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Le pouvoir des industries du tabac et de l’alcool sur notre santé

Karine GALLOPEL-MORVAN_VF
Karine Gallopel-Morvan
professeure des universités à l’École des hautes études en santé publique et professeure honoraire de l’université de Stirling
En bref
  • Les « déterminants commerciaux de santé » sont les activités des entreprises qui vendent des produits à risque affectant la santé des gens et l’environnement.
  • Depuis 1991, la loi Évin encadre la publicité pour le tabac et l’alcool, mais l’industrie de l’alcool travaille à affaiblir cette loi en passant par un lobbying actif.
  • Cette loi s’applique aussi aux plateformes sociales et aux influenceurs, mais, dans les faits, de très nombreux contenus ne respectent pas la législation.
  • En France, le lobbying protabac et proalcool n’est pas produit par l’industrie elle-même, mais plutôt via les buralistes et des organismes censés représenter les viticulteurs.
  • Au-delà de la loi Évin, de nombreuses actions ont conduit à une diminution très significative de la consommation de tabac, comme l’interdiction de fumer dans les lieux publics, l’interdiction de publicité, le paquet neutre, etc.

Le lob­bying des indus­tries du tabac et de l’alcool exploite les réseaux sociaux et oriente les poli­tiques publiques. Depuis plus de vingt ans, leurs tech­niques mar­ke­ting font l’objet d’étude de Karine Gal­lo­pel-Mor­van, direc­trice scien­ti­fique du réseau RECLAMS (Réseau éclai­rage sur le lob­bying et ana­lyse du mar­ke­ting des indus­triels). Ses recherches mettent sous le pro­jec­teur les stra­té­gies de dés­in­for­ma­tion, ain­si que les pra­tiques pro­blé­ma­tiques qui conti­nuent de tou­cher les jeunes, le tout sans ména­ger la san­té publique.

Comment en êtes-vous arrivée à travailler sur ce sujet ?

Karine Gal­lo­pel-Mor­van. J’ai sou­te­nu il y a une ving­taine d’années un doc­to­rat en mar­ke­ting sur la per­sua­sion publi­ci­taire, et plus pré­ci­sé­ment sur l’utilisation de la musique dans la publi­ci­té. Le sujet me pas­sion­nait d’un point de vue intel­lec­tuel, mais j’étais déjà gênée par les uti­li­sa­tions com­mer­ciales qui pou­vaient être faites de mes tra­vaux. Ma thèse sou­te­nue, j’ai donc très vite bas­cu­lé sur le mar­ke­ting social1 et la prévention.

À l’époque, j’étais fumeuse : dans mes recherches, j’ai com­men­cé à me deman­der si la peur était un levier effi­cace pour inci­ter les gens à arrê­ter de fumer. Des asso­cia­tions contre le tabac m’ont alors sol­li­ci­té pour éva­luer l’efficacité des mes­sages de pré­ven­tion sur les paquets de ciga­rettes. Je n’ai depuis pas ces­sé de tra­vailler sur ces sujets, que j’ai rapi­de­ment élar­gis au mar­ke­ting et au lob­bying déployés par les indus­tries du tabac et de l’alcool, pra­tiques com­mer­ciales qui bloquent l’adoption de mesures de san­té publique efficaces.

Qu’appelle-t-on les déterminants commerciaux de santé ?

L’expression est appa­rue il y a une dizaine d’années dans la lit­té­ra­ture scien­ti­fique, mais la chose est connue depuis long­temps. Les déter­mi­nants com­mer­ciaux de san­té sont les acti­vi­tés des entre­prises ven­dant des pro­duits à risque qui affectent direc­te­ment ou indi­rec­te­ment la san­té des gens et l’environnement. Un rap­port du bureau régio­nal de l’OMS pour l’Europe, datant de 20242, per­met de se faire une idée de l’ampleur du pro­blème : il a éta­bli que le tabac, l’alcool, les com­bus­tibles fos­siles et les ali­ments ultra-trans­for­més sont à l’origine d’environ un quart des décès en Europe (2,7 mil­lions par an) et un tiers des décès dans le monde (19 millions).

En France, depuis 1991, la loi Évin encadre strictement la publicité pour le tabac et l’alcool en France afin de protéger la santé publique. Est-elle efficace ?

Au-delà de la loi Évin, la France a mis en place de nom­breuses mesures qui ont conduit à une dimi­nu­tion très signi­fi­ca­tive de la consom­ma­tion de tabac : inter­dic­tion de fumer dans les lieux publics, hausse régu­lière des taxes, inter­dic­tion de publi­ci­té, paquet neutre, mes­sages sani­taires, etc. Une lit­té­ra­ture scien­ti­fique abon­dante existe sur ce sujet et montre que ces dif­fé­rentes mesures réduisent le taba­gisme, comme cela s’est pro­duit en France.

Pour l’alcool, c’est plus com­pli­qué sur le plan poli­tique. Dans nos tra­vaux, nous avons par exemple, mon­tré que la régu­la­tion du conte­nu publi­ci­taire que pro­pose la loi Évin réduit l’attrait de l’alcool et l’envie de boire chez les jeunes3, en par­ti­cu­lier chez les moins de 22 ans. Depuis son adop­tion, l’industrie de l’alcool tra­vaille à affai­blir cette loi grâce à un lob­bying durable et struc­tu­ré4, avec des adap­ta­tions spé­ci­fiques au contexte français.

Quelles pratiques recouvrent le lobbying déployé par ces industries ?

La base du lob­bying est d’établir des argu­men­taires mini­mi­sant les effets des pro­duits ven­dus, ou dépré­ciant l’efficacité de mesures de pré­ven­tion effi­caces selon la lit­té­ra­ture scien­ti­fique, argu­ments dif­fu­sés vers les élus, les jour­na­listes et la popu­la­tion. Les indus­tries n’hésitent pas à pra­ti­quer dans ce cadre la dés­in­for­ma­tion, en finan­çant des pseu­do-études scien­ti­fiques ou en rému­né­rant des experts recon­nus qui déforment la véri­té scien­ti­fique pour sou­te­nir leurs intérêts.

Une par­tie de ces pra­tiques a été ren­due publique par le Mas­ter Set­tle­ment Agree­ment, conclu après que de nom­breux États amé­ri­cains ont pour­sui­vi, dans les années 1990, l’industrie du tabac. Il a alors été mis en évi­dence que les socié­tés accu­sées ont uni leurs forces en matière de mar­ke­ting, recherche et lob­bying pour mini­mi­ser les effets néfastes du taba­gisme sur la san­té, mani­pu­ler la teneur en nico­tine des ciga­rettes et cibler les jeunes, voire très jeunes publics tout en s’en défendant.

Ces pra­tiques n’ont jamais ces­sé.  L’industrie du tabac conti­nue à cibler les jeunes avec des ciga­rettes clas­siques dans les pays en voie de déve­lop­pe­ment, tout en  pro­po­sant dans les pays plus riches, où ces der­niers s’en détournent, de nou­veaux pro­duits du tabac (vapo­teuse, arômes, snus avec tabac, tabac chauf­fé, perles de nico­tine, etc.). Pour se don­ner une bonne image, l’industrie du tabac (et de l’alcool) s’engage dans la RSE, pour faire croire qu’ils se pré­oc­cupent des consé­quences envi­ron­ne­men­tales, sociales, éthiques et sani­taires de leur acti­vi­té. Cela passe notam­ment par l’organisation de pseu­do-cam­pagnes de prévention.

Vos travaux mettent l’évidence, en France, d’intermédiaires très engagés pour porter ce lobbying.

Abso­lu­ment. En France, le lob­bying pro­ta­bac est mas­si­ve­ment por­té par les bura­listes5, et non par l’industrie elle-même, qui a une mau­vaise image. On retrouve un peu le même phé­no­mène avec l’industrie de l’alcool : dès qu’il y a un dis­cours à por­ter auprès des élus ou de la popu­la­tion, il passe non pas par les grands groupes de spi­ri­tueux qui dominent le mar­ché, comme Per­nod Ricard, Dia­geo, mais par des orga­nismes cen­sés repré­sen­ter les viti­cul­teurs, comme Vin et socié­té, ce qui pose deux types de pro­blèmes. D’abord, cet orga­nisme est très opaque et nous igno­rons qui il repré­sente réel­le­ment. Ensuite, le vin, pré­sen­té comme un pro­duit cultu­rel dis­tinct de l’alcool et appar­te­nant au patri­moine fran­çais, sert de levier pour obte­nir des exemp­tions pour toute l’industrie.

Le prix de nombreux paquets de cigarettes a augmenté en janvier 2026 en France. Ces hausses ont-elles un effet significatif sur la consommation de tabac ?

Oui, mais seule­ment si elles sont impor­tantes, au moins de 10%. L’industrie du tabac fait tou­jours pres­sion pour ne pas dépas­ser ce seuil. Par­mi leurs argu­ments, on trouve sou­vent l’idée que, si l’on aug­mente le prix du tabac, le mar­ché noir va aug­men­ter de 30–40%. Ce chiffre pro­vient d’études pro­duites par le cabi­net de conseil KPMG, finan­cées par l’industrie du tabac. Il est lar­ge­ment repris par les médias et les élus. Or, des ana­lyses objec­tives des douanes, qui enre­gistrent le nombre de sai­sies, des enquêtes faites par San­té publique France sur les sources d’approvisionnement des consom­ma­teurs montrent que l’on est plu­tôt à 15% de tra­fic illi­cite, quelle que soit l’in­ten­si­té des taxes. Nous sommes typi­que­ment dans le cas de lob­bying sur la base de pseu­do-études scien­ti­fiques que j’évoquais plus haut.

Comment la loi Évin cohabite-t-elle avec l’explosion des plateformes sociales ?

En pra­tique, la loi Évin s’applique aux pla­te­formes sociales et aux influen­ceurs. Dans les faits, de très nom­breux conte­nus ne res­pec­tant pas les obli­ga­tions de la loi cir­culent sur les réseaux sociaux. Et ils ont par­fois une durée de vie très courte, ce qui rend encore plus dif­fi­cile leur identification.

Dans une étude récente6, nous avons ana­ly­sé les vidéos de 15 bar­men très sui­vis sur Tik­Tok (2 mil­lions d’abonnés en moyenne). Nos résul­tats montrent une pré­sence mas­sive et posi­tive de l’alcool sur les vidéos pos­tées, contre­ve­nant à la loi.

Sur 345 vidéos ana­ly­sées, tota­li­sant plus de 270 mil­lions de vues :

  • 92 % pré­sentent de l’alcool, majo­ri­tai­re­ment des spiritueux.
  • 73 % affichent des marques d’alcool, mal­gré les règles de Tik­Tok inter­di­sant leur promotion.
  • Près de 20 % asso­cient alcool et pro­duits sucrés (bon­bons, glaces)
  • 13 % uti­lisent des codes atti­rant les jeunes (des­sins ani­més, réfé­rences culturelles).

Ces conte­nus sont lar­ge­ment acces­sibles aux mineurs (les 13–19 ans repré­sentent 12% des uti­li­sa­teurs décla­rés de la pla­te­forme) et nor­ma­lisent une image ludique et attrac­tive de l’alcool.

Mais un espoir se des­sine peut-être grâce à l’IA. En 2023, l’OMS Europe a lan­cé un outil d’intelligence arti­fi­cielle pour lut­ter contre la pro­mo­tion en ligne de pro­duits nocifs, par­mi les­quels le tabac et l’alcool, et invi­tait les inter­nautes à trans­mettre des cap­tures d’écran pour l’entraîner. D’autres outils, auto­ma­tiques, pour­raient voir le jour pour faci­li­ter la détec­tion des conte­nus qui contre­viennent à la loi.

Propos recueillis par Anne Orliac
1NDLR : domaine qui consiste à uti­li­ser les tech­niques du mar­ke­ting com­mer­cial pour encou­ra­ger les com­por­te­ments jugés favo­rables au bien-être ou à la bonne san­té des indi­vi­dus
2Com­mer­cial deter­mi­nants of non­com­mu­ni­cable diseases in the WHO Euro­pean Region. Copenhagen:WHO Regio­nal Office for Europe ; 2024. Licence : CC BY-NC-SA 3.0 IGO
3Gal­lo­pel-Mor­van K, Diouf JF, Sir­ven N. Youth beha­viou­ral res­ponses to regu­la­ted alco­hol adver­ti­sing content : Results from a mixed-methods stu­dy in France. Soc Sci Med. 2024 Jul https://​doi​.org/​1​0​.​1​0​1​6​/​j​.​s​o​c​s​c​i​m​e​d​.​2​0​2​4​.​1​17002
4Mil­lot A. & al., An Ana­ly­sis of How Lob­bying by the Alco­hol Indus­try Has Ero­ded the French Évin Law Since 1991, Jour­nal of Stu­dies on alco­hol and drugs, jan­vier 2025, pp. 37–44
5Mil­lot A, Begui­not E, Pet­ti­crew M, Gal­lo­pel-Mor­van K. Lob­bying against tobac­co tax increases in France : argu­ments and stra­te­gies of the tobac­co indus­try and tobac­co­nists ana­ly­sed through their trade press. Tob Control. 2025 Jul 31;34(4):506–512. doi : 10.1136/tc-2023–058254. PMID : 38553048
6#Bar­ten­der : por­trayals of popu­lar alco­hol influencer’s videos on Tik­Tok, Gué­gan et al. BMC Public Health 2024, https://doi.org/10.1186/s12889-024–18571‑1

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