – sinon, le capitalisme le rejette sans remords. On peut tenter de sortir de la segmentation par la communauté. Mais il faut être vigilant : si celle-ci ne se confronte pas pacifiquement à la diversité au sein de la société, si elle ne communique pas avec d’autres communautés, elle bascule dans le communautarisme et renforce la segmentation qu’elle prétend combattre.
Existe-t-il aujourd’hui des mises en pratique réussies de la communication au sens fort où vous l’entendez ?
Oui, l’ONU. L’ONU, c’est plus de 130 États qui ne s’aiment pas beaucoup et n’ont rien à se dire, mais qui arrivent à cohabiter. Pour moi, c’est la plus grande réussite du monde, même si ça donne l’impression de patiner. Ou l’Europe. On est 27, on ne s’entend pas, mais on construit ensemble. Toutes deux prouvent que quelque chose est possible au-delà de la haine. Il faut défendre ces modèles, et en prendre exemple un peu partout, au lieu de se bercer d’illusions faciles.
Dans le contexte de l’hyperconnexion, on pourrait toutefois craindre que la communication humaine soit en danger, écrasée par la puissance de la technique. Partagez-vous cet avis ?
Absolument pas. La technique peut rendre des services considérables sur le plan économique, et il est indéniable qu’elle nous fascine. La caricature de l’homme moderne, c’est cet individu écouteurs sur les oreilles et les yeux rivés à son écran, absorbé par le flux de son smartphone. L’horreur de l’enfermement sur soi… Nous avons même réussi à nous convaincre intellectuellement que plus nous étions seuls, plus nous étions libres.
Mais malgré les apparences, tout cet appareillage technique et intellectuel ne peut pas nous changer ontologiquement parce que fondamentalement, une seule question nous intéresse : “Y a‑t-il quelque part quelqu’un qui m’aime ?” Jamais un robot, une plateforme sociale ou une IA ne pourra remplacer un humain pour y répondre.

