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Pourquoi les électeurs MAGA ne font-ils plus confiance à la communauté scientifique ?

Olivier Nay_VF
Olivier Nay
professeur de science politique à l’Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne et professeur associé à Columbia University
En bref
  • La droite américaine était historiquement favorable aux sciences, mais le mouvement MAGA a développé une méfiance croissante envers les institutions scientifiques depuis les années 2000.
  • Cette méfiance résulte de trois courants : un mouvement anti-étatiste hostile à la régulation, une droite évangélique ultraconservatrice, et un électorat populiste voyant dans la science un intellectualisme élitiste.
  • Les universités sont perçues par le camp MAGA comme des sanctuaires progressistes, un narratif amplifié par Fox News et désormais traduit en attaques concrètes de l'administration fédérale.
  • Paradoxalement, le mouvement MAGA n'est pas anti-technologie : il porte un fort « techno-populisme », voyant dans le numérique un outil d'émancipation face aux élites.
  • Pour reconstruire la confiance, trois leviers sont identifiés : renforcer l'éducation aux sciences, impliquer les citoyens dans la recherche, et réguler les plateformes sociales qui fragmentent le débat public.

Dans la plu­part des pays, la sen­si­bi­li­té poli­tique n’a pas d’impact sur la confiance glo­bale dans les scien­ti­fiques. Mais aux États-Unis, comme dans cer­tains pays euro­péens ou au Bré­sil, le fait d’être conser­va­teur irait de pair avec une cer­taine méfiance vis-à-vis de la com­mu­nau­té scien­ti­fique. Selon les don­nées du Gene­ral Social Sur­vey (enquête natio­nale menée par le Natio­nal Opi­nion Research Cen­ter de l’u­ni­ver­si­té de Chi­ca­go), de 1973 à 2000, 42 % des Répu­bli­cains en moyenne décla­raient faire “une grande confiance” à la com­mu­nau­té scien­ti­fique contre 38 % des Démo­crates, et 6% seule­ment une confiance qua­si-nulle (7,5 % côté démo­crate). Entre 2002 et 2024, la ten­dance s’inverse : 36 % des Répu­bli­cains affichent une confiance haute, contre 45% des Démo­crates et la défiance, rela­ti­ve­ment stable dans les deux camps jusqu’en 2020, gagne plus de 10 points chez les conser­va­teurs après cette date 20% en 2022, 16% en 2024)1.

Outre-Atlan­tique, cette pola­ri­sa­tion de la confiance s’ob­serve depuis le tour­nant des années 2000, et se serait accen­tuée depuis 2020. Com­ment expli­quer cette crise de confiance ? Et quels rap­ports entre­tient-elle avec le mou­ve­ment MAGA ? Nous en dis­cu­tons avec Oli­vier Nay, pro­fes­seur de science poli­tique à l’université Paris 1 Pan­théon-Sor­bonne et membre du CESSP. Spé­cia­liste de la socio­lo­gie des ins­ti­tu­tions, il tra­vaille sur les admi­nis­tra­tions inter­na­tio­nales, les poli­tiques de déve­lop­pe­ment et la pro­duc­tion des savoirs de gou­ver­ne­ment. Il est éga­le­ment pro­fes­seur asso­cié à l’université Colum­bia depuis 2018. 

Quel rapport la droite américaine a‑t-elle entretenu avec les sciences au cours des dernières décennies ? 

La droite amé­ri­caine a tra­di­tion­nel­le­ment une grande confiance dans les sciences appli­quées, per­çues comme sou­te­nant à la fois le sec­teur de la défense et les pro­grès tech­no­lo­giques, qui jouent un rôle impor­tant dans la crois­sance éco­no­mique. Dans les années Rea­gan déjà, la confiance dans les sciences du côté répu­bli­cain était large. En 1984, 53% d’entre eux disaient avoir une “grande confiance” dans la science contre 46% des démo­crates seule­ment, alors que les mou­ve­ments de lutte pour les droits s’appuyaient pour­tant lar­ge­ment sur les sciences sociales. Aujourd’hui, la science reste consi­dé­rée comme un fac­teur de pro­grès pour la frange modé­rée, libé­rale-conser­va­trice, des répu­bli­cains. Mais, de fait, le mou­ve­ment MAGA, qui consti­tue le socle mili­tant et élec­to­ral de Trump, se montre beau­coup plus méfiant à l’égard des sciences. 

Comment expliquer cette méfiance ? 

Le mou­ve­ment MAGA résulte de l’alliance de sen­si­bi­li­tés diverses qui, dans les dix der­nières années, ont expri­mé une méfiance crois­sante envers les élites poli­tiques et académiques :

  • Un mou­ve­ment anti-éta­tique, pro-mar­ché et liber­ta­rien hos­tile à la régu­la­tion et, de ce fait, cri­tique envers les sciences cli­ma­tiques ou médi­cales, dont les résul­tats peuvent mettre un frein aux acti­vi­tés éco­no­miques et indus­trielles. Cette démarche exis­tait déjà à la fin du XXe siècle, lorsque les indus­tries du tabac et agro-ali­men­taire ont com­men­cé à s’en prendre aux sciences bio­mé­di­cales en finan­çant elles-mêmes de pseu­do-études pour mini­mi­ser les effets délé­tères de leurs produits ;
  • Un mou­ve­ment ultra­con­ser­va­teur, por­té notam­ment par les asso­cia­tions fami­lia­listes proches des milieux évan­gé­liques conser­va­teurs, qui sont très influentes sur le sys­tème édu­ca­tif dans cer­tains États. Elles ont, par exemple, été le relais des ten­ta­tives d’entrisme créa­tion­niste dans les ensei­gne­ments au tour­nant des années 2000. Aujourd’hui, elles s’opposent à l’enseignement des “gen­der stu­dies” qui sont accu­sées de remettre en cause la famille tra­di­tion­nelle. Ces asso­cia­tions contestent par ailleurs de plus en plus l’autorité des ins­ti­tu­tions aca­dé­miques per­çues comme idéo­lo­gi­que­ment biai­sées et hos­tiles à la tradition. 
  • Enfin, toute une frange d’électeurs sen­sible au dis­cours popu­liste, tou­chée par la pau­pé­ri­sa­tion qui nour­rit un res­sen­ti­ment contre les élites en géné­ral et voit dans les sciences une forme d’intellectualisme nour­ris­sant la pen­sée pro­gres­siste, « wokiste », qu’elle abhorre. 

Ce n’est donc pas seulement les chefs de file de ce mouvement qui remettent en cause les institutions académiques, mais la base de l’électorat ?

Au départ, la cri­tique émane sur­tout d’hommes poli­tiques, pré­di­ca­teurs, chefs d’entreprises, acti­vistes ou influen­ceurs. Mais cer­tains médias, au pre­mier rang des­quels Fox News et beau­coup de radio shows locaux ont contri­bué à sa popu­la­ri­sa­tion, pré­sen­tant les uni­ver­si­tés comme des sanc­tuaires assu­rant la domi­na­tion des élites pro­gres­sistes sur la socié­té amé­ri­caine. Cette logique de “guerre cultu­relle” à mener trouve, depuis le retour de Donald J. Trump aux affaires, ses pro­lon­ge­ments dans les vio­lentes attaques menées par l’administration fédé­rale contre les uni­ver­si­tés et les pôles de pro­duc­tion scientifique.

De fait, les libéraux sont nettement plus nombreux que les conservateurs au sein du corps professoral dans les universités américaines2. Cette surreprésentation joue-t-elle un rôle dans l’anti-élitisme du clan MAGA ?

Il faut bien dis­tin­guer les choses. La lec­ture guer­rière qui s’est impo­sée dans le nar­ra­tif du camp MAGA doit être dénon­cée, car elle est erro­née. Il n’y a jamais eu une « caste uni­ver­si­taire » contrô­lant le conte­nu de l’enseignement et les direc­tions de la recherche, comme le dénon­çait J.D. Vance. Mais d’un autre côté, on ne peut nier qu’une réflexion doit être menée sur le plu­ra­lisme des uni­ver­si­tés, et qu’il existe des pro­blèmes ins­ti­tu­tion­nels qui contri­buent à acti­ver ou ren­for­cer le sen­ti­ment anti-élite d’une par­tie de la popu­la­tion. Cela dit, c’est moins l’affiliation par­ti­sane des pro­fes­seurs qui me semble en jeu que la pola­ri­sa­tion poli­tique autour des résul­tats de la recherche elle-même – sur les évo­lu­tions du cli­mat, sur la san­té des citoyens, sur les inéga­li­tés sociales, pour ne citer que trois domaines. Aux États-Unis, les sciences sociales se sont beau­coup inté­res­sées ces der­nières décen­nies aux dis­cri­mi­na­tions liées à la race, au genre ou à l’orientation sexuelle. Ces sujets ont été for­te­ment relayés par les mou­ve­ments mili­tants et les médias.

En paral­lèle, et mal­gré l’intérêt por­té aux tra­vaux de David Grae­ber ou de Tho­mas Piket­ty, les inéga­li­tés éco­no­miques, la pau­vre­té struc­tu­relle et la dés­in­dus­tria­li­sa­tion ne sont guère dis­cu­tées dans les dépar­te­ments de sciences sociales. Or, il y a eu un accrois­se­ment consi­dé­rable des inéga­li­tés éco­no­miques dans l’Amérique de la fin du XXe siècle. En ce sens, je crois qu’il faut prendre au sérieux le livre de J.D. Vance “Hil­l­billy Ele­gy : A Memoir of a Fami­ly and Culture in Cri­sis”, où il fait état du déca­lage pro­fond qu’il res­sent, après une enfance mar­quée par les dif­fi­cul­tés éco­no­miques et sociales, en arri­vant dans une uni­ver­si­té qui lui semble ne pas se pré­oc­cu­per des pro­blèmes ren­con­trés par les classes popu­laires vivant dans le centre du pays.  Il y a une rela­tion à faire entre la mon­tée du néo­li­bé­ra­lisme, l’accroissement de la pau­vre­té et de la pré­ca­ri­té sociale, et la méfiance popu­laire envers les ins­ti­tu­tions scien­ti­fiques et culturelles. 

En Europe, des voix de plus en plus nombreuses s’inquiètent aussi du rythme rapide de déploiement des technologies, numériques en particulier. Cette critique pèse-t-elle dans le sentiment anti-science ?

La cri­tique existe aux États-Unis, mais elle est vrai­ment can­ton­née aux sphères intel­lec­tuelles et ne se dif­fuse pas jusqu’à la base de la socié­té. Il y a bien une cri­tique anthro­po­lo­gique, nour­rie par les lea­ders chré­tiens, envers les tech­no­lo­gies numé­riques qui recon­fi­gurent les mœurs, la sexua­li­té, la socia­li­sa­tion et l’autorité. Mais à la base des mou­ve­ments ultra­con­ser­va­teurs, rien ne laisse pen­ser qu’il existe une méfiance contre le tech­no­lo­gisme déstabilisateur. 

Je dirai même l’inverse : le camp MAGA est en fait tra­ver­sé par un tech­no-popu­lisme fort : par la tech­no­lo­gie, le peuple peut s’exprimer libre­ment et de mul­tiples manières – alors que les uni­ver­si­tés sont contrô­lées par les élites – et la puis­sance mili­taire et éco­no­mique peut être garan­tie. Il y a à la fois une attente forte vis-à-vis de l’État fédé­ral, pour qu’il sou­tienne le déve­lop­pe­ment des tech­no­lo­gies au ser­vice du mar­ché, et une hos­ti­li­té radi­cale à l’État régu­la­teur. C’est un para­doxe, mais il est bien réel. 

La méfiance vis-à-vis des institutions de l’enseignement et de la recherche est-elle propre aux États-Unis ?

Non, elle se retrouve dans tous les mou­ve­ments néo-réac­tion­naires et tech­no-popu­listes. En Europe, les attaques ont d’ailleurs com­men­cé : une des pre­mières mesures de Vik­tor Orban à son arri­vée au pou­voir en Hon­grie a, par exemple, été de déman­te­ler l’éducation publique, notam­ment en trans­fé­rant le contrôle d’un cer­tain nombre d’universités publiques à des fon­da­tions contrô­lées par le par­ti pré­si­den­tiel et en menant une poli­tique de repré­sailles contre les ensei­gnants fron­deurs. En France, le RN a lan­cé ou sou­te­nu des ini­tia­tives pour lut­ter contre le “wokisme” dans les uni­ver­si­tés, véhi­cu­lant cette idée d’une guerre cultu­relle à mener contre les centres de pro­duc­tion des savoirs. Un peu par­tout, on voit fleu­rir ce type d’initiatives3

Que faudrait-il faire pour remédier au divorce entre l’électorat MAGA et les pôles de production de connaissances ?

Il est sans doute néces­saire de mener une réflexion de fond sur le plu­ra­lisme des recherches et de l’enseignement au sein des uni­ver­si­tés, et peut-être d’élargir le panel des cher­cheurs recru­tés, pour évi­ter les effets de domi­na­tion de cou­rants et d’écoles de pen­sée. Mais le divorce est pro­fond et ce n’est pas seule­ment en modi­fiant la gou­ver­nance des uni­ver­si­tés que l’on réta­bli­ra la confiance. Il faut agir dans plu­sieurs champs.

D’abord, conso­li­der l’éducation aux sciences, pour évi­ter de fabri­quer de petits citoyens hos­tiles aux faits. Hélas, une grande par­tie des conte­nus et pro­grammes reste défi­nie au niveau des school boards où les parents d’élèves font par­fois la pluie et le beau temps. Ensuite, il fau­drait impli­quer les citoyens dans le choix des pro­grammes de recherches scien­ti­fiques. Cela sup­pose de créer des pas­se­relles entre les orga­ni­sa­tions de la socié­té civile et les réseaux scien­ti­fiques – ce qui est dif­fi­cile quand la socié­té civile est elle-même pola­ri­sée. Enfin, il faut agir rapi­de­ment et fer­me­ment sur les pla­te­formes sociales. Au lieu de per­mettre la négo­cia­tion entre points de vue dif­fé­rents, elles frag­mentent l’espace de déli­bé­ra­tion civique en une mul­ti­tude de micro-com­mu­nau­tés ne par­lant qu’à elles-mêmes, sous l’effet des bulles cog­ni­tives créées par la régu­la­tion algo­rith­mique. Je rêve donc de grands algo­rithmes ouverts, publics, dis­cu­tés, et non pas lais­sés à la main des inté­rêts éco­no­miques des GAFAM. C’est à mon sens le com­bat majeur à mener dans les pro­chaines années. Il y a peu de chance qu’il soit livré aux États-Unis. Mais l’Europe montre aujourd’hui le chemin. 

Anne Orliac
1https://​gss​.norc​.org/
2Par exemple Chin, Mark J., Alber­to Orte­ga, Mat­thew Patrick Shaw, and Daniel Yoo. (2025). Poli­tics of the pro­fes­so­riate : Lon­gi­tu­di­nal evi­dence from a state public uni­ver­si­ty system’s uni­verse of facul­ty. (EdWor­king­Pa­per : 25–1235). Retrie­ved from Annen­berg Ins­ti­tute at Brown Uni­ver­si­ty : https://​doi​.org/​1​0​.​2​6​3​0​0​/​h​g​g​p​-fm77 (enquête non publiée dans une revue à comi­té de lec­ture)
3Voir en par­ti­cu­lier Balme S., Défendre et pro­mou­voir la liber­té aca­dé­mique. Un enjeu mon­dial, une urgence pour la France et l’Europe. Constats et 65 pro­po­si­tions d’action, étude pour France Uni­ver­si­tés, octobre 2025, 204 p.

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