Pourquoi les électeurs MAGA ne font-ils plus confiance à la communauté scientifique ?
- La droite américaine était historiquement favorable aux sciences, mais le mouvement MAGA a développé une méfiance croissante envers les institutions scientifiques depuis les années 2000.
- Cette méfiance résulte de trois courants : un mouvement anti-étatiste hostile à la régulation, une droite évangélique ultraconservatrice, et un électorat populiste voyant dans la science un intellectualisme élitiste.
- Les universités sont perçues par le camp MAGA comme des sanctuaires progressistes, un narratif amplifié par Fox News et désormais traduit en attaques concrètes de l'administration fédérale.
- Paradoxalement, le mouvement MAGA n'est pas anti-technologie : il porte un fort « techno-populisme », voyant dans le numérique un outil d'émancipation face aux élites.
- Pour reconstruire la confiance, trois leviers sont identifiés : renforcer l'éducation aux sciences, impliquer les citoyens dans la recherche, et réguler les plateformes sociales qui fragmentent le débat public.
Dans la plupart des pays, la sensibilité politique n’a pas d’impact sur la confiance globale dans les scientifiques. Mais aux États-Unis, comme dans certains pays européens ou au Brésil, le fait d’être conservateur irait de pair avec une certaine méfiance vis-à-vis de la communauté scientifique. Selon les données du General Social Survey (enquête nationale menée par le National Opinion Research Center de l’université de Chicago), de 1973 à 2000, 42 % des Républicains en moyenne déclaraient faire “une grande confiance” à la communauté scientifique contre 38 % des Démocrates, et 6% seulement une confiance quasi-nulle (7,5 % côté démocrate). Entre 2002 et 2024, la tendance s’inverse : 36 % des Républicains affichent une confiance haute, contre 45% des Démocrates et la défiance, relativement stable dans les deux camps jusqu’en 2020, gagne plus de 10 points chez les conservateurs après cette date 20% en 2022, 16% en 2024)1.
Outre-Atlantique, cette polarisation de la confiance s’observe depuis le tournant des années 2000, et se serait accentuée depuis 2020. Comment expliquer cette crise de confiance ? Et quels rapports entretient-elle avec le mouvement MAGA ? Nous en discutons avec Olivier Nay, professeur de science politique à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et membre du CESSP. Spécialiste de la sociologie des institutions, il travaille sur les administrations internationales, les politiques de développement et la production des savoirs de gouvernement. Il est également professeur associé à l’université Columbia depuis 2018.
Quel rapport la droite américaine a‑t-elle entretenu avec les sciences au cours des dernières décennies ?
La droite américaine a traditionnellement une grande confiance dans les sciences appliquées, perçues comme soutenant à la fois le secteur de la défense et les progrès technologiques, qui jouent un rôle important dans la croissance économique. Dans les années Reagan déjà, la confiance dans les sciences du côté républicain était large. En 1984, 53% d’entre eux disaient avoir une “grande confiance” dans la science contre 46% des démocrates seulement, alors que les mouvements de lutte pour les droits s’appuyaient pourtant largement sur les sciences sociales. Aujourd’hui, la science reste considérée comme un facteur de progrès pour la frange modérée, libérale-conservatrice, des républicains. Mais, de fait, le mouvement MAGA, qui constitue le socle militant et électoral de Trump, se montre beaucoup plus méfiant à l’égard des sciences.
Comment expliquer cette méfiance ?
Le mouvement MAGA résulte de l’alliance de sensibilités diverses qui, dans les dix dernières années, ont exprimé une méfiance croissante envers les élites politiques et académiques :
- Un mouvement anti-étatique, pro-marché et libertarien hostile à la régulation et, de ce fait, critique envers les sciences climatiques ou médicales, dont les résultats peuvent mettre un frein aux activités économiques et industrielles. Cette démarche existait déjà à la fin du XXe siècle, lorsque les industries du tabac et agro-alimentaire ont commencé à s’en prendre aux sciences biomédicales en finançant elles-mêmes de pseudo-études pour minimiser les effets délétères de leurs produits ;
- Un mouvement ultraconservateur, porté notamment par les associations familialistes proches des milieux évangéliques conservateurs, qui sont très influentes sur le système éducatif dans certains États. Elles ont, par exemple, été le relais des tentatives d’entrisme créationniste dans les enseignements au tournant des années 2000. Aujourd’hui, elles s’opposent à l’enseignement des “gender studies” qui sont accusées de remettre en cause la famille traditionnelle. Ces associations contestent par ailleurs de plus en plus l’autorité des institutions académiques perçues comme idéologiquement biaisées et hostiles à la tradition.
- Enfin, toute une frange d’électeurs sensible au discours populiste, touchée par la paupérisation qui nourrit un ressentiment contre les élites en général et voit dans les sciences une forme d’intellectualisme nourrissant la pensée progressiste, « wokiste », qu’elle abhorre.
Ce n’est donc pas seulement les chefs de file de ce mouvement qui remettent en cause les institutions académiques, mais la base de l’électorat ?
Au départ, la critique émane surtout d’hommes politiques, prédicateurs, chefs d’entreprises, activistes ou influenceurs. Mais certains médias, au premier rang desquels Fox News et beaucoup de radio shows locaux ont contribué à sa popularisation, présentant les universités comme des sanctuaires assurant la domination des élites progressistes sur la société américaine. Cette logique de “guerre culturelle” à mener trouve, depuis le retour de Donald J. Trump aux affaires, ses prolongements dans les violentes attaques menées par l’administration fédérale contre les universités et les pôles de production scientifique.
De fait, les libéraux sont nettement plus nombreux que les conservateurs au sein du corps professoral dans les universités américaines2. Cette surreprésentation joue-t-elle un rôle dans l’anti-élitisme du clan MAGA ?
Il faut bien distinguer les choses. La lecture guerrière qui s’est imposée dans le narratif du camp MAGA doit être dénoncée, car elle est erronée. Il n’y a jamais eu une « caste universitaire » contrôlant le contenu de l’enseignement et les directions de la recherche, comme le dénonçait J.D. Vance. Mais d’un autre côté, on ne peut nier qu’une réflexion doit être menée sur le pluralisme des universités, et qu’il existe des problèmes institutionnels qui contribuent à activer ou renforcer le sentiment anti-élite d’une partie de la population. Cela dit, c’est moins l’affiliation partisane des professeurs qui me semble en jeu que la polarisation politique autour des résultats de la recherche elle-même – sur les évolutions du climat, sur la santé des citoyens, sur les inégalités sociales, pour ne citer que trois domaines. Aux États-Unis, les sciences sociales se sont beaucoup intéressées ces dernières décennies aux discriminations liées à la race, au genre ou à l’orientation sexuelle. Ces sujets ont été fortement relayés par les mouvements militants et les médias.
En parallèle, et malgré l’intérêt porté aux travaux de David Graeber ou de Thomas Piketty, les inégalités économiques, la pauvreté structurelle et la désindustrialisation ne sont guère discutées dans les départements de sciences sociales. Or, il y a eu un accroissement considérable des inégalités économiques dans l’Amérique de la fin du XXe siècle. En ce sens, je crois qu’il faut prendre au sérieux le livre de J.D. Vance “Hillbilly Elegy : A Memoir of a Family and Culture in Crisis”, où il fait état du décalage profond qu’il ressent, après une enfance marquée par les difficultés économiques et sociales, en arrivant dans une université qui lui semble ne pas se préoccuper des problèmes rencontrés par les classes populaires vivant dans le centre du pays. Il y a une relation à faire entre la montée du néolibéralisme, l’accroissement de la pauvreté et de la précarité sociale, et la méfiance populaire envers les institutions scientifiques et culturelles.
En Europe, des voix de plus en plus nombreuses s’inquiètent aussi du rythme rapide de déploiement des technologies, numériques en particulier. Cette critique pèse-t-elle dans le sentiment anti-science ?
La critique existe aux États-Unis, mais elle est vraiment cantonnée aux sphères intellectuelles et ne se diffuse pas jusqu’à la base de la société. Il y a bien une critique anthropologique, nourrie par les leaders chrétiens, envers les technologies numériques qui reconfigurent les mœurs, la sexualité, la socialisation et l’autorité. Mais à la base des mouvements ultraconservateurs, rien ne laisse penser qu’il existe une méfiance contre le technologisme déstabilisateur.
Je dirai même l’inverse : le camp MAGA est en fait traversé par un techno-populisme fort : par la technologie, le peuple peut s’exprimer librement et de multiples manières – alors que les universités sont contrôlées par les élites – et la puissance militaire et économique peut être garantie. Il y a à la fois une attente forte vis-à-vis de l’État fédéral, pour qu’il soutienne le développement des technologies au service du marché, et une hostilité radicale à l’État régulateur. C’est un paradoxe, mais il est bien réel.
La méfiance vis-à-vis des institutions de l’enseignement et de la recherche est-elle propre aux États-Unis ?
Non, elle se retrouve dans tous les mouvements néo-réactionnaires et techno-populistes. En Europe, les attaques ont d’ailleurs commencé : une des premières mesures de Viktor Orban à son arrivée au pouvoir en Hongrie a, par exemple, été de démanteler l’éducation publique, notamment en transférant le contrôle d’un certain nombre d’universités publiques à des fondations contrôlées par le parti présidentiel et en menant une politique de représailles contre les enseignants frondeurs. En France, le RN a lancé ou soutenu des initiatives pour lutter contre le “wokisme” dans les universités, véhiculant cette idée d’une guerre culturelle à mener contre les centres de production des savoirs. Un peu partout, on voit fleurir ce type d’initiatives3.
Que faudrait-il faire pour remédier au divorce entre l’électorat MAGA et les pôles de production de connaissances ?
Il est sans doute nécessaire de mener une réflexion de fond sur le pluralisme des recherches et de l’enseignement au sein des universités, et peut-être d’élargir le panel des chercheurs recrutés, pour éviter les effets de domination de courants et d’écoles de pensée. Mais le divorce est profond et ce n’est pas seulement en modifiant la gouvernance des universités que l’on rétablira la confiance. Il faut agir dans plusieurs champs.
D’abord, consolider l’éducation aux sciences, pour éviter de fabriquer de petits citoyens hostiles aux faits. Hélas, une grande partie des contenus et programmes reste définie au niveau des school boards où les parents d’élèves font parfois la pluie et le beau temps. Ensuite, il faudrait impliquer les citoyens dans le choix des programmes de recherches scientifiques. Cela suppose de créer des passerelles entre les organisations de la société civile et les réseaux scientifiques – ce qui est difficile quand la société civile est elle-même polarisée. Enfin, il faut agir rapidement et fermement sur les plateformes sociales. Au lieu de permettre la négociation entre points de vue différents, elles fragmentent l’espace de délibération civique en une multitude de micro-communautés ne parlant qu’à elles-mêmes, sous l’effet des bulles cognitives créées par la régulation algorithmique. Je rêve donc de grands algorithmes ouverts, publics, discutés, et non pas laissés à la main des intérêts économiques des GAFAM. C’est à mon sens le combat majeur à mener dans les prochaines années. Il y a peu de chance qu’il soit livré aux États-Unis. Mais l’Europe montre aujourd’hui le chemin.

