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π Santé et biotech
Médecine personnalisée : vers la singularité à grande échelle

Mieux cibler les tumeurs pour améliorer les chances de survie

par Agnès Vernet, journaliste scientifique
Le 2 février 2021 |
4min. de lecture
Alexis Gautreau
Alexis Gautreau
président du Département de biologie de l'Ecole polytechnique (IP Paris)
En bref
  • La cancérologie est la première spécialité médicale à bénéficier de la médecine personnalisée.
  • Cet exemple montre des résultats spectaculaires, pour augmenter la survie des patients contre le cancer, mais révèle en même temps ses limites.
  • 20 ans après ses débuts, l’innovation a tenu ses promesses, mais elle a aussi soulevé de nouvelles questions que la recherche biomédicale peine encore à résoudre ; comme la résistance que les tumeurs développent contre les traitements.

Ce sont aux nou­velles tech­niques de séquen­çage de l’ADN que l’on peut attri­buer les débuts de la méde­cine per­son­na­li­sée. Cette approche, aus­si appe­lée méde­cine de pré­ci­sion, cherche à indi­vi­dua­li­ser chaque trai­te­ment en ciblant les méca­nismes à l’origine de la mala­die, en par­ti­cu­lier du cancer.

L’analyse molé­cu­laire des tumeurs a révé­lé leur incroyable diver­si­té. Ces carac­té­ris­tiques ont des­si­né des sous-groupes de patients dis­tincts, quand ils sem­blaient pour­tant simi­laires du point de vue des cri­tères cli­niques. Seg­men­ter ain­si les patients, pour que chaque sous-groupe dis­pose du médi­ca­ment opti­mal, amé­liore la qua­li­té des soins. « De manière ultime, on pour­rait ima­gi­ner un trai­te­ment dif­fé­rent pour chaque patient sui­vant les carac­té­ris­tiques molé­cu­laires de sa tumeur », juge Alexis Gau­treau, pro­fes­seur de bio­lo­gie à l’École poly­tech­nique et direc­teur de recherche au CNRS.

Il pré­cise aus­si la défi­ni­tion : « La méde­cine per­son­na­li­sée ne concerne pas que les trai­te­ments. C’est la ren­contre d’un diag­nos­tic molé­cu­laire et d’un médi­ca­ment » ; le diag­nos­tic don­nant la recom­man­da­tion pour pres­crire le médicament.

Des effets spectaculaires

Les résul­tats obte­nus ont été impres­sion­nants, comme l’illustre le tras­tu­zu­mab, un trai­te­ment contre des can­cers du sein. C’est l’un des médi­ca­ments pré­cur­seurs de la méde­cine per­son­na­li­sée. Il cible avec pré­ci­sion les cel­lules can­cé­reuses les plus agres­sives tout en épar­gnant les cel­lules saines. Désor­mais incon­tour­nable pour trai­ter les can­cers du sein por­teurs d’un variant géné­tique par­ti­cu­lier, il a gran­de­ment amé­lio­ré la sur­vie des patientes : par rap­port à un trai­te­ment « stan­dard » en asso­cia­tion avec l’emtansine, il aug­mente la sur­vie sans pro­gres­sion de plus de 3 mois et la sur­vie glo­bale de plus de 10 %. Désor­mais admi­nis­tré en asso­cia­tion avec des chi­mio­thé­ra­pies conven­tion­nelles, il offre aux patientes plu­sieurs mois sup­plé­men­taires de survie.

D’autres approches visent direc­te­ment la muta­tion. C’est notam­ment le cas des trai­te­ments des méla­nomes cuta­nés (can­cers de la peau) avec la muta­tion BRAF V600E. Ils inhibent spé­ci­fi­que­ment la forme mutée d’une enzyme, au sein de la tumeur, sans affec­ter la pro­téine nor­male, dans le reste de l’organisme. Autre­ment dit, en cor­ri­geant la mal­fonc­tion induite par la muta­tion, ce trai­te­ment soigne le can­cer par la racine.

Ces suc­cès sont le fruit d’un tra­vail conjoint de la recherche aca­dé­mique, des start-ups et de l’industrie. Cette der­nière s’est aper­çue qu’elle pou­vait res­sor­tir de ses tiroirs des molé­cules qu’elle avait écar­tées de ses déve­lop­pe­ments, faute de résul­tats concluants. Des trai­te­ments qui avaient échoué face à une large popu­la­tion de malades peuvent ain­si tout de même fonc­tion­ner sur un sous-ensemble. Cette logique, dite du drug repo­si­tio­ning, per­met d’économiser temps et argent lors du déve­lop­pe­ment pré­cli­nique et des pre­mières phases cliniques.

De plus ce n’est plus for­cé­ment la loca­li­sa­tion du can­cer qui déter­mine si un trai­te­ment fonc­tionne ou pas, mais la bio­lo­gie. Un même trai­te­ment peut donc soi­gner à la fois des patients avec un can­cer du pan­créas et des patients avec un can­cer du poumon.

« Les thé­ra­pies ciblées fonc­tionnent très bien, tout en pro­dui­sant beau­coup moins d’effets secon­daires que les thé­ra­pies conven­tion­nelles, pré­cise Alexis Gau­treau.  Les gens croient au miracle après ces trai­te­ments même si les rechutes sont fré­quentes ».

Jusqu’à l’échappement

En effet, après plu­sieurs mois de régres­sion des tumeurs, les méde­cins observent sou­vent un redé­mar­rage de leur crois­sance. Le can­cer « échappe » à la thé­ra­pie ciblée. L’hétérogénéité des tumeurs en est une des causes. Non seule­ment les alté­ra­tions géné­tiques sont dif­fé­rentes si on com­pare les tumeurs de dif­fé­rents patients, mais elles varient aus­si au sein d’une même tumeur, d’une cel­lule tumo­rale à l’autre.

Une thé­ra­pie ciblée fait fondre la tumeur quand elle est effi­cace sur la majo­ri­té des cel­lules. Cer­taines cel­lules meurent sous l’effet du trai­te­ment et d’autres, parce qu’elles pré­sentent d’autres muta­tions, résistent. Ain­si, la thé­ra­pie ciblée ne fait sou­vent que sélec­tion­ner, dans la mosaïque de cel­lules can­cé­reuses, celles qui ne répondent pas au trai­te­ment. Ces der­nières finissent par refor­mer une tumeur en lieu et place de l’originale.

La col­la­bo­ra­tion méde­cin-bio­lo­giste est cru­ciale pour abor­der cette ques­tion : « Les bio­lo­gistes ont beau­coup de modèles, de cultures cel­lu­laires, de modèles de sou­ris très astu­cieux. Mais ceux-ci ne repré­sentent pas obli­ga­toi­re­ment bien l’évolution de la mala­die humaine. Une tumeur de 3 cm de dia­mètre chez l’homme cor­res­pond à une tumeur de 1 mm chez la sou­ris, consti­tuée de beau­coup moins de cel­lules, c’est-à-dire d’une diver­si­té cel­lu­laire plus faible. Soi­gner des sou­ris du can­cer, on sait faire ! Mais soi­gner des êtres humains, c’est plus com­pli­qué », recon­naît le biologiste.

Des réponses encore cachées

Une solu­tion logique consiste à com­bi­ner les thé­ra­pies ciblées. Mais les tumeurs s’échappent encore. Alexis Gau­treau insiste : « On observe des phé­no­mènes d’échappement que l’on ne com­prend pas. Il semble que face aux médi­ca­ments, les cel­lules tumo­rales changent, accu­mulent des muta­tions qui vont leur per­mettre de s’en sor­tir ». Le phé­no­mène est d’ailleurs plus fré­quent que ne le pré­disent les modélisations. 

Per­cer ce mys­tère est un défi pour la recherche bio­mé­di­cale, qui s’allie à l’intelligence arti­fi­cielle pour le sur­mon­ter.  « Si la ques­tion était cra­ckable seule­ment avec des ordi­na­teurs, ce serait super, admet Alexis Gau­treau. Mais je pense qu’on a déjà assez essayé pour recon­naître qu’il nous manque à la fois des don­nées expé­ri­men­tales à mou­li­ner et des lois de la bio­lo­gie à comprendre. »

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