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« La littérature a conservé son pouvoir face aux écrans »

Antoine Compagnon
Antoine Compagnon
ingénieur des ponts et chaussées, docteur ès lettres et professeur émérite au Collège de France

Que peut-on dire du rôle de la lit­téra­ture pen­dant le confinement ?

Avant d’en venir à la lit­téra­ture, par­lons de la lec­ture, qui ne s’est pas trop mal portée pen­dant la pandémie. La baisse des chiffres d’affaires a été mod­érée, alors que les librairies ont été fer­mées durant de longs mois et que l’on red­outait un désas­tre pour l’édition.

Cette résilience de l’économie du livre a‑t-elle prof­ité à la lit­téra­ture ? La réponse ne va pas de soi. Nous avons observé une con­cen­tra­tion très forte des meilleures ventes en 2020 : ce sont donc les best-sell­ers qui ont béné­fi­cié du sur­saut. Cela peut s’expliquer par l’impossibilité de feuil­leter l’étalage des librairies, et donc de décou­vrir la diver­sité des titres. Or la lit­téra­ture, c’est plutôt le livre rare, le livre dif­fi­cile. Il faut cepen­dant nuancer ce con­stat, car les ventes du prix Goncourt 2020, L’Anomalie, sont très bonnes, alors que son auteur s’inscrit dans la lignée de l’Oulipo – de Que­neau, Calvi­no ou Perec, qui n’appartiennent pas à la lit­téra­ture pop­u­laire la plus acces­si­ble. Ain­si, la lit­téra­ture sem­ble avoir prof­ité du confinement.

Cela paraît d’autant plus vrai que les clas­siques se sont égale­ment bien ven­dus. Il y a eu un mou­ve­ment de retour vers le fonds lit­téraire : Le Hus­sard sur le toit, La Peste On est allé vers des livres qui pou­vaient nous par­ler de la sit­u­a­tion que nous étions en train de vivre. Donc, glob­ale­ment, le livre n’a pas trop pâti de la sit­u­a­tion, au con­traire. Cer­tains édi­teurs ont enreg­istré en 2020 des béné­fices excep­tion­nels, ce qui a été pour eux une sur­prise : le con­fine­ment n’a pas autant prof­ité aux séries et à Net­flix qu’ils ne le craig­naient. Nous sommes sat­urés de numérique, et les chiffres de vente des livres témoignent d’une belle résis­tance face à l’écran (les livres dématéri­al­isés restant mar­gin­aux en France). Cela n’est donc pas une mau­vaise année pour la littérature.

Quelle est l’utilité de la lit­téra­ture ? Quels sont ses atouts pour lut­ter con­tre les écrans ?

La lit­téra­ture sert à élargir le champ de son expéri­ence, à s’ouvrir à ce que l’on ne peut pas con­naître par soi-même dans le monde qui nous entoure. Elle sert à nous libér­er de nos préjugés. C’est d’ailleurs la fonc­tion recon­nue à la lit­téra­ture depuis tou­jours : Aris­tote par­lait déjà dans la Poé­tique de la cathar­sis – notion com­pliquée, dont on ne sait tou­jours pas très bien ce qu’elle implique, mais qui con­siste à vivre par procu­ra­tion d’autres vies que les nôtres.

La lit­téra­ture instru­it en mul­ti­pli­ant les sen­sa­tions et les expéri­ences. On décou­vre grâce à elle autre chose. C’est bien con­nu : les humains s’instruisent beau­coup mieux par l’exemple que par la règle, que l’on con­naît mais que l’on n’applique pas. Le Christ par­le par paraboles, parce que l’allégorie ou la fable sont plus instruc­tives que les commandements.

Il y a bien enten­du d’autres façons de s’instruire, notam­ment grâce à l’écran. Mais l’écrit détient cer­tains priv­ilèges, qui sont liés à la lib­erté que donne la langue par rap­port à l’image. Devant l’adaptation à l’écran d’un roman que l’on aime, on éprou­ve le plus sou­vent un sen­ti­ment de décep­tion, parce que ce n’était pas ain­si que l’on se fig­u­rait les per­son­nages et leur monde. La lib­erté d’imagination que donne la lec­ture est sans équiv­a­lent : c’est le grand priv­ilège de l’écrit, qui demeure par rap­port à d’autres modes du récit.

Ce priv­ilège est égale­ment lié au temps : on est moins dépen­dant de sa linéar­ité quand on lit que quand on regarde un film. Le bou­ton « Pause » sur les mag­né­to­scopes a été l’une des grandes inven­tions du XXe siè­cle, mais il n’a rien de com­mun avec la lib­erté de lire un livre à son rythme, de pou­voir ralen­tir, accélér­er, sus­pendre… Donc les atouts de la lit­téra­ture sub­sis­tent toujours.

Les jeunes adultes cessent de lire à l’âge de la tran­si­tion entre les livres pour enfants et la lit­téra­ture « générale ».

Les plus jeunes ont cepen­dant un peu moins lu en 2020. Com­ment les aider à saisir l’importance des livres ?

La dif­fi­culté du livre se situe à l’adolescence plutôt qu’à l’enfance. C’est à ce moment-là que beau­coup renon­cent à la lec­ture. Les jeunes adultes cessent de lire à l’âge de la tran­si­tion entre les livres pour enfants et la lit­téra­ture « générale ». C’est d’ailleurs plus vrai pour les garçons que pour les filles.

Que peut-on leur dire ? Il faut sans doute leur expli­quer que la lit­téra­ture les aidera dans leur car­rière pro­fes­sion­nelle. J’ai sou­vent soutenu cet argu­ment que la cul­ture lit­téraire est un atout dans toutes sortes d’activités. Proust le sig­nale dans la Recherche : un meilleur avo­cat (ou ingénieur, ou médecin) est un avo­cat (ou ingénieur, ou médecin) qui a une cul­ture littéraire.

La cul­ture lit­téraire est tou­jours un atout pour réus­sir – quelle que soit l’activité exer­cée –, parce qu’elle donne une expéri­ence de l’autre, et que, dans tous les secteurs pro­fes­sion­nels, la com­mu­ni­ca­tion, le dia­logue, l’interaction avec les autres sont un enjeu.

Divers­es for­ma­tions ont intro­duit de la lit­téra­ture pour human­is­er leurs cur­sus, qui étaient devenus exces­sive­ment tech­niques. C’est par exem­ple le cas de la médecine : dans de nom­breuses fac­ultés, un enseigne­ment lit­téraire a été intro­duit pour human­is­er les rap­ports entre les médecins, l’ensemble des per­son­nels soignants, et les malades. L’idée est tout sim­ple­ment qu’une médecine stricte­ment tech­ni­ci­enne a plus de mal à guérir ; il faut que la mal­adie fasse par­tie d’un réc­it, racon­té entre le médecin et le malade. Une médecine qui a une dimen­sion nar­ra­tive est en cela une meilleure médecine.

Il m’est ain­si arrivé de par­ler de lit­téra­ture dans des fac­ultés de médecine. Il y a tout un cor­pus de textes au sujet de la mal­adie, de la mort, de la guéri­son. On lira La Mon­tagne mag­ique de Thomas Mann ou Le Pavil­lon des can­céreux de Sol­jen­it­syne. Et il importe que les médecins aient une cer­taine famil­iar­ité avec les manières de met­tre la mal­adie en réc­it. Ce raison­nement vaut pour toutes les dis­ci­plines, y com­pris l’ingénierie.

La lit­téra­ture per­met-elle de mieux appréhen­der les sciences ?

Com­ment en douter ? Les meilleurs math­é­mati­ciens, les meilleurs physi­ciens sont aus­si des poètes. Ils don­nent à leurs inven­tions les noms les plus métaphoriques, parce qu’ils pensent en poètes. Pensez à la théorie des cat­a­stro­phes, au chat de Schrödinger, ou à la théorie des cordes. J’évoquais aupar­a­vant la con­tri­bu­tion du roman à l’intelligence du monde, à la com­préhen­sion des autres. Mais c’est l’imagination à laque­lle la poésie les a ini­tiés, qui rend les sci­en­tifiques meilleurs.

Propos recueillis par Clément Boulle et Juliette Parmentier

Auteurs

Antoine Compagnon

Antoine Compagnon

ingénieur des ponts et chaussées, docteur ès lettres et professeur émérite au Collège de France

Antoine Compagnon a été professeur au Collège de France, chaire de Littérature française moderne et contemporaine ainsi que professeur à l’université Columbia de New York. Il a publié une quinzaine d’ouvrages sur Montaigne, Baudelaire, Proust, la théorie littéraire et l’histoire de la critique, ainsi que plusieurs récits plus personnels. Parmi ses derniers livres, Les Chiffonniers de Paris (Gallimard, 2017).