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π Géopolitique
Le poids démographique détermine-t-il encore la géopolitique ?

La démographie est un facteur clef de la puissance américaine

avec Richard Robert, journaliste et auteur
Le 24 novembre 2021 |
5min. de lecture
Nicholas Eberstadt
Nicholas Eberstadt
conseiller principal au National Bureau of Asian Research (NBR)
En bref
  • La population reste une base de la puissance, mais, au-delà du nombre d'habitants, le facteur-clé est le capital humain.
  • À court terme, le déclin démographique ou la faiblesse du capital humain n'affectent pas la volonté des régimes autoritaires de montrer leurs muscles sur la scène internationale, mais à long terme ils sont condamnés.
  • L'ascension spectaculaire de la Chine au rang de superpuissance s’explique en partie par des facteurs démographiques, qui sont devenus négatifs.
  • Grâce à leur profil démographique (accroissement naturel, niveau d'éducation, immigration qualifiée), les États-Unis disposent encore d'un avantage comparatif. Mais des signes de faiblesse apparaissent.

Existe-t-il une rela­tion claire et simple entre la démo­gra­phie et la puissance ?

À l’ère pré­in­dus­trielle, la réponse à cette ques­tion était un oui caté­go­rique. Aujourd’­hui, une popu­la­tion impor­tante reste une condi­tion néces­saire pour être un acteur de pre­mier plan, mais elle est loin d’être le seul fac­teur déter­mi­nant. Au-delà du nombre d’ha­bi­tants, il fait consi­dé­rer le capi­tal humain et le cli­mat des affaires per­met­tant de libé­rer la valeur de ce capi­tal. Aujourd’­hui, la pro­duc­ti­vi­té par habi­tant varie d’un fac­teur 100 entre les pays les moins per­for­mants et les plus per­for­mants, avec des varia­tions consi­dé­rables entre les grands pays. L’es­sor de la Chine ne s’explique pas tant par la crois­sance de sa popu­la­tion que par les pro­grès spec­ta­cu­laires en matière d’ur­ba­ni­sa­tion, de san­té et de l’é­du­ca­tion, ain­si que de l’in­dus­tria­li­sa­tion et des avan­cées technologiques.

Mais la démo­gra­phie a son impor­tance. Et nous pou­vons obser­ver dif­fé­rents modèles par­mi les grandes puis­sances. Le Japon, l’Al­le­magne et la Rus­sie, par exemple, voient leur popu­la­tion dimi­nuer. En Rus­sie, ce déclin se double d’un para­doxe : en dépit d’une popu­la­tion très ins­truite, le capi­tal humain est faible. La tran­si­tion du sys­tème sovié­tique s’est avé­rée dif­fi­cile, et le déve­lop­pe­ment d’un État klep­to­cra­tique n’a rien arran­gé. On peut en déduire que le déclin et le vieillis­se­ment de la popu­la­tion auront des consé­quences plus mar­quées qu’au Japon et en Alle­magne, qui devraient conti­nuer à prospérer.

Mais la ques­tion de la per­for­mance géo­po­li­tique se pose en termes dif­fé­rents : outre le fait que, pour des rai­sons his­to­riques, Tokyo et Ber­lin ont depuis long­temps renon­cé à de fortes ambi­tions dans ce domaine, les élec­teurs des pays démo­cra­tiques ne sont pas favo­rables aux dépenses mili­taires – et cela est encore plus vrai dans les socié­tés vieillis­santes et en décrois­sance. Au contraire, le déclin démo­gra­phique ou la fai­blesse du capi­tal humain ne semblent pas affec­ter la volon­té des régimes auto­ri­taires de mon­trer leurs muscles sur la scène mon­diale. Pre­nons l’exemple de la Corée du Nord : son PIB est proche de zéro, mais elle est capable d’exer­cer une influence déme­su­rée sur les affaires inter­na­tio­nales. Le Krem­lin peut encore mener une poli­tique de puis­sance en Europe (en tant qu’acteur exté­rieur au jeu). Mais à long terme, son poten­tiel démo­gra­phique dimi­nue­ra, de même que sa part de la popu­la­tion mon­diale ins­truite. Pen­dant un cer­tain temps, le pays pour­rait com­pen­ser cette fai­blesse par un com­por­te­ment plus agres­sif. Néan­moins, cela ne dure­ra pas indéfiniment.

La Chine a déjà rem­pla­cé la Rus­sie comme prin­ci­pal chal­len­ger de l’A­mé­rique en tant que super­puis­sance. Mais sa socié­té vieillit elle aus­si. Sa situa­tion démo­gra­phique peut-elle com­pro­mettre son ascension ?

La Chine est confron­tée à une situa­tion dif­fé­rente. Tout d’a­bord, elle est dix fois plus peu­plée que la Fédé­ra­tion de Rus­sie, et ne souffre pas du même para­doxe du capi­tal humain. Après Deng Xiao­ping, elle a béné­fi­cié d’un fort effet d’en­traî­ne­ment démo­gra­phique, mais son pro­fil démo­gra­phique ralen­tit désor­mais ses per­for­mances éco­no­miques. C’est une socié­té vieillis­sante avec un fort dés­équi­libre entre les hommes et les femmes en âge de tra­vailler, et le réseau de la famille élar­gie se dés­in­tègre ; autant de fac­teurs clai­re­ment néga­tifs. Les grandes années de la crois­sance éco­no­mique chi­noise sont pro­ba­ble­ment ter­mi­nées. Il est pos­sible que la crois­sance annuelle du PIB retombe à 2,5 ou 3% dans un ave­nir proche, ce qui peut sem­bler ter­ri­ble­ment faible du point de vue de Pékin. Sur le plan mili­taire, il y a un aspect invi­sible du pro­fil démo­gra­phique de la Chine qui ne doit pas être sous-esti­mé : avec les familles à enfant unique, la mort d’un jeune sol­dat éteint la lignée fami­liale, ce qui serait une tra­gé­die par­tout, mais est encore plus char­gé méta­phy­si­que­ment dans la tra­di­tion confu­céenne. Je ne sais pas exac­te­ment à quel point cela pour­rait affec­ter la capa­ci­té de la Chine à s’en­ga­ger dans des aven­tures militaires.

Il y a quinze ans, l’é­co­no­miste et prix Nobel Robert Fogel a ten­té de com­pa­rer l’Inde et la Chine en 2040, et d’après lui l’Inde avait de bonnes chances de gagner la course (en termes de PIB et de sta­tut mon­dial). J’ai beau­coup d’admiration pour lui, mais je pense qu’il s’est trom­pé. Les chiffres peuvent être déli­cats et, en démo­gra­phie comme ailleurs, il faut faire atten­tion aux dis­pa­ri­tés et à la dis­per­sion. Ce qu’on appelle « l’Inde » est une moyenne arith­mé­tique de per­sonnes, d’eth­nies et de langues très dif­fé­rentes, et au sein de sa popu­la­tion, vous avez des pro­fils démo­gra­phiques et édu­ca­tifs très dif­fé­rents. Quelles que soient les cir­cons­tances, d’i­ci 2040, une grande par­tie de la popu­la­tion indienne n’au­ra pra­ti­que­ment aucune ins­truc­tion. Le poten­tiel éco­no­mique du pays est donc limi­té. C’est d’autant plus dom­mage que, dans le même temps, sa stra­té­gie en matière d’en­sei­gne­ment supé­rieur est un suc­cès et un pilier de sa poli­tique de développement.

La situa­tion de la Chine contraste avec celle des États-Unis, qui béné­fi­cient tou­jours d’une crois­sance natu­relle vigou­reuse et attirent des talents du monde entier. Cette dif­fé­rence tue-t-elle le suspense ?

Les États-Unis sont tou­jours les pre­miers de la classe en termes de démo­gra­phie et, en tant qu’A­mé­ri­cain, je n’é­chan­ge­rais pas notre situa­tion avec celle de l’UE, de la Rus­sie ou de la Chine. Le pro­fil démo­gra­phique des États-Unis (crois­sance natu­relle, niveau d’é­du­ca­tion et immi­gra­tion qua­li­fiée) sou­tient tou­jours leur puis­sance inter­na­tio­nale. Même face à la Chine, ils conservent un avan­tage com­pa­ra­tif. Mais en sera-t-il de même dans vingt ans ?

D’a­bord, ce que j’ai dit sur la réti­cence des pays démo­cra­tiques à enga­ger des troupes à l’é­tran­ger s’ap­plique aus­si à l’A­mé­rique et pour­rait affec­ter son influence. Et deuxiè­me­ment, en ce qui concerne son dyna­misme démo­gra­phique, la situa­tion n’est plus aus­si brillante qu’elle l’était. Il est pro­bable que 2020 et 2021 seront les années de plus faible crois­sance démo­gra­phique jamais enre­gis­trées offi­ciel­le­ment aux États-Unis. La crise du Covid n’est pas seule en cause : depuis le krach de 2008, le taux de fécon­di­té amé­ri­cain est tom­bé à un niveau his­to­ri­que­ment bas.

Il y a aus­si la ques­tion de l’im­mi­gra­tion : dans le pas­sé il est arri­vé à l’Amérique de limi­ter for­te­ment l’im­mi­gra­tion. Cela fut le cas des années 1920 aux années 1960, et il n’est pas exclu que cela recom­mence. Or ce phé­no­mène pour­rait conduire à un pic démo­gra­phique, au lieu de la crois­sance conti­nue qui a été l’un des prin­ci­paux fac­teurs de l’as­cen­sion des États-Unis vers leur sta­tut actuel de seule super­puis­sance. En outre, au cours des vingt der­nières années, on a pu consta­ter des pro­blèmes de stag­na­tion inquié­tants dans le domaine de la san­té ou de l’é­du­ca­tion qui, cou­plés à d’autres dif­fi­cul­tés, pour­raient rendre dif­fi­cile l’ex­ploi­ta­tion du poten­tiel de son capi­tal humain.

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