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Industrie, pénurie, diplomatie : les ricochets de la guerre en Ukraine

Climat : adieu gaz russe, bonjour charbon !

Le 25 mai 2022 |
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Climat : adieu gaz russe, bonjour charbon !
david Benatia
David Benatia
professeur adjoint en économie à l’ENSAE (IP Paris) et HEC Montréal
En bref
  • À court terme, se séparer du gaz russe signifie inévitablement un retour au charbon pour produire de l’électricité et la mise entre parenthèses des politiques de réduction d’émissions de gaz à effet de serre. Le charbon émet environ quatre fois plus de CO2 que le gaz.
  • Les importations de gaz russe en Europe peuvent être réduites de 18 % à 20 % si l’on relance les centrales électriques à charbon.
  • Les autres substituts possibles sont le gaz naturel liquéfié (GNL) importé par bateau, les énergies renouvelables et le nucléaire. Mais ces solutions requièrent des investissements.

Suite au som­met de Ver­sailles des 10 et 11 mars derniers, la Com­mis­sion européenne tra­vaille sur un objec­tif de réduc­tion des impor­ta­tions de gaz russe de deux tiers d’ici la fin de l’année 2022 et en total­ité d’ici 2027. 

Quelles sont les conséquences pour le mix énergétique européen ?

À court terme, cela sig­ni­fie inévitable­ment le rem­place­ment du gaz russe par du char­bon pour une par­tie du mix énergé­tique et la sub­sti­tu­tion d’une autre par­tie de ce mix par du gaz naturel liqué­fié (GNL) importé par bateau. La guerre en Ukraine a pour con­séquence immé­di­ate de met­tre entre par­en­thès­es les poli­tiques de réduc­tion des émis­sions de gaz à effet de serre, car la pro­duc­tion d’électricité à base de char­bon émet env­i­ron qua­tre fois plus de CO2 que celle à base de gaz. À long terme, cela sig­ni­fie la con­struc­tion d’infrastructures pour accroître les impor­ta­tions de GNL et dévelop­per les éner­gies renouvelables.

Quel volume de charbon cela représente-t-il ?

En 2021, env­i­ron 45 % du gaz importé en Europe était d’origine russe. Cette dépen­dance n’a pas le même poids selon les pays. La part d’importation est de 17 % pour la France, 50 % pour l’Allemagne alors qu’elle dépasse les 90 % en Fin­lande ou en Let­tonie par exem­ple. Sor­tir de cette dépen­dance à court terme deman­dera des efforts très dif­férents d’un pays à l’autre.

La demande de gaz russe en Europe peut être réduite de 18 % à 20 % en util­isant des cen­trales élec­triques à char­bon ou dual-fuel (à dou­ble com­bustible : char­bon ou gaz). Le gaz naturel russe représente 11 % de la con­som­ma­tion totale d’énergie pri­maire en Europe. On par­le donc de rem­plac­er autour 2 % de l’énergie con­som­mée en Europe aujourd’hui sous forme de gaz par du char­bon. Ça représente à peu près la con­som­ma­tion annuelle d’énergie d’un pays comme l’Autriche, ou 10 % de l’énergie de l’Allemagne. Un détail impor­tant : on pour­rait aller plus loin et faire repar­tir des vieilles cen­trales à char­bon. C’est sans doute ce qui va arriv­er si on ne réduit pas suff­isam­ment la demande de chauffage et d’électricité.

Pouvez-vous préciser la stratégie de sortie du gaz russe d’ici fin 2022 ? 

Une sor­tie du gaz russe peut s’établir au tra­vers d’une stratégie à trois axes. 1/ Le pre­mier est le rem­place­ment du gaz par du GNL. Les États-Unis et le Qatar représen­tent 26 % et 24 % des impor­ta­tions de l’UE et sont mas­sive­ment expor­ta­teurs. Pour autant, on observe des con­traintes tech­niques. L’Europe, et notam­ment l’Allemagne, manque de ter­minaux por­tu­aires gaziers et d’usines de regazéi­fi­ca­tion du GNL. La flotte mon­di­ale de tankers est de 600 navires. Cela ne suf­fi­ra pas à sat­is­faire une demande en forte crois­sance. Enfin, une fois que le gaz est livré, il faut le trans­porter à tra­vers l’Europe. 2/ Le deux­ième est le recours au char­bon (importé d’Afrique du Sud). 3/ Enfin, il sera néces­saire de réduire la con­som­ma­tion des indus­tries et des ménages. C’est par la com­plé­men­tar­ité de ces trois axes que l’Europe peut dimin­uer sa dépen­dance d’ici 2022, même si le scé­nario de deux tiers sem­ble assez peu réal­iste. Une diminu­tion de 50 à 60 % est plus vraisem­blable. À moyen terme, un arrêt com­plet des impor­ta­tions de gaz russe en 2027 passera par des investisse­ments mas­sifs, notam­ment dans les renou­ve­lables et les infra­struc­tures de GNL. Le nucléaire demande des temps de développe­ment plus long.

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Quel serait l’impact d’une diminution de la consommation de gaz ?

Une esti­ma­tion a été réal­isée par l’Agence inter­na­tionale de l’énergie. Si, en Europe, tout le monde dimin­u­ait son chauffage de 1 degré, cela con­stituerait une économie de 6 % en vol­ume de gaz importé de Russie. Pour réduire l’ensemble de la con­som­ma­tion française, il fau­dra donc réduire le chauffage des Européens de plus de 3 degrés. Cela reste théorique, car une par­tie de ce gaz est con­som­mé par l’industrie.    

Comment expliquer cette différence de dépendance entre la France et l’Allemagne ?

L’Allemagne utilise à 25 % du char­bon, à 22 % de l’éolien et à 17 % du gaz naturel pour pro­duire son élec­tric­ité. En revanche, la France a moins investi dans le gaz naturel, car 70 % de son élec­tric­ité est d’origine nucléaire. Le gaz y est util­isé en par­ti­c­uli­er pour se chauf­fer, pour l’industrie et pour ali­menter des cen­trales util­isées en péri­ode de pointe. De plus, une grande part du gaz importé en France provient d’Algérie et de Norvège, trans­porté par gazo­duc. Cette sit­u­a­tion devrait con­forter la France dans sa stratégie nucléaire.

Que peut-on attendre de l’évolution des prix ?

Une obser­va­tion des marchés à terme n’indique pas de retour à la nor­male avant le troisième trimestre 2023. Ce qui paraît éloigné, mais ne sig­ni­fie pas une aug­men­ta­tion con­stante jusqu’à cette date. Il est impos­si­ble de prédire le prix du gaz, mais des prix sta­bles et élevés sont prob­a­bles. Dans cette aug­men­ta­tion, l’effet de l’anxiété et du self-sanc­tion­ning, provo­qué par l’annonce de l’embargo améri­cain et anglais sur le gaz et pét­role russe, sont indé­ni­ables. Des ban­ques et des entre­pris­es refusent de con­clure des con­trats avec des Russ­es par peur de repré­sailles. Le mini scan­dale autour de l’entreprise Shell qui n’a pas mis un terme avec ses activ­ités en Russie le mon­tre bien. Ain­si, pour éviter d’attirer l’attention, et donc d’atteindre leur répu­ta­tion, les traders se sanc­tion­nent eux-mêmes, con­duisant à une aug­men­ta­tion des tarifs.

Le choix du stock­age de cette ressource est donc stratégique. D’autant que nous sor­tons à peine d’une année dif­fi­cile pour ce secteur, due notam­ment à la crise san­i­taire. En temps nor­mal, les pays européens com­men­cent le print­emps avec env­i­ron 40 % de leur capac­ité de stock­age, alors que cette année, ces 40 % ont déjà été atteints mi-jan­vi­er. Il est donc impor­tant de restock­er le gaz, mais le faire au prix fort con­stitue un risque pour les acheteurs. D’autant que, si c’est la stratégie choisie, cela donne une arme sup­plé­men­taire à la Russie qui peut décider d’influer sur les prix à la baisse.

Propos recueillis par Pablo Andres