3_croissanceVerte
π Économie
Qu’est-ce que la décroissance ?

La croissance verte est une illusion

Le 1 février 2022 |
5min. de lecture
Alain Grandjean
Alain Grandjean
co-fondateur de Carbone 4 et membre du Haut conseil pour le climat
En bref
  • Carbone 4 affirme que réduire les impacts sur l’environnement passe par un changement des modèles économiques – notamment le PIB.
  • Le pilotage de nos économies doit donc se faire avec des indicateurs physiques et sociaux plus pertinents qui nous permettent de nous assurer que nous respectons les « limites planétaires ».
  • Ceci nécessite donc le découplage, qui est la dissociation entre la prospérité économique et la consommation de ressources et d'énergie.
  • Ce découplage n’est que partiel si la baisse de la consommation des énergies fossiles se traduit par d’autres pressions environnementales ou s’il se limite à une baisse de l’intensité carbone du PIB.
  • Le solaire, l’éolien, le nucléaire ou la biomasse se heurtent à de nombreuses limitations techniques, financières, et même parfois démocratiques. Ces énergies bas carbones ne sont ni gratuites, ni illimitées, ni faciles à déployer.

La crois­sance verte est, d’un point de vue séman­tique, un concept tout aus­si trom­peur que la décrois­sance. Alors que le terme décrois­sance agit comme un repous­soir, acti­vant des ima­gi­naires de pri­va­tions et de dépres­sion, la crois­sance verte s’apparente à une pen­sée magique, qui donne l’illusion de pou­voir conti­nuer à pro­duire et consom­mer plus grâce au pro­grès tech­nique. Sauf qu’il n’y a abso­lu­ment aucune rai­son d’espérer que la finance ou le mar­ché, dont le seul objec­tif est la recherche maxi­mi­sée des pro­fits, sauvent la planète.

Les éco­no­mistes d’inspirations néo­li­bé­rales qui tra­vaillent sur les liens entre crois­sance, nature, et envi­ron­ne­ment, affirment qu’en moné­ti­sant les exter­na­li­tés néga­tives, et en aug­men­tant le prix du car­bone, on va résoudre le pro­blème du réchauf­fe­ment cli­ma­tique, et plus glo­ba­le­ment l’ensemble des dom­mages envi­ron­ne­men­taux cau­sés par les acti­vi­tés humaines. Mais là encore, c’est une chi­mère, car le prix est inca­pable de révé­ler la pro­fon­deur de champ des ques­tions envi­ron­ne­men­tales, et notam­ment la pré­ser­va­tion de la biodiversité.

Les mirages du découplage

Pour asseoir leur thèse, les par­ti­sans de la crois­sance verte partent du prin­cipe qu’il sera pos­sible de décou­pler la hausse du PIB des dom­mages sur l’environnement, grâce notam­ment au pro­grès tech­nique. Nous en sommes loin. Il est vrai que dans cer­taines régions du monde, et à cer­taines périodes don­nées, on a pu assis­ter à un décou­plage PIB-émis­sions de GES (gaz à effets de serre). Entre 2010 et 2016, le PIB euro­péen a par exemple aug­men­té, alors que les émis­sions de GES bais­saient. Mais au niveau mon­dial, nous n’en sommes pas là : sur la période 1980–2018, on estime que le PIB a cru de 198 % (base 100 en 1980), pen­dant que les émis­sions GES aug­men­taient de 65 % (en équi­valent CO2).

Or selon le pro­gramme des Nations Unies pour l’environnement, si nous vou­lons limi­ter le réchauf­fe­ment à 1,5 °C, nous avons besoin de bais­ser nos émis­sions de l’ordre de 7 à 8 % par an, et ce dès aujourd’hui. C’est pour­quoi dans une récente étude, Car­bone 4 affirme que pour que le décou­plage fonc­tionne, il fau­drait qu’il soit abso­lu (les émis­sions de GES doivent bais­ser), mon­dial (toutes les zones du monde doivent être concer­nées), pérenne (il doit se main­te­nir dans le temps), rapide, et total (le PIB doit être décor­ré­lé de toutes les pres­sions sur l’environnement, et pas seule­ment des gaz à effet de serre). Concrè­te­ment, cela signi­fie que le décou­plage n’est que par­tiel si la baisse de la consom­ma­tion des éner­gies fos­siles se tra­duit par d’autres pres­sions envi­ron­ne­men­tales, comme la défo­res­ta­tion par exemple, ou s’il se limite à une baisse de l’intensité car­bone du PIB.

Les énergies bas carbone ne sont pas illimitées

Dans ce cadre, on peut com­prendre que cer­tains obser­va­teurs s’inquiètent de voir la tran­si­tion éner­gé­tique bran­die comme la solu­tion tech­nique infaillible capable de nous mener « sans dou­leur » vers ce scé­na­rio idéal. Car contrai­re­ment à ce qu’on pro­jette par­fois, les éner­gies bas car­bone ne sont ni gra­tuites, ni illi­mi­tées, ni faciles à déployer. De fait, il n’existe aucune pro­duc­tion d’énergie qui soit rigou­reu­se­ment neutre sur le plan des émis­sions de GES. Par ailleurs, les solu­tions tech­niques qu’implique la tran­si­tion, comme l’efficacité éner­gé­tique ou la cap­ta­tion de CO2, ne sont pas tou­jours abou­ties ou déployables à grande échelle. Enfin, qu’il s’agisse du solaire, de l’éolien, du nucléaire ou de la bio­masse, ces éner­gies se heurtent à de nom­breuses limi­ta­tions tech­niques, finan­cières, et même par­fois démo­cra­tiques, que l’on ne peut plus igno­rer : le nucléaire est une éner­gie du temps long, coû­teuse, indus­triel­le­ment et démo­cra­ti­que­ment com­pli­quée à mettre en œuvre, le solaire et l’éolien ont des empreintes fon­cières impor­tantes, en plus de poser de plus en plus de pro­blèmes d’acceptation sociale. Quant à la bio­masse, elle pose des pro­blèmes de limi­ta­tion et de ges­tion de la ressource.

Face à cela, on peut regret­ter la manière dont les ins­ti­tu­tions, notam­ment euro­péennes, éla­borent leurs scé­na­rios pros­pec­tifs : par­tant du prin­cipe que la tran­si­tion éner­gé­tique est tech­ni­que­ment fai­sable, elles n’insistent pas assez sur les condi­tions pour y par­ve­nir. En la matière, la ques­tion est moins de savoir si les tech­no­lo­gies existent que de savoir à quelle vitesse on va pou­voir les géné­ra­li­ser, et qui va payer. Quels que soient les scé­na­rios rete­nus, nous devons nous pré­pa­rer à ce que la tran­si­tion ait un coût très éle­vé pour la col­lec­ti­vi­té. La Cour des Comptes euro­péenne esti­mait récem­ment qu’elle coû­te­rait 11.200 mil­liards de dol­lars entre 2021 et 2030. Il y aura des gagnants et des per­dants, et il appar­tien­dra aux pou­voirs publics de répondre aux inéga­li­tés qui en découleront.

Sortir de l’obsession du PIB

Alors, pour réduire nos pres­sions sur notre éco­sys­tème, fau­dra-t-il, comme l’assurent les décrois­sants, réduire notre train de vie, et aban­don­ner toute pers­pec­tive de crois­sance de nos éco­no­mies ? Sur le papier, cette façon de poser le pro­blème peut sem­bler convain­cante : le sys­tème de nos éco­no­mies linéaires — consis­tant à extraire, fabri­quer, consom­mer, jeter — a conduit à la situa­tion que l’on connaît, et nous ne rédui­rons pas nos impacts sur l’environnement sans chan­ger en pro­fon­deur nos modèles éco­no­miques. On sait par exemple à quel point les excès du capi­ta­lisme, et la déré­gu­la­tion des mar­chés ont été coû­teux pour la pla­nète. Mais faire du PIB le res­pon­sable de tous nos maux, et le cœur de nos débats pré­sente un dan­ger, et une perte de temps.

Le PIB est tout sauf un indi­ca­teur envi­ron­ne­men­tal. Par nature, cer­taines acti­vi­tés créa­trices de valeur per­mettent de réduire les émis­sions, quand d’autres sont néfastes. De plus, la crois­sance éco­no­mique est tou­jours uti­li­sée dans les scé­na­rios pros­pec­tifs de réfé­rence comme une don­née exo­gène du modèle, sur laquelle ni l’augmentation des tem­pé­ra­tures ni l’épuisement des res­sources natu­relles n’a de prise. Cette construc­tion donne l’impression fal­la­cieuse que le PIB peut conti­nuer à aug­men­ter, indé­pen­dam­ment de toute réa­li­té phy­sique. Ain­si, si l’on prend le pire des scé­na­rios cli­ma­tiques étu­diés par la BCE et le NGFS, il appa­raît qu’une hausse de 5 °C en 2100 ne rédui­rait le PIB que de 25 % par rap­port à un scé­na­rio sans réchauf­fe­ment, ce qui est ridi­cu­le­ment faible. Cela prouve l’inadaptation des modèles utilisés.

C’est pour­quoi il faut sor­tir une bonne fois pour toutes de l’obsession du PIB, et remettre cet indi­ca­teur à sa juste place, à savoir qu’il est un outil de comp­ta­bi­li­té et de ges­tion utile pour les finances publiques, mais qu’il ne peut plus être l’alpha et l’oméga des poli­tiques publiques. Le pilo­tage de nos éco­no­mies doit se faire avec des indi­ca­teurs phy­siques et sociaux plus per­ti­nents qui nous per­mettent de nous assu­rer que nous res­pec­tons les « limites pla­né­taires ». Par­mi ces indi­ca­teurs, on peut citer la théo­rie du Donut de l’économiste anglaise Kate Raworth, qui dit assez bien les limites sociales et pla­né­taires dans les­quelles devront être conte­nues toutes formes de pros­pé­ri­té économique.

Pour en savoir plus, cli­quez ici

Propos recueillis par Julie de la Brosse

Soutenez une information fiable basée sur la méthode scientifique.

Faire un don