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Les innovations « bas carbone » du fret maritime

Navires marchands à voiles : utopie ou réalité ?

avec Anaïs Marechal, journaliste scientifique
Le 4 mai 2022 |
5min. de lecture
Cauneau-Philippe
Philippe Cauneau
ingénieur transport à l’Agence de la transition écologique (ADEME)
En bref
  • L’Organisation maritime internationale et la Commission européenne exigent des efforts de décarbonation de plus en plus importants des armateurs, et le fret maritime devrait être intégré dans le système d’échange de quotas d’émission de l’UE d’ici 2023.
  • Plusieurs technologies existent pour la propulsion à voile : le rottor de Flettner, les panneaux rigides en matériaux composites, les voiles et notamment le kite, novateur dans ce domaine.
  • Une étude estime que 40 à 45 % de la flotte mondiale (soit 37 000 à 40 000 navires) pourraient bénéficier d’une propulsion à voile d’ici 2050, en raison du moindre coût de cette technologie et de sa large disponibilité.
  • Une autre étude montre que 3 700 à 10 700 navires pourraient être équipés de systèmes de propulsion vélique d’ici 2030. Le rejet de 3,5 à 7,5 millions de tonnes de CO2 pourrait ainsi être évité en 2030.

La propulsion vélique est-elle un levier sérieux de décarbonation du fret maritime ?

Depuis 2011, nous obser­vons une émer­gence des pro­jets de pro­pul­sion vélique dédiés à la marine mar­chande. Et la conjonc­ture actuelle — notam­ment le coût très éle­vé de l’énergie — est de plus en plus favo­rable au sec­teur. Le vent est une source d’énergie décor­ré­lée des pro­blèmes de spé­cu­la­tion, de sécu­ri­té et d’infrastructures. De plus, l’Organisation mari­time inter­na­tio­nale et la Com­mis­sion euro­péenne exigent des efforts de décar­bo­na­tion de plus en plus impor­tants des arma­teurs, et le fret mari­time devrait être inté­gré dans le sys­tème d’échange de quo­tas d’émission de l’UE d’ici 2023. 

L’énorme atout de la pro­pul­sion vélique est sa dis­po­ni­bi­li­té : c’est une solu­tion idéale à court terme, et com­plé­men­taire aux car­bu­rants alter­na­tifs à plus long terme. 15 navires dans le monde uti­lisent déjà des sys­tèmes à pro­pul­sion vélique. Cer­taines tech­no­lo­gies sont matures, comme les rotors Flett­ner, et d’autres seront très pro­chai­ne­ment tes­tées. Par exemple, la start-up nan­taise Air­seas teste son kite depuis décembre 2021 sur un navire affré­té par Air­bus entre la France et les États-Unis. Zéphyr & Borée pré­voit de mettre à l’eau cette année son car­go à voile Cano­pée, qui trans­por­te­ra le futur lan­ceur Ariane 6 depuis la métro­pole jusqu’en Guyane.

©Air­seas

Vous évoquez plusieurs technologies : concrètement, en quoi consiste la propulsion vélique ?

Il y a un véri­table foi­son­ne­ment d’innovations et de solu­tions tech­niques. La solu­tion la plus mature est le rotor Flett­ner, décou­verte en 1924. Depuis 2010, la firme Ener­con a démon­tré que cette tech­no­lo­gie est com­pa­tible avec les contraintes du fret mari­time. Les rotors néces­sitent une mise en rota­tion à l’aide d’une autre source d’énergie, un moteur ou un énorme ven­ti­la­teur dans le cas des pro­fils aspi­rés. Actuel­le­ment, des groupes élec­tro­gènes fonc­tion­nant au fioul sont uti­li­sés à bord pour pro­duire cette éner­gie, et on pour­rait ima­gi­ner à l’avenir des car­bu­rants alternatifs. 

Il existe éga­le­ment d’autres tech­no­lo­gies de pro­pul­sion vélique fonc­tion­nant uni­que­ment avec l’énergie du vent. Les ailes clas­siques souples en tis­su, comme sur les vieux grée­ments tels que le trois-mâts Belem, vieillissent rapi­de­ment et ne sont pas très per­for­mantes. Aujourd’hui les arma­teurs se tournent plu­tôt vers des pan­neaux rigides, en maté­riau com­po­site, ou encore vers les pro­fils épais qui res­semblent à une aile d’avion. 

Tous ces sys­tèmes sont situés sur le pont du navire, et néces­sitent donc d’y dédier de l’espace. L’une des der­nières solu­tions explo­rées est le kite : l’aile est cette fois aérienne. C’est assez nova­teur et cette tech­no­lo­gie est en cours de développement.

Tous les navires peuvent-ils être équipés, et notamment atteindre une propulsion 100 % éolienne ?

Il est pos­sible d’équiper dès aujourd’hui les navires exis­tants, on parle de rétro­fit. Une étude 1 estime que 40 à 45 % de la flotte mon­diale (37 000 à 40 000 navires) pour­raient en béné­fi­cier d’ici 2050, en rai­son du moindre coût de cette pro­pul­sion et de sa large dis­po­ni­bi­li­té. Le vent sera pour la majo­ri­té des cas une éner­gie auxi­liaire, dimi­nuant en par­tie le recours au moteur ther­mique de ces navires.

De nou­veaux navires sont à construire pour atteindre une pro­pul­sion presque entiè­re­ment vélique (ils embar­que­ront tou­jours un moteur pour sécu­ri­ser l’approche por­tuaire). Cette per­for­mance ne peut être atteinte que pour des navires conçus pour cet usage, et non en rétro­fit : leur coque doit inté­grer des sys­tèmes anti­dé­rive liés à l’usage de voiles, et le posi­tion­ne­ment des mâts doit res­pec­ter l’équilibre des masses et l’accès aux espaces à car­gai­sons par les ser­vices por­tuaires. Le car­go à voile Neo­line, en cours de déve­lop­pe­ment, sera équi­pé de quatre mâts assu­rant 90 % du besoin éner­gé­tique de sa propulsion.

©Neo­line

Plus le navire est lourd, plus la puis­sance néces­saire pour le dépla­cer est impor­tante. La pro­pul­sion vélique a du sens sur les navires de taille inter­mé­diaire — jusqu’à 200 mètres de long — à une vitesse d’environ 15 nœuds. À titre de com­pa­rai­son, un porte-conte­neurs peut mesu­rer jusqu’à 400 mètres et navi­guer à 20 nœuds.

Déployer la propulsion vélique à grande échelle demandera donc une réorganisation du commerce maritime ?

Oui, le concept de mas­si­fi­ca­tion à l’aide de porte-conte­neurs et hubs logis­tiques est dépas­sé. La pro­pul­sion vélique adresse de nou­veaux seg­ments, comme le trans­port longue dis­tance de mar­chan­dises sur des navires de taille inter­mé­diaire. Ils peuvent faire escale dans plus de ports, notam­ment secon­daires : cela per­met d’acheminer la mar­chan­dise au plus proche du consom­ma­teur et de réduire le pré- et post-ache­mi­ne­ment, géné­ra­le­ment effec­tué par trans­port rou­tier. La vitesse est éga­le­ment réduite : le car­go Neo­line navi­gue­ra à une vitesse moyenne de 11 nœuds. Cela n’empêche pas des char­geurs comme Mani­tou et Bene­teau de mani­fes­ter leur inté­rêt. C’est une chaîne logis­tique ver­tueuse, et les consom­ma­teurs doivent en être acteurs en accep­tant des délais d’acheminement plus longs pour évi­ter un effet rebond. 

Un autre chan­ge­ment concerne le mode de navi­ga­tion. La pro­pul­sion vélique a besoin de vent… il fau­dra par­fois modi­fier les routes mari­times pour en tirer par­ti. Les équi­pages peuvent pour cela s’appuyer sur le rou­tage mari­time — pre­nant en compte les condi­tions météo­ro­lo­giques — indis­pen­sable aux solu­tions véliques. Mais les arma­teurs ne sont pas habi­tués à ce type de navi­ga­tion, et il existe un frein psy­cho­lo­gique. Il faut enfin noter que la pro­pul­sion vélique est plus favo­rable sur les routes trans­at­lan­tiques nord, et moins à la navi­ga­tion entre l’Europe et l’Asie.

Quel est son potentiel de décarbonation ?

Nous ne le connais­sons pas pré­ci­sé­ment. Une étude 2 montre que 3 700 à 10 700 navires pour­raient être équi­pés de sys­tèmes de pro­pul­sion vélique d’ici 2030. Le rejet de 3,5 à 7,5 mil­lions de tonnes de CO2 pour­rait ain­si être évi­té en 2030. Nous pou­vons éga­le­ment nous appuyer sur l’estimation du poten­tiel de rétro­fit des navires exis­tants pro­duite pour le gou­ver­ne­ment du Royaume-Uni (37 000 à 40 000 navires) 3 : si la pro­pul­sion vélique per­met d’économiser 10 % de car­bu­rant, on obtient une réduc­tion glo­bale de la consom­ma­tion de l’ordre de 3 %. 

Mais l’incertitude majeure concerne le gain éner­gé­tique réel des sys­tèmes. Il n’existe aucun stan­dard pour mesu­rer les per­for­mances, seuls les fabri­cants four­nissent une esti­ma­tion du gain appor­té par leur solu­tion. Sur cette base, on estime ain­si que le gain d’énergie asso­cié aux rotors Flett­ner est d’environ 8 %, jusqu’à 20 % pour le kite ou encore jusqu’à 30 % pour les pro­fils épais. Mais ce sont des mesures théo­riques : nous man­quons aujourd’hui de mesures en navi­ga­tion ain­si que d’un stan­dard, comme une norme ISO. C’est un enjeu impor­tant, qui per­met­trait aux arma­teurs d’évaluer pré­ci­sé­ment le retour sur inves­tis­se­ment de ces solu­tions de décarbonation.

1Bell M. et al., Redu­cing the mari­time sector’s contri­bu­tion to cli­mate change and air pol­lu­tion, Eco­no­mic oppor­tu­ni­ties from low and zero emis­sion ship­ping. A report for the Depart­ment for Trans­port, Fron­tier Eco­no­mics, juillet 2019, 51 p.
2CE Delft, novembre 2016, Stu­dy on the ana­ly­sis of mar­ket poten­tials and mar­ket bar­riers for wind pro­pul­sion tech­no­lo­gies for ships
3Bell M. et al., Redu­cing the mari­time sector’s contri­bu­tion to cli­mate change and air pol­lu­tion, Eco­no­mic oppor­tu­ni­ties from low and zero emis­sion ship­ping. A report for the Depart­ment for Trans­port, Fron­tier Eco­no­mics, juillet 2019, 51 p.

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