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Comment les dirigeants traitent l’information

Pascal Junghans
Pascal Junghans
docteur en sciences de gestion, président de CEREINEC

« Le trai­te­ment de l’information par le diri­geant appa­raît bou­clé dans son cer­veau, telle une boîte noire », écri­vait Hen­ry Mintz­berg en 1984. En sait-on davan­tage aujourd’hui ? Pas beau­coup plus. Et cette mécon­nais­sance nous conduit peut-être à igno­rer de pro­fondes évo­lu­tions qui, à tra­vers ce qu’il fait de l’information, redé­fi­nissent le rôle même du dirigeant.

À quoi sert l’information ? À prendre des déci­sions, bien sûr. Auguste Comte parle de « savoir pour pré­voir afin de pou­voir ». Mais le rôle de l’information dans la prise de déci­sion est peut-être sur­es­ti­mé, tant il n’est pas tou­jours très clair. Toutes les déci­sions sont-elles réel­le­ment bien informées ?

Plus modes­te­ment, on pour­rait dire que l’information inter­vient en qua­li­té de réduc­teur d’incertitude. L’incertitude étant omni­pré­sente, l’information – qui en est l’antidote – est l’un des prin­ci­paux biens que l’économie puisse four­nir, explique Frank Knight, l’économiste qui a intro­duit la dis­tinc­tion entre risque et incer­ti­tude. Cela ouvre aus­si bien sur des ques­tions fon­da­men­tales, comme la liber­té de la presse ou le plu­ra­lisme, que sur des ques­tions tech­niques à fort impact, comme l’information finan­cière ou la qua­li­té de la sta­tis­tique publique.

Elle est aus­si un fac­teur de réso­lu­tion de pro­blèmes. Elle per­met d’avancer dans un tra­vail, d’en for­mu­ler les résul­tats ou d’en­tre­te­nir des com­pé­tences. C’est toute la ques­tion des indi­ca­teurs, et plus géné­ra­le­ment du feed­back dans la mise en œuvre des stra­té­gies. L’information per­met d’améliorer les per­for­mances de l’organisation.

Mais l’information n’est pas seulement destinée à vérifier et corriger des décisions passées. 

Elle a aus­si un impact sur le futur. Elle n’est pas des­ti­née qu’à véri­fier et, le cas échéant, cor­ri­ger des déci­sions pas­sées. L’information appa­raît capi­tale pour diri­ger une entre­prise dans un monde où le rat­tra­page n’est plus une option, un monde schum­pe­te­rien où c’est l’innovation qui per­met de faire la dif­fé­rence et, in fine, de sur­vivre. Elle per­met à l’entreprise de s’adapter à son envi­ron­ne­ment, de sai­sir les chan­ge­ments en cours, d’éviter les erreurs, de gagner du temps et ain­si de ména­ger les res­sources de l’organisation – mais aus­si celles du diri­geant. « Mieux connaître, c’est éco­no­mi­ser son pou­voir », résume Phi­lippe Bau­mard dans un ouvrage pion­nier sur l’intelligence éco­no­mique, Stra­té­gie et sur­veillance des envi­ron­ne­ments concur­ren­tiels (1991). La fonc­tion de veille peut être délé­guée, voire exter­na­li­sée, mais elle doit res­ter connec­tée au déci­deur car elle est un élé­ment majeur d’orientation stratégique.

Catégories d’information et missions du dirigeant

Dans un article sou­vent cité (« The desi­gn school : Recon­si­de­ring the basic pre­mises of stra­te­gic mana­ge­ment »1, 1990) Hen­ry Mintz­berg éta­blit que les mana­gers dis­tinguent trois types d’information : d’abord, les infor­ma­tions ponc­tuelles pour éclai­rer un pro­blème par­ti­cu­lier ; ensuite, les infor­ma­tions néces­saires au pilo­tage de l’entreprise ; enfin, les infor­ma­tions géné­rales per­met­tant d’appréhender ce qui se passe dans l’entreprise et à l’extérieur pour se situer par rap­port aux évo­lu­tions stra­té­giques et aux pro­ces­sus de redis­tri­bu­tion de pouvoir.

Hum­bert Les­ca éta­blit de son côté une typo­lo­gie clas­sant les infor­ma­tions selon leur fina­li­té, d’une part, et les flux d’origine, d’autre part. Dans la pre­mière caté­go­rie, il inclut l’information indis­pen­sable au fonc­tion­ne­ment de l’entreprise, puis l’information d’influence qui oriente les com­por­te­ments des acteurs, et enfin l’information d’anticipation au tra­vers de laquelle les déci­deurs sont en mesure de voir venir à l’avance cer­tains chan­ge­ments de leur envi­ron­ne­ment. Dans la seconde caté­go­rie, il dis­tingue les flux qui naissent à un point de l’entreprise pour abou­tir à un autre point de celle-ci, ceux orien­tés de l’intérieur vers l’extérieur de l’entreprise, et enfin les infor­ma­tions cir­cu­lant de l’extérieur vers l’intérieur.

Une troi­sième clas­si­fi­ca­tion, celle de Bengt-Åke Lund­vall, décom­pose l’information éco­no­mique en know what (les faits), know why (les connais­sances scien­ti­fiques), et know how (la connais­sance tacite).

Enfin, une qua­trième clas­si­fi­ca­tion éta­blie par Bru­no Hen­riet et Mau­rice Imbert2 dis­tingue l’information opé­ra­toire, qui per­met d’agir, et l’information évo­ca­trice, qui per­met de se for­ger une représentation.

L’in­for­ma­tion per­met à l’entreprise de s’adapter à son envi­ron­ne­ment, de sai­sir les chan­ge­ments en cours, d’éviter les erreurs, de gagner du temps.

Le quotidien et l’avenir

Cette der­nière clas­si­fi­ca­tion semble la plus opé­rante. Un diri­geant d’entreprise doit tra­vailler sur deux plans et deux seuls : le quo­ti­dien et l’avenir. Il doit à la fois s’occuper des détails les plus tri­viaux du fonc­tion­ne­ment de l’entreprise et pen­ser demain. Il a donc besoin et d’informations opé­ra­toires et d’informations évo­ca­trices. Le clas­se­ment de Hen­riet et Imbert cor­res­pond bien à la réa­li­té du rôle du diri­geant. Il a éga­le­ment le mérite de regrou­per les caté­go­ries de Mintz­berg et de Lund­vall. L’information opé­ra­toire reprend les deux pre­mières caté­go­ries de Mintz­berg (infor­ma­tions ponc­tuelles pour éclai­rer un pro­blème par­ti­cu­lier et infor­ma­tions néces­saires au pilo­tage de l’entreprise) et les deux pre­mières caté­go­ries de Lund­vall (know what et know why). Quant à l’information évo­ca­trice, elle est pré­ci­sée par la der­nière caté­go­rie de Mintz­berg (infor­ma­tions géné­rales per­met­tant d’appréhender ce qui se passe dans l’entreprise et à l’extérieur) et, d’autre part, la troi­sième caté­go­rie de Lund­vall (know how).

Ces clas­si­fi­ca­tions per­mettent de mettre en évi­dence le lien entre l’information et les trois mis­sions qui sont tra­di­tion­nel­le­ment assi­gnées à un diri­geant d’entreprise : entre­te­nir les liens avec les action­naires, orga­ni­ser l’entreprise pour mener à bien un pro­jet, pen­ser la stra­té­gie de l’entreprise. S’appuyer sur cette clas­si­fi­ca­tion des mis­sions per­met de mettre en évi­dence ce qui dif­fé­ren­cie, dans le rap­port à l’information, le diri­geant du cadre même supé­rieur. Ce der­nier acquiert, traite et uti­lise, lui aus­si, une masse consi­dé­rable d’information. Mais à la dif­fé­rence du diri­geant, s’il par­ti­cipe à ces trois mis­sions, il ne dis­pose pas du rôle déci­sion­nel – ce simple constat, tri­vial, change toute la pers­pec­tive informationnelle.

Les action­naires exigent de l’information poin­tue et vali­dée que doit leur pré­sen­ter le diri­geant – pour les convaincre. Le fonc­tion­ne­ment de l’entreprise demande des remon­tées régu­lières d’information pour maî­tri­ser ce qui tourne bien, mais aus­si – et sur­tout – ce qui marche mal – afin, dans un rôle poli­tique, de don­ner sens à l’organisation. Le point essen­tiel est évi­dem­ment la construc­tion de la stra­té­gie de l’entreprise – qui ne peut s’envisager qu’en pen­sant le futur à par­tir, semble-t-il, des infor­ma­tions acquises dans le pas­sé et trai­tées au présent.

L’information vraiment utile modifie la vision de la réalité qui l’entoure.

L’information néces­saire au diri­geant doit cor­res­pondre à cette pers­pec­tive d’un an, comme le lan­ce­ment d’un nou­veau pro­duit de grande consom­ma­tion, de plu­sieurs années (l’achat et la restruc­tu­ra­tion d’une entre­prise), voire d’une dizaine d’années (la construc­tion d’un avion géant). Cette infor­ma­tion doit lui per­mettre d’anticiper les évé­ne­ments futurs. Ces infor­ma­tions pro­viennent, certes, de l’entreprise ou d’études mais aus­si, et peut-être sur­tout, de don­nées peu répé­ti­tives, ras­sem­blées dans un contexte d’incertitude.

Formuler une vision, ordonner un récit

Ces don­nées peu répé­ti­tives peuvent être igno­rées. Elles ne sont uti­li­sées, elles n’existent que par la volon­té des diri­geants d’entreprise, pointe Hum­bert Les­ca. Ce sont ces infor­ma­tions à haute valeur ajou­tée, bien dif­fé­rentes de celles qui irriguent l’ensemble de l’organisation, qui montrent le tra­vail proac­tif des diri­geants pour se pro­cu­rer, trai­ter et s’approprier l’information.

L’usage de l’information évo­lue, et avec lui les théo­ries qui sous-tendent son ana­lyse et son trai­te­ment. L’information utile aux diri­geants, contrai­re­ment à ce qui était par le pas­sé et qui est tou­jours pour les niveaux infé­rieurs de l’organisation, n’est plus un objet immédiat.

L’information vrai­ment utile engendre plu­tôt une modi­fi­ca­tion de la vision, par le diri­geant, de la réa­li­té qui l’entoure, relève James G. March.

Il pré­cise : « L’information sert plu­tôt à des chan­ge­ments dif­fus d’optique plu­tôt que des effets directs sur les déci­sions. La plu­part des infor­ma­tions col­lec­tées et enre­gis­trées dans les orga­ni­sa­tions ne sont pas prio­ri­tai­re­ment pour four­nir une aide directe à la prise de déci­sion, mais plu­tôt une base d’interprétation des faits pour le mon­tage d’histoires cohé­rentes. Au fur et à mesure qu’une struc­ture de sens émerge des infor­ma­tions et des pro­ces­sus de déci­sions, on y fait entrer chaque déci­sion par­ti­cu­lière. Les recherches contem­po­raines en matière de trai­te­ment de don­nées semblent mon­trer que l’analyse explo­ra­toire des don­nées col­lec­tées sans réfé­rence à une uti­li­sa­tion pré­cise prend net­te­ment le pas sur une for­mu­la­tion préa­lable des besoins d’information. »

March sou­ligne les consé­quences de cette ana­lyse : l’information donne son sens à une situa­tion de déci­sion et modi­fie donc à la fois la struc­ture des options et des pré­fé­rences recher­chées. Elle devient un sujet de conver­sa­tion et finit par contri­buer à une modi­fi­ca­tion des stra­té­gies de décision.

Une bonne stra­té­gie d’information fait avan­cer l’ensemble « infor­ma­tion, dési­rs, options » dans une direc­tion pro­duc­tive en déve­lop­pant simul­ta­né­ment les idées de ce qui est « pro­duc­tif » et les ins­tru­ments pour y par­ve­nir. L’information per­met de consti­tuer un fond de connais­sance et de signi­fi­ca­tion uti­li­sable pour des actions pos­sibles ou pour expli­quer l’expérience. C’est un inves­tis­se­ment dans un recueil de connais­sance et une aide à la défi­ni­tion et au choix des pré­fé­rences et des options.

Mais l’usage de l’information par le diri­geant relève-t-il com­plè­te­ment de la même ana­lyse ? Est-ce que l’information ne per­met­trait pas sur­tout de dire le futur de l’organisation, de lui don­ner un sens ? On pour­rait alors refor­mu­ler les choses ain­si, sous une forme qui peut sem­bler para­doxale : le diri­geant n’acquiert pas de l’information pour prendre des déci­sions, mais plu­tôt pour trans­for­mer cette infor­ma­tion en connais­sance, la dire et l’inoculer dans l’organisation pour inven­ter son futur. Aujourd’hui, et plus encore demain, le rôle du diri­geant est de plus en plus de dres­ser le tableau, tou­jours chan­geant, de ce qui adviendra.

Cet article a été publié pour la pre­mière fois dans la Paris Inno­va­tion Review le 14/03/2018.

1http://​onli​ne​li​bra​ry​.wiley​.com/​d​o​i​/​1​0​.​1​0​0​2​/​s​m​j​.​4​2​5​0​1​1​0​3​0​2​/​a​b​s​tract
2https://​www​.ama​zon​.fr/​D​R​H​-​t​i​r​e​z​-​t​e​c​h​n​o​l​o​g​i​e​s​-​B​r​u​n​o​-​H​e​n​r​i​e​t​/​d​p​/​2​7​0​8​1​27276

Auteurs

Pascal Junghans

Pascal Junghans

docteur en sciences de gestion, président de CEREINEC

Docteur en sciences de gestion, Pascal Junghans est chercheur au Centre de recherche en gestion (CEREGE, EA CNRS 1772). Il est l'auteur de neuf livres dont Les dirigeants face à l’information (DeBoeck, 2017) ainsi que de nombreux articles scientifiques et direction de numéros de revues. Il est président de CEREINEC, entreprise spécialisée dans la production d’information à haute valeur pour les dirigeants.

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