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Industrie, pénurie, diplomatie : les ricochets de la guerre en Ukraine

Autonomie stratégique : le réveil de l’Europe

Richard Robert, journaliste et auteur
Le 25 mai 2022 |
5 mins de lecture
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Autonomie stratégique : le réveil de l’Europe
Riccardo Perissisch 1
Riccardo Perissich
directeur d’études à l’École d’économie politique de la LUISS (Rome)
En bref
  • L’idée d’« autonomie stratégique » proposée par Emmanuel Macron en 2017 a d’abord suscité des réticences en Europe, notamment parce que certains pays se désintéressaient des questions de défense.
  • La crise russo-ukrainienne a changé la donne, en révélant la nature de la menace russe et en sortant du malentendu entre « autonomie » et « appartenance à l’OTAN ».
  • L’Union a réagi avec vitesse et détermination, l’évolution la plus spectaculaire étant celle de l’Allemagne.
  • L’Europe de la défense, désormais possible, ne sera pas facile à créer du fait du poids de l’existant (contrats et programmes).
  • La politique de cyberdéfense, sujet neuf, est la plus facile à mettre en œuvre au niveau européen.

Jusqu’à ces dernières semaines, l’« autonomie stratégique de l’Europe » prônée à Paris avait peu de succès auprès des autres pays de l’Union. Pourquoi ?

Les idées présen­tées par le prési­dent Macron en sep­tem­bre 2017 dans son dis­cours de la Sor­bonne, en matière d’au­tonomie stratégique européenne, étaient le pro­duit des événe­ments. La prési­dence de Don­ald Trump avait fait pren­dre con­science d’un change­ment de vision stratégique des Etats-Unis, qui avait com­mencé avec Oba­ma. Nous entri­ons dans un monde où, du fait de la crois­sance de la Chine et d’un dur­cisse­ment des rela­tions inter­na­tionales, la com­plai­sance des Européens à l’é­gard des prob­lèmes inter­na­tionaux ne pour­rait pas durer.

L’Eu­rope devait donc se réveiller, dis­ait le prési­dent Macron. Mais quand une propo­si­tion est faite par Paris, elle est sou­vent accueil­lie avec une cer­taine méfi­ance. Il y a plusieurs raisons à cela. D’une part, une cer­taine grandil­o­quence, car­ac­téris­tique du débat français, et qui est mal com­prise hors de France.

Ensuite, une méfi­ance qui existe partout en Europe (et encore plus aux Etats-Unis) : chaque fois que de Paris arrive une sug­ges­tion en matière de poli­tique inter­na­tionale, elle est inter­prétée dans un sens néo-gaulliste. Il faut que les Français en soient con­scients. Le mot « autonomie » util­isé par Macron a été large­ment inter­prété de cette manière hors de France, ce qui a ren­du la dis­cus­sion plus difficile.

Mais cette méfi­ance à l’é­gard de la propo­si­tion française cachait un autre prob­lème : une par­tie des Européens, notam­ment l’Alle­magne et l’I­tal­ie, vivaient dans la com­plai­sance et dans le déni. Ils con­sid­éraient que le sys­tème inter­na­tion­al était sûr, que s’il y avait des dan­gers, on pou­vait compter sur les Améri­cains, et que notre intérêt était surtout de soign­er nos intérêts économiques et com­mer­ci­aux, y com­pris avec la Russie et la Chine.

Dans ces con­di­tions, il ne faut pas s’é­ton­ner que des pays qui avaient en revanche une per­cep­tion beau­coup plus pré­cise de men­aces pour leur sécu­rité, comme la Pologne, les pays baltes, ou les Scan­di­naves, pou­vaient trou­ver l’U­nion européenne peu utile du point de vue stratégique, ce qui ren­forçait encore davan­tage leur attache­ment à l’OTAN. Avec l’Ad­min­is­tra­tion Biden, les mes­sages ras­sur­ants ont com­mencé à se mul­ti­pli­er, ce qui a cer­taine­ment con­tribué à déten­dre l’at­mo­sphère. Mais les malen­ten­dus n’ont pas dis­paru. Tous ces malen­ten­dus ont été bal­ayés par la crise actuelle.

Comment cette crise a‑t-elle changé la donne ?

Elle a mon­tré deux choses. La pre­mière est que le véri­ta­ble intérêt de Pou­tine n’est pas l’OTAN, qui n’est qu’un pré­texte à toute l’opéra­tion. Son véri­ta­ble intérêt est, d’une part, de rétablir une sphère d’in­flu­ence au delà des fron­tières de la Russie et de rétablir ce qui peut encore être sauvé de l’empire sovié­tique, et, d’autre part, d’éviter à tout prix la con­t­a­m­i­na­tion démoc­ra­tique qui peut venir de ses voisins. Or le fait qu’en­tre l’Ukraine et la Russie il y ait, comme il s’acharne à le rap­pel­er, de pro­fonds liens his­toriques, eth­niques et cul­turels rend ce dan­ger de con­t­a­m­i­na­tion encore plus grand. Si la démoc­ra­tie devait réus­sir à l’Ukraine, inévitable­ment les Russ­es le ver­raient. Donc, pour Pou­tine, c’est une ques­tion de survie. Tout aurait pu être dif­férent si, après la chute de l’U­nion sovié­tique, la Russie avait pris un autre chemin. Mais ce n’est pas à cause de nous qu’elle n’a pas pu le faire. Ce sont ses dialec­tiques internes qui l’ont con­duite à rem­plac­er le com­mu­nisme par une auto­cratie, en pas­sant de Joseph Staline à Joseph de Maistre (NDLR : homme poli­tique et philosophe français contre-révolutionnaire).

Cette crise a aus­si révélé que l’u­nité atlan­tique et l’u­nité européennes n’étaient pas con­tra­dic­toires, mais s’articulaient au con­traire étroite­ment. Il n’y a pas d’u­nité européenne pos­si­ble sans unité atlan­tique. Et symétrique­ment l’u­nité atlan­tique est inef­fi­cace si les Européens ne sont pas unis. C’est une impor­tante leçon de cette crise.

Cela n’est pas allé de soi, car la méfi­ance n’a pas dis­paru. Chez les Européens : les Améri­cains voulaient-ils par­ler avec les Russ­es par-dessus leurs têtes ? Les Améri­cains de leur côté ne croy­aient pas que les Européens seraient à la hau­teur ; de fait, il n’a pas été facile de faire bouger les Alle­mands et les Ital­iens. Beau­coup de gens enfin se sont demandé pourquoi Macron allait à Moscou. Tout cela, dans un sys­tème qui con­cerne un cer­tain nom­bre de démoc­ra­ties, était prob­a­ble­ment inévitable. Mais le résul­tat est absol­u­ment extra­or­di­naire. Per­son­ne ne s’attendait à un con­sen­sus aus­si fort dans un temps aus­si court. Tous ceux qui s’attendaient à des sanc­tions pure­ment sym­bol­iques doivent révis­er leur opinion.

Et j’a­jouterai qu’il y a dans ce qui s’est passé ces derniers jours un game chang­er, quand le chance­li­er alle­mand Olaf Scholz a annon­cé une aug­men­ta­tion spec­tac­u­laire de son bud­get de la défense. On sait peu que si l’Alle­magne y con­sacrait 2 % de son PIB, son bud­get de défense dépasserait large­ment celui de la Russie. Le change­ment de cap de Berlin est absol­u­ment fon­da­men­tal : on peut le com­par­er à la déci­sion de Hel­mut Kohl de renon­cer au deutsche mark et d’ad­hér­er à l’euro.

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L’Europe de la défense va-t-elle enfin voir le jour ?

C’est main­tenant pos­si­ble, et la France a ici une respon­s­abil­ité par­ti­c­ulière. Quand on par­le de poli­tique étrangère et de défense, du fait de sa posi­tion inter­na­tionale, de son siège aux Nations Unies, de sa dis­sua­sion nucléaire, la France occupe objec­tive­ment la même place que l’Alle­magne pour les ques­tions économiques et moné­taires. Il y a une sorte d’obligation de lead­er­ship du côté français. Il faut que la France soit capa­ble de lever l’ambiguïté con­cer­nant les rela­tions avec l’OTAN, ce qui ne nous empêchera pas, selon les cir­con­stances, d’af­firmer nos intérêts face aux Améri­cains. Mais cette ambiguïté doit être lev­ée, sinon le con­sen­sus européen ne se con­stru­ira pas.

La défense européenne ne sera pas facile à créer, aus­si parce qu’elle impose des opti­mi­sa­tions indus­trielles qui sont tou­jours dif­fi­ciles à négoci­er. C’est la rai­son pour laque­lle je pense qu’il faudrait don­ner la pri­or­ité à la cyberdéfense. La Russie nous donne depuis plusieurs années une excel­lente leçon de guerre hybride, avec une con­ti­nu­ité entre fauss­es infor­ma­tions, cyber­at­taques et guerre de haute inten­sité. La cyberdéfense est un secteur ou l’Europe est en retard ; c’est un véri­ta­ble intérêt com­mun. En out­re, on sait que les tech­nolo­gies numériques sont « duales », avec des usages civils et mil­i­taires : il y a donc un intérêt objec­tif, stratégique mais aus­si économique.

Enfin, il sera sans doute dif­fi­cile de ressem­bler rapi­de­ment l’unanimité, mais il fau­dra un noy­au dur. Out­re la France et l’Alle­magne, il devra inclure au moins la Pologne, l’I­tal­ie et l’Es­pagne, mais aus­si la Suède et les Pays-Bas. La Pologne devient ici un pays clé, ce qui peut nous aider à résoudre les autres dif­férends que nous avons avec elle.

Cette oppor­tu­nité ne s’était encore jamais présen­tée, et la fenêtre peut se refer­mer parce que la sit­u­a­tion inter­na­tionale peut s’ag­graver, que les États-Unis vont entr­er dans une sit­u­a­tion de dif­fi­cultés internes, de polar­i­sa­tion et que et que tous nos pays sont con­fron­tés à des prob­lèmes économiques et soci­aux. Il faut donc l’exploiter.