2_rechercheMilitaire
π Géopolitique
Guerre cognitive : la conquête invisible des consciences

Guerre cognitive : ce que révèlent sept années de recherche militaro-civile

avec Didier Bazalgette, docteur en neurosciences, ancien référent IA et Sciences Cognitives de l'Agence Innovation Défense et Paul Janin, doctorant en sciences cognitives au CEA Paris-Saclay
Le 4 novembre 2025 |
6 min. de lecture
Didier Bazalgette
Didier Bazalgette
docteur en neurosciences, ancien référent IA et Sciences Cognitives de l'Agence Innovation Défense
Paul Janin_VF
Paul Janin
doctorant en sciences cognitives au CEA Paris-Saclay
En bref
  • Le terme de « guerre cognitive » est employé pour la première fois durant l’année 2017, sans être spécifiquement défini, par Vincent Stewart.
  • Quelques années plus tard apparaît le concept de Net Assessment Cognitif (NAC) cherchant à comprendre les mécanismes de stabilité et de déséquilibre des environnements cognitifs contemporains.
  • Trois notions structurent alors le NAC : la superposition décisionnelle, l'effondrement cognitif et l'entropie cognitive.
  • Dès l’année 2022, l’utilisation de l’IA grand public permet à la guerre cognitive de sortir du concept artisanal et d'entrer dans l'ère de la « production de masse ».
  • Enfin, le modèle de Langlois-Berthelot et Gaie est articulé autour des récits collectifs, des médiations institutionnelles ainsi que des régulations politiques dans un objectif de stabilité cognitive.

Lut­ter contre la pen­sée de l’ad­ver­saire n’a rien d’un concept très ori­gi­nal : les pra­tiques déve­lop­pées par les maîtres de la dés­in­for­ma­tion sovié­tique en consti­tuent des illus­tra­tions très concrètes et rela­ti­ve­ment bien docu­men­tées. Cepen­dant, par la com­plexi­té des opé­ra­tions mon­tées et les res­sources néces­saires, elles relèvent davan­tage de l’ar­ti­sa­nat que de l’in­dus­trie de masse et res­tent com­prises comme une forme annexe de dés­in­for­ma­tion. Néan­moins, au début du XXIᵉ siècle, les pro­grès des neu­ros­ciences et d’une forme de com­pré­hen­sion du fonc­tion­ne­ment du cer­veau amènent à pen­ser qu’on peut désor­mais cibler de manière plus scien­ti­fique les pro­ces­sus cognitifs.

La naissance d’un concept

En 2017, le terme de « guerre cog­ni­tive » est employé pour la pre­mière fois par Vincent Ste­wart, direc­teur de la Defense Intel­li­gence Agen­cy (DIA) amé­ri­caine. Cepen­dant, il relève davan­tage du « buzz word » que du concept scien­ti­fi­que­ment défi­ni. Quelque temps après, fin 2018, la « guerre cog­ni­tive » n’é­tait tou­jours qu’une for­mule com­mode pour dési­gner l’en­semble des mani­pu­la­tions infor­ma­tion­nelles et psy­cho­lo­giques. Ce terme cir­cu­lait d’ailleurs dans les col­loques et était sou­vent entou­ré de réfé­rences de science-fic­tion ou de cyber­né­tique. Les pre­mières ten­ta­tives de vul­ga­ri­sa­tion mêlaient pros­pec­tives ima­gi­naires, jeux de guerre et com­mu­ni­ca­tion stra­té­gique. Ces démarches ont eu leur inté­rêt puisqu’elles ont sen­si­bi­li­sé les ins­ti­tu­tions, sti­mu­lé l’i­ma­gi­na­tion stra­té­gique et per­mis d’ex­plo­rer les pos­sibles. Mais elles appar­te­naient à un autre registre : celui de la pro­jec­tion, et non de la mesure.

À par­tir de 2022, un autre tra­vail s’engage dans les grands lieux de la doc­trine mili­taire fran­çaise. Les armées cessent de trai­ter la guerre cog­ni­tive comme un thème de pros­pec­tive pour l’a­bor­der plu­tôt comme un sys­tème obser­vable. Le Centre de doc­trine et d’en­sei­gne­ment du com­man­de­ment (CDEC) mène alors une série d’a­na­lyses appro­fon­dies sur la période 2022–2023. En 2023, le Centre d’en­sei­gne­ment mili­taire supé­rieur-Terre (CEMST) reprend le flam­beau en y inté­grant la modé­li­sa­tion et les outils issus des sciences de la décision.

En résulte le concept de Net Assess­ment Cog­ni­tif (NAC) – ins­pi­ré des tra­vaux d’An­drew Mar­shall – par les rap­ports du coor­di­na­teur Lan­glois-Ber­the­lot (2023–2024). Ces résul­tats marquent la jonc­tion déci­sive entre ces tra­vaux ins­ti­tu­tion­nels et la recherche scien­ti­fique. Là où les « war­games » explorent des scé­na­rios futurs, le NAC cherche à construire une méthode rigou­reuse. Plu­tôt que d’i­ma­gi­ner l’a­ve­nir, il cherche à com­prendre les méca­nismes de sta­bi­li­té et de dés­équi­libre des envi­ron­ne­ments cog­ni­tifs contemporains.

Des méca­nismes qui sont davan­tage sol­li­ci­tés dès l’année 2022, car durant celle-ci les intel­li­gence arti­fi­cielle (IA) géné­ra­tives sont deve­nues acces­sibles au grand public. Ces modèles d’IA changent radi­ca­le­ment la donne, puisqu’ils per­mettent à la guerre cog­ni­tive de sor­tir du concept arti­sa­nal et d’en­trer dans l’ère de la « pro­duc­tion de masse », et donc, de la menace existentielle.

Pourquoi le « Net Assessment » cognitif ?

Le Net Assess­ment clas­sique, né au Penta­gone dans les années 1970, com­pa­rait les dyna­miques plu­tôt que les moyens sta­tiques. Il éva­luait les asy­mé­tries réelles, les vitesses d’a­dap­ta­tion, les rup­tures lentes. Le NAC applique la même logique à la sphère de la per­cep­tion et de la déci­sion col­lec­tive. Il ne cherche pas à car­to­gra­phier des récits ou des « influences » dif­fuses, mais à com­prendre com­ment un col­lec­tif main­tien ou perd sa cohé­rence inter­pré­ta­tive face aux flux informationnels.

Trois notions struc­turent cette approche : (1) La super­po­si­tion déci­sion­nelle : moment où plu­sieurs repré­sen­ta­tions contra­dic­toires du réel coexistent sans qu’au­cune ne s’im­pose ; (2) L’ef­fon­dre­ment cog­ni­tif : bas­cule sou­daine vers un récit unique, sou­vent sous l’ef­fet d’un choc émo­tion­nel ou infor­ma­tion­nel ; (3) L’en­tro­pie cog­ni­tive : mesure du désordre men­tal et infor­ma­tion­nel au sein d’un sys­tème social. Ces notions tra­duisent la convic­tion qu’il faut trai­ter la guerre cog­ni­tive comme une ques­tion de dyna­mique plu­tôt que de dis­cours. Le NAC en fait un domaine d’in­gé­nie­rie dont l’objectif est de com­prendre la fra­gi­li­té d’un sys­tème cog­ni­tif pour pou­voir le pro­té­ger et le renforcer.

Tel que Lan­glois-Ber­the­lot l’a démon­tré, le NAC repose sur deux indi­ca­teurs com­plé­men­taires : un indice d’en­tro­pie cog­ni­tive, qui mesure la dis­per­sion et la redon­dance des récits cir­cu­lants, et un indice de ten­sion de super­po­si­tion, qui estime la proxi­mi­té d’un seuil d’ef­fon­dre­ment. Ensemble, ils per­mettent d’i­den­ti­fier les zones d’ins­ta­bi­li­té cog­ni­tive et d’a­gir avant que la rup­ture ne sur­vienne. Ce qui dis­tingue fon­da­men­ta­le­ment cette approche des expé­ri­men­ta­tions pros­pec­tives des années 2020, c’est cet équi­libre sub­til entre opé­ra­tion­na­li­té et scien­ti­fi­ci­té. Les résul­tats peuvent être repro­duits, com­pa­rés, dis­cu­tés dans un cadre métho­do­lo­gique par­ta­gé. La dis­ci­pline quitte défi­ni­ti­ve­ment la nar­ra­tion pour rejoindre la mesure et l’ex­pé­ri­men­ta­tion contrôlée.

Le rôle de l’intelligence artificielle

L’IA occupe une place cen­trale dans cette archi­tec­ture concep­tuelle. Elle accé­lère les cycles atten­tion­nels, favo­rise le micro-ciblage et l’i­so­le­ment cog­ni­tif, mais elle offre aus­si les moyens tech­niques de les modé­li­ser : détec­tion de flux arti­fi­ciels, simu­la­tion de pro­pa­ga­tion infor­ma­tion­nelle, appren­tis­sage auto­ma­tique des signaux faibles. L’IA devient un double miroir : fac­teur d’ins­ta­bi­li­té d’une part, ins­tru­ment d’ob­ser­va­tion d’autre part. Dans le NAC, elle per­met de construire des repré­sen­ta­tions dyna­miques des envi­ron­ne­ments men­taux — non pour pré­dire méca­ni­que­ment les com­por­te­ments indi­vi­duels, mais pour mesu­rer la charge cog­ni­tive col­lec­tive et la rési­lience d’un sys­tème social face aux per­tur­ba­tions informationnelles.

Cette approche n’est pas née d’une école unique, mais d’un besoin de conver­gence inter­dis­ci­pli­naire. Les cher­cheurs en cog­ni­tion, les ingé­nieurs de don­nées et les offi­ciers de doc­trine y trouvent un ter­rain com­mun. Cette hybri­da­tion féconde a per­mis de pro­duire un lan­gage stable — attrac­teurs, entro­pie, col­lapse — et d’é­ta­blir des pas­se­relles durables entre cultures mili­taire et scien­ti­fique. Les rap­ports de 2023–2024 ont posé les fon­da­tions de cette gram­maire com­mune. Ils ont per­mis à la France d’a­li­gner ses tra­vaux sur les stan­dards inter­na­tio­naux émer­gents, tout en affir­mant une voie propre : une science de la rési­lience cog­ni­tive ancrée dans la mesure, pas dans la spéculation.

Diagnostiquer les vulnérabilités cognitives

Cette dyna­mique scien­ti­fique s’est pro­lon­gée en 2024 avec un nou­veau jalon : le diag­nos­tic sys­té­mique des vul­né­ra­bi­li­tés cog­ni­tives, coor­don­né par Lan­glois-Ber­the­lot en asso­cia­tion avec Chris­tophe Gaie (Ser­vices du Pre­mier Ministre). Là où le Net Assess­ment cher­chait à carac­té­ri­ser la sta­bi­li­té glo­bale d’un envi­ron­ne­ment, ce dis­po­si­tif vise à com­prendre le moment pré­cis où un sys­tème social perd la capa­ci­té de s’au­to­ré­gu­ler. S’ins­pi­rant des tra­vaux de Bate­son, Morin et Fris­ton, cette approche consi­dère la cohé­sion sociale comme une pro­prié­té émer­gente d’un sys­tème d’in­for­ma­tions satu­ré. Les crises ne résultent pas uni­que­ment d’at­taques exté­rieures, mais de l’am­pli­fi­ca­tion interne de boucles de rétro­ac­tion non régulées.

La socié­té y est repré­sen­tée comme un réseau d’in­te­rac­tions mul­ti-échelles entre indi­vi­dus, ins­ti­tu­tions et sym­boles. Les vul­né­ra­bi­li­tés cog­ni­tives appa­raissent alors comme des effets de struc­ture obser­vables dans le temps : une sur­charge infor­ma­tion­nelle engendre une pola­ri­sa­tion émo­tion­nelle, qui fra­gi­lise les média­tions et accé­lère la désyn­chro­ni­sa­tion entre groupes sociaux. Le modèle de Lan­glois-Ber­the­lot et Gaie arti­cule trois dimen­sions — récits col­lec­tifs, média­tions ins­ti­tu­tion­nelles, régu­la­tions poli­tiques — et éva­lue non ce que pensent les acteurs, mais la vitesse à laquelle leurs repré­sen­ta­tions se recon­fi­gurent. La sta­bi­li­té cog­ni­tive devient alors la capa­ci­té à main­te­nir plu­sieurs inter­pré­ta­tions du réel sans effon­dre­ment narratif.

Sept champs cog­ni­tifs servent de réso­na­teurs de cohé­sion : appar­te­nance natio­nale, éco­lo­gie morale, normes sociales, mémoire his­to­rique, légi­ti­mi­té ins­ti­tu­tion­nelle, auto­no­mie stra­té­gique et cohé­sion inter­eth­nique. L’a­na­lyse de leurs inter­ac­tions per­met de dres­ser une car­to­gra­phie d’en­tro­pie cog­ni­tive, com­pa­rable à une carte éner­gé­tique du corps social. L’IA y joue un rôle d’ob­ser­va­tion, les graphes séman­tiques détectent les den­si­fi­ca­tions nar­ra­tives, iden­ti­fient les cor­ré­la­tions entre champs et mesurent les tran­si­tions cog­ni­tives – elle ne conclut pas : elle ins­tru­mente la lec­ture sans la sub­sti­tuer à l’in­ter­pré­ta­tion humaine.

Cas réels en cours

Une pre­mière expé­ri­men­ta­tion interne, conduite dans un cadre limi­té et non public, a per­mis de tes­ter cette archi­tec­ture métho­do­lo­gique. Sans détailler les moda­li­tés, cette mise en œuvre a confir­mé la pos­si­bi­li­té d’un sui­vi dyna­mique de la cohé­sion cog­ni­tive et d’une détec­tion pré­coce des zones de ten­sion sym­bo­lique. Ces résul­tats par­tiels, obte­nus sur un péri­mètre res­treint, orientent désor­mais les tra­vaux vers l’in­té­gra­tion de ces mesures dans les dis­po­si­tifs d’ob­ser­va­tion stra­té­gique. La force du dis­po­si­tif réside dans la conver­gence entre cultures mili­taire et civile. L’une apporte la ges­tion du temps long et la for­ma­li­sa­tion des seuils cri­tiques ; l’autre, la com­pré­hen­sion fine des dyna­miques sym­bo­liques. Ensemble, elles posent les bases d’une science appli­quée de la sta­bi­li­té cog­ni­tive, capable de mesu­rer la cohé­sion sociale avec rigueur méthodologique.

Aujourd’­hui, la guerre cog­ni­tive est deve­nue un champ d’in­gé­nie­rie à part entière. Le NAC en consti­tue l’ar­chi­tec­ture cen­trale : un outil de veille et de simu­la­tion qui rem­place les nar­ra­tions d’a­lerte par des indi­ca­teurs objec­ti­vables. Les prio­ri­tés pour 2025–2028 sont claires : conso­li­der les métriques, inté­grer la simu­la­tion dans la pla­ni­fi­ca­tion opé­ra­tion­nelle et ensei­gner la ges­tion tem­po­relle de la déci­sion. Après six années de matu­ra­tion pro­gres­sive, la guerre cog­ni­tive entre dans une phase d’é­qui­libre : la méthode se sta­bi­lise, les outils se pré­cisent et l’ap­proche gagne en cohé­rence sans perdre en pru­dence conceptuelle.

Ain­si, le tra­vail mené par Lan­glois-Ber­the­lot et Gaie pro­longe le mou­ve­ment amor­cé par le NAC : il fait pas­ser la guerre cog­ni­tive du champ de la spé­cu­la­tion à celui de l’in­gé­nie­rie sys­té­mique, où la cohé­sion devient une variable mesu­rable — et désor­mais expé­ri­men­tée — de la rési­lience nationale.

Soutenez une information fiable basée sur la méthode scientifique.

Faire un don