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π Santé et biotech
Médecine personnalisée : vers la singularité à grande échelle

« Personnalisons nos parcours de soins »

Agnès Vernet, journaliste scientifique
Le 2 février 2021 |
3 mins de lecture
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« Personnalisons nos parcours de soins »
Etienne Minvielle
Etienne Minvielle
directeur de recherche CNRS et professeur en management de la santé au sein du Centre de recherche en gestion de l’Institut interdisciplinaire de l'innovation (I³-CRG*)
En bref
  • La médecine personnalisée n’implique pas seulement des traitements : elle englobe également le parcours de soins.
  • Le professeur Étienne Minvielle de l’École polytechnique explique que pour mieux soigner des patients, il faut également individualiser l’accompagnement extra-médical.
  • Les patients ont des besoins, des envies, des personnalités et des styles de vie différents. Une prise en compte au cas par cas de ces différences pourrait améliorer les résultats des traitements.
  • Un parcours de santé personnalisé pourra s’appuyer sur des outils numériques inspirés de ceux développés par le e-commerce.
  • Le nom de ce dossier est emprunté à Étienne Minvielle et à sa thèse de gestion réalisée à l’École polytechnique (Gérer la singularité à grande échelle).

Si la médecine ne se réduit pas aux médica­ments, la médecine per­son­nal­isée ne se réduit pas aux traite­ments ciblés. C’est sur cette évi­dence que tra­vaille Eti­enne Min­vielle, pro­fesseur à l’École poly­tech­nique, en imag­i­nant un par­cours de soin plus per­son­nal­isé. L’objectif est de con­sid­ér­er le patient dans toute son indi­vid­u­al­ité, en prenant en compte son vécu social, ses habi­tudes de vie, et même ses croyances.

« C’est donc une stratégie per­son­nal­isée qui peut se déploy­er dans l’ensemble du par­cours de soin du patient, depuis l’hôpital jusqu’à son domi­cile en pas­sant par le phar­ma­cien ou l’infirmier libéral », explique-t-il.

Ori­en­ter le patient de manière optimale

Il s’agit de s’inspirer des out­ils dévelop­pés par les indus­tries de ser­vice ou le e‑commerce pour pro­pos­er à leurs clients un suivi per­son­nal­isé. Mais plutôt que d’offrir des réduc­tions ciblées sur les habi­tudes d’achat, la per­son­nal­i­sa­tion du soin doit pren­dre en compte les déter­mi­nants soci­aux et les besoins psy­choso­ci­aux du patient.

« Après le diag­nos­tic d’une mal­adie chronique, un patient a des deman­des de ser­vices, d’interventions non médi­cales qui améliorent la qual­ité de sa vie. Il peut s’agir de garde d’animaux durant les séances de soins, d’aide admin­is­tra­tive pour se déclar­er atteint d’une affec­tion longue durée, ou de l’organisation de son trans­port, par exem­ple », illus­tre Eti­enne Minvielle.

Le com­porte­ment ou la per­son­nal­ité du patient mod­i­fient égale­ment son rap­port au soin. Par exem­ple, l’habitude de faire des recherch­es sur inter­net, la ten­dance aux com­porte­ments à risque, une per­son­nal­ité plutôt pos­i­tive ou néga­tive, intro­ver­tie ou extraver­tie, etc. « Tous ces élé­ments mod­u­lent la réponse du patient », insiste-t-il. Pour les inté­gr­er, le chercheur développe des mod­èles de ges­tion de la singularisation.

De tels out­ils requièrent des don­nées, dont la col­lecte et l’assemblage en pro­fil per­ti­nent peu­vent béné­fici­er des tech­niques d’intelligence arti­fi­cielle. « Mais en san­té, beau­coup de don­nées sont com­plex­es. Il faut s’appuyer sur de nou­veaux acteurs de la san­té, comme l’infirmière coor­di­na­trice, pour les rechercher ». Il sera égale­ment pos­si­ble de recourir à des objets con­nec­tés, comme les piluliers, ou de pre­scrire des analy­ses san­guines pour la recherche des métabo­lites pour sur­veiller l’observance d’un patient. « Mais de telles solu­tions doivent s’accompagner d’une réflex­ion éthique. Jusqu’où peut-on aller sans intru­sion dans la vie du patient ? »

Préserv­er son autonomie

Sur cette ques­tion, de nom­breux paramètres doivent être sur­veil­lés : « La médecine per­son­nal­isée ne doit pas être dis­crim­i­nante dans l’accès aux soins, insiste Eti­enne Min­vielle. Et ce risque con­cerne à la fois l’accès à cette per­son­nal­i­sa­tion et la représen­ta­tiv­ité des pro­fils minori­taires dans les mod­èles pro­posés. » En effet, dans un sys­tème qui adapterait le par­cours de soin d’un patient à son pro­fil, les mod­èles numériques peu­vent préfér­er organ­is­er les options selon de grands pro­fils généraux. Un tel choix con­sis­terait à ratio­nalis­er l’offre de par­cours de soin, au risque d’oublier des préférences peu présentes au sein de la pop­u­la­tion de patients.

Enfin, la per­son­nal­i­sa­tion du par­cours de soin doit préserv­er l’autonomie du patient. « Il fau­dra imag­in­er un droit à ne pas béné­fici­er d’un par­cours de soin per­son­nal­isé, et créer la pos­si­bil­ité de choisir son chemin de per­son­nal­i­sa­tion, quand bien même celui-ci ne serait pas opti­mal », ajoute le spécialiste.

Intel­li­gence humaine et numérique

Au vu de ces enjeux, la créa­tion d’un tel pro­gramme ne peut pas seule­ment repos­er sur des out­ils numériques : ils doivent être asso­ciés à l’intelligence humaine. « L’intelligence arti­fi­cielle n’arrive pas encore à repér­er les moments où elle dys­fonc­tionne. Alors que dans cette appli­ca­tion, une mau­vaise ori­en­ta­tion du patient con­stitue une réelle perte de chance que l’humain remar­que tout de suite », rap­pelle le médecin.

Ce sys­tème serait-il plus économe ? « Cela reste à voir, recon­naît Eti­enne Min­vielle. D’un côté, nous devri­ons éviter du gaspillage, mais de l’autre, cela revient à créer une organ­i­sa­tion plus com­plexe des soins. » Il fau­dra appro­fondir ces recherch­es pour le véri­fi­er. Car nous sommes encore loin du par­cours de soin personnalisé.

« La prin­ci­pale dif­fi­culté, c’est la syn­thèse », pré­cise le chercheur. Ce mod­èle de sin­gu­lar­i­sa­tion se nour­rit de dif­férents champs de recherche : de travaux de san­té publique, pour inté­gr­er les déter­mi­nants socioé­conomiques, d’études psy­chologiques qui analy­sent les com­porte­ments et les deman­des des patients, et de la recherche médi­cale, qui étudie l’efficacité des traite­ments selon les pro­fils. Or, « ces dif­férentes com­mu­nautés de la prise en charge des patients tra­vail­lent aujourd’hui en silo. Et pour que cette cul­ture de la per­son­nal­i­sa­tion s’inscrive dans le sys­tème de soin, elle doit encore démon­tr­er ce qu’elle peut apporter. »