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Peut-on donner un prix à la biodiversité ?

TESSA : un outil pour estimer la valeur de la biodiversité

James Bowers, Rédacteur en chef de Polytechnique Insights
Le 12 avril 2021 |
4 mins de lecture
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TESSA : un outil pour estimer la valeur de la biodiversité
Kelvin Peh
Kelvin Peh
maître de conférences en sciences de la conservation à l'université de Southampton
En bref
  • TESSA est un outil destiné à aider à la prise en compte de la biodiversité dans les projets. Il est spécifiquement destiné aux non-initiés qui souhaitent évaluer la valeur d’un site, ainsi que le coût de sa restauration.
  • L’outil a été téléchargé 2500 fois dans plus de 69 pays, et par au moins 12% d’acteurs du secteur privé – preuve que les entreprises prennent de plus en plus en compte la biodiversité dans leurs stratégies.
  • La start-up s’est associée à AXA pour que les clients de la firme puissent évaluer l’impact de leurs portefeuilles sur la biodiversité, et puissent prendre des décisions en conséquence.

En 2009, un groupe de chercheurs et de défenseurs de l’en­vi­ron­nement s’est réu­ni à Cam­bridge pour un ate­lier d’analyse prospec­tive sur la bio­di­ver­sité. L’une des con­clu­sions sur lesquelles les sci­en­tifiques sont tombés d’ac­cord ce jour-là était qu’il n’ex­is­tait pas, à l’époque, d’outils per­me­t­tant aux non-experts de col­lecter et d’analyser des don­nées sur la bio­di­ver­sité pour les aider à pren­dre des décisions. 

Le Dr. Kelvin Peh, aujour­d’hui maître de con­férences en sci­ences de la con­ser­va­tion à l’u­ni­ver­sité de Southamp­ton, a co-dévelop­pé l’outil dans les années qui ont suivi. « C’est de là qu’est venue l’idée de TESSA », explique-t-il. Le pro­jet a offi­cielle­ment débuté en 2010 à l’u­ni­ver­sité de Cam­bridge, « et il est tou­jours en vie aujour­d’hui ».

TESSA, ou Toolk­it for Ecosys­tem Ser­vice Site-based Assess­ment, a été conçu à l’o­rig­ine pour aider les prati­ciens de la con­ser­va­tion à com­pren­dre com­ment éval­uer les ser­vices écosys­témiques d’un site naturel. Ces ser­vices peu­vent avoir une valeur grâce aux activ­ités qu’ils assurent – comme la pro­tec­tion con­tre les inon­da­tions, le stock­age du car­bone ou la pollini­sa­tion –, mais aus­si grâce aux activ­ités économiques qu’ils engen­drent – comme le tourisme ou les ser­vices culturels.

Prise de déci­sion locale

En 2014, TESSA a obtenu son pre­mier suc­cès – un pro­jet de restau­ra­tion à Wick­en Fen [réserve naturelle bri­tan­nique]. Le Nation­al Trust bri­tan­nique y avait util­isé la boîte à out­ils de TESSA pour éval­uer la valeur finan­cière de 5 300 hectares de ter­res près de Cam­bridge. Mais les plans de restau­ra­tion de la zone à son état naturel de zone humide avaient ren­con­tré l’op­po­si­tion des agricul­teurs locaux, les ter­res ayant été con­ver­tie en ter­res agri­coles dès le milieu du XIXe siè­cle. L’argument prin­ci­pal des agricul­teurs était l’anticipation de pertes économiques. 

La réponse du Nation­al Trust du Roy­aume-Uni s’est basée sur les cal­culs effec­tués à l’aide de TESSA, en com­para­nt les ren­de­ments financiers de Wick­en Fen dans les deux scé­nar­ios : ter­res agri­coles et zone humide restau­rée. Les résul­tats ont mon­tré que chaque hectare de terre valait 200 dol­lars de plus par an dans le sec­ond cas – four­nissant ain­si un argu­ment tan­gi­ble en faveur du pro­jet de restauration. 

S’il existe déjà de nom­breux out­ils, TESSA se dis­tingue par le fait qu’il est spé­ciale­ment conçu pour être util­isé par des non-spé­cial­istes. « Il ne s’ag­it pas d’un out­il de mod­éli­sa­tion math­é­ma­tique comme la plu­part des autres. Notre boîte à out­ils ressem­ble davan­tage à un doc­u­ment d’ori­en­ta­tion écrit con­tenant des pro­to­coles spé­ci­fiques sous la forme d’un PDF inter­ac­t­if, que les util­isa­teurs peu­vent imprimer et reli­er en un livre. »

Quand la plu­part des out­ils en ligne cherchent à exam­in­er les ser­vices écosys­témiques à l’échelle nationale ou mon­di­ale, TESSA se con­cen­tre au con­traire sur le niveau local, et pro­pose égale­ment d’aider à choisir entre deux options en les com­para­nt. « Si nous par­lons d’un pro­jet de restau­ra­tion, il peut s’a­gir d’une com­para­i­son entre la valeur finan­cière d’une terre avant et après sa restau­ra­tion », explique Kelvin Peh.

Intérêt des entreprises 

Même si Kelvin Peh et ses col­lègues pen­saient ini­tiale­ment que TESSA serait prin­ci­pale­ment util­isée par les acteurs de la con­ser­va­tion dans les pays en développe­ment, mais ils sus­ci­tent égale­ment l’in­térêt des gou­verne­ments, des entre­pris­es et des uni­ver­si­taires. « Nous n’avons pas encore d’ex­em­ples con­crets de la manière dont les entre­pris­es ont util­isé TESSA en interne pour pren­dre des déci­sions. Mais nous en con­nais­sons qui ont util­isé TESSA pour éval­uer la valeur des ter­res sur lesquelles elles sont situées. »

Kelvin Peh a pub­lié la pre­mière ver­sion de TESSA en 2010, puis la deux­ième en 2017, au cours son post-doc financé par AXA-Research. « Main­tenant, nous envis­ageons une ver­sion bêta 3, qui sera lancée à la mi-2022 ». Entre-temps, le chercheur et ses col­lègues ont pris du recul et étudié la façon dont la boîte à out­ils a été util­isée dans le monde. Il déclare : « Notre méta-étude doit encore être pub­liée, mais les résul­tats sont très favor­ables à la con­ser­va­tion ou à la restau­ra­tion. » 

Leurs pre­miers résul­tats mon­trent que, depuis 2010, TESSA a été téléchargé plus de 2 500 fois depuis au moins 69 pays. Par­mi ceux-ci, env­i­ron 26% prove­naient d’ONG envi­ron­nemen­tales, env­i­ron 11% d’or­gan­ismes gou­verne­men­taux et pas moins de 12% du secteur privé. « Ce dernier chiffre est par­ti­c­ulière­ment impor­tant, car il sig­ni­fie que les entre­pris­es sont atten­tives aux prob­lèmes de bio­di­ver­sité. » 

Selon Kelvin Peh, les entre­pris­es ont mon­tré un intérêt crois­sant pour l’é­val­u­a­tion des ser­vices écosys­témiques. « Le secteur privé fait l’ob­jet d’une sur­veil­lance accrue de la part des par­ties prenantes, qui atten­dent des entre­pris­es qu’elles ren­dent compte de l’im­pact envi­ron­nemen­tal de leurs investisse­ments. »

Risques pour l’entreprise 

Kelvin Peh établit un lien entre la néces­sité d’é­val­uer finan­cière­ment les ser­vices écosys­témiques et la prise de déci­sion basée sur le risque dans le secteur privé. « Une fois la valeur établie, il est alors plus facile de mesur­er le risque. Les entre­pris­es qui ne se fix­ent pas d’ob­jec­tifs sont intrin­sèque­ment plus risquées et sujettes à des primes finan­cières plus impor­tantes. Par exem­ple, elles peu­vent être amenées à pay­er une prime d’as­sur­ance plus élevée si la mesure des ser­vices écosys­témiques leur est défa­vor­able. »

Dans le cadre de l’é­val­u­a­tion des risques, il s’est asso­cié à la com­pag­nie d’as­sur­ance française AXA, qui s’in­téresse à la bio­di­ver­sité pour ses clients. « Les rap­ports des entre­pris­es sur les ser­vices écosys­témiques et la bio­di­ver­sité sont assez min­imes à l’heure actuelle. Ce serait bien que des entre­pris­es comme AXA dis­posent d’outils que leurs clients puis­sent utilis­er pour se ren­dre compte de l’im­pact de leurs porte­feuilles sur la bio­di­ver­sité. »

En effet, les résul­tats d’une analyse TESSA ne don­nent pas tou­jours un résul­tat favor­able à la pro­tec­tion de la bio­di­ver­sité. « Je dirais que je ne suis pas un prati­cien de la con­ser­va­tion, mon rôle est de fournir des preuves et des don­nées pour que les gens puis­sent pren­dre leur pro­pre déci­sion. » Mais selon lui, cela ne doit pas nous empêch­er de val­oris­er les ressources naturelles. « À mon avis, nous ne devri­ons pas hésiter à val­oris­er la nature, car elle offre un argu­ment plus tan­gi­ble que l’éthique ou la morale. »

Bib­li­og­ra­phy 

http://​tes​sa​.tools

https://​por​tals​.iucn​.org/​l​i​b​r​a​r​y​/​n​o​d​e​/​47778

https://​www​.axa​-research​.org/​e​n​/​n​e​w​s​/​m​e​a​s​u​r​i​n​g​-​t​h​e​-​i​m​p​a​c​t​-​o​f​-​p​r​o​t​e​c​t​i​n​g​-​b​i​o​d​i​v​e​r​s​i​t​y​-​a​-​p​r​a​c​t​i​c​a​l​-tool

https://​the​con​ver​sa​tion​.com/​t​e​s​s​a​-​a​-​p​r​a​c​t​i​c​a​l​-​t​o​o​l​-​t​o​-​m​e​a​s​u​r​e​-​t​h​e​-​i​m​p​a​c​t​-​o​f​-​p​r​o​t​e​c​t​i​n​g​-​b​i​o​d​i​v​e​r​s​i​t​y​-​1​25254

https://​www​.the​guardian​.com/​e​n​v​i​r​o​n​m​e​n​t​/​2​0​2​1​/​m​a​r​/​0​8​/​l​a​n​d​-​c​o​u​l​d​-​b​e​-​w​o​r​t​h​-​m​o​r​e​-​l​e​f​t​-​t​o​-​n​a​t​u​r​e​-​t​h​a​n​-​w​h​e​n​-​f​a​r​m​e​d​-​s​t​u​d​y​-​f​i​n​d​s-aoe