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Alimentation, maladies, biodiversité : notre rapport aux animaux doit-il évoluer ?

L’Homme et les animaux : la leçon des Anciens

Jean Zeid, Journaliste
Le 15 décembre 2021 |
5 mins de lecture
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L’Homme et les animaux : la leçon des Anciens
Angelo Giavatto
Angelo Giavatto
maître de conférence en philosophie ancienne à l’Université de Nantes
En bref
  • La relation entre l’humain et l’animal est un sujet de réflexion qui ne date pas d’hier. Dès les débuts de la philosophie, des penseurs se questionnaient sur l’aspect moral de cette relation.
  • Devenir végétarien était déjà envisageable dans l’Antiquité, les philosophes justifiaient en grande partie ce choix pour des raisons éthiques.
  • Dans la République de Platon, les citoyens du premier modèle de cité imaginé par Socrate se nourrissaient exclusivement de végétaux. Une société décrite comme étant « véritable » et « saine ».
  • À cause de la dissonance cognitive, de nombreux procédés se sont mis naturellement en place pour que l’on considère la viande animale comme un objet inanimé. Notamment avec une nécessité de rehausser l’humain dans un statut supérieur à celui de l’animal.

L’attitude cri­tique que l’on peut attribuer aux Anciens autour du rap­port aux ani­maux est résumée à mes yeux par la mou­vance philosophique fon­da­men­tale issue d’Aristote (384–322 av. J.-C.). Ce penseur écrit au début de la Méta­physique que nous sommes des êtres qui, par nature, désirons con­naître. Du point de vue de la ques­tion qui nous intéresse ici, nous allons nous attach­er au moins à deux ques­tions : la pre­mière, pri­or­i­taire aux yeux des Anciens, porte sur ce qu’est un ani­mal ; la sec­onde, qui sem­ble être plus urgente aujourd’hui, con­cerne l’interaction que nous entretenons avec les ani­maux. Cette dernière ques­tion découle de la pre­mière et nous sug­gère qu’il faut d’abord clar­i­fi­er ce qu’est l’animal pour savoir com­ment nous devons inter­a­gir avec lui.

Sacrifice physique ou élévation morale ?

Dans le monde con­tem­po­rain, le fait de ne pas manger des ani­maux est sou­vent inter­prété, même de la part de cer­tains végé­tariens et végé­tal­iens, comme un sac­ri­fice accep­té pour le bien-être des ani­maux. La chose que l’on sac­ri­fie nor­male­ment est soit le plaisir du goût, soit, selon une hypothèse sur la san­té humaine que je ne partage pas, des béné­fices qui dériveraient d’un régime com­prenant des pro­duits ani­maux. Une telle approche ne cor­re­spond pas aux moti­va­tions du végé­tarisme ancien : l’éthique anci­enne pos­sède dans la plu­part des cas une dimen­sion util­i­tariste qui est incom­pat­i­ble avec une telle notion de sacrifice. 

Quand un philosophe de l’Antiquité gré­co-romaine se déclare végé­tarien, il man­i­feste avant tout un choix éthique, notam­ment une pra­tique de pureté per­son­nelle, le fait de tuer des ani­maux étant con­sid­éré comme un acte qui, entre autres, empoi­sonne l’âme de celui qui l’accomplit. Les Anciens les plus sen­si­bles aux ques­tions ani­males, comme Plu­tar­que (env­i­ron 46–125) et Por­phyre (env­i­ron 233–305), tenaient donc compte d’une telle dimen­sion per­son­nelle. En respec­tant l’animal, ils con­sid­éraient réalis­er des actes qui relèvent de l’opportunité morale, dont ils recon­nais­saient les retombées d’ordre per­son­nel (les bien­faits pour la san­té humaine, notam­ment), certes, mais aus­si col­lec­tif, c’est-à-dire con­cer­nant l’humanité dans son ensem­ble et le rap­port entre les espèces.

La ques­tion de notre rap­port aux ani­maux appa­raît extrême­ment tôt, chez les philosophes de la toute pre­mière péri­ode de l’histoire de la pen­sée grecque. Dans la tra­di­tion pythagorici­enne, qui est très anci­enne, il y avait des inter­dic­tions ali­men­taires en ce sens. Quant à Hér­a­clite (535–475 av. J.-C.), il a lais­sé un frag­ment dans lequel il dit que les sac­ri­fices de purifi­ca­tion par le sang des ani­maux ne font qu’empoisonner l’âme de ceux qui les accom­plis­sent (fr. 5 Diels-Kranz). Ce n’est sans doute pas un pré­cepte végé­tarien au sens strict, mais il mon­tre déjà une forme de con­science de la ques­tion que l’on retrou­vera, de manière plus dévelop­pée, chez Platon. 

L’Homme, un animal à part ?

Dans La République (369b-376e, en par­ti­c­uli­er 372b‑d), le pre­mier mod­èle de cité conçue par Socrate prévoit que les habi­tants se nour­ris­sent unique­ment de végé­taux. Ce mod­èle sera bal­ayé par la suite à la faveur du pro­jet d’une cité plus com­plexe, où la guerre entre en jeu, pour que l’on puisse main­tenir le luxe qui la car­ac­térise. Socrate définit cette sec­onde cité comme étant « tra­vail­lée par l’inflammation des humeurs » (tr. L. Robin), tan­dis que la pre­mière, celle dont les habi­tants man­gent unique­ment des végé­taux, était « véri­ta­ble » et « saine ». Cela mon­tre l’importance accordée aux impli­ca­tions per­son­nelles, sociales et plus large­ment philosophiques d’une ali­men­ta­tion végétale.

Un autre texte pla­toni­cien me sem­ble décisif dans le con­texte de notre réflex­ion : le Pro­tago­ras. Dans le mythe de Prométhée présen­té dans ce dia­logue, il est ques­tion de l’origine des êtres vivants. Épiméthée, frère de Prométhée, se charge de dis­tribuer aux êtres vivants fac­ultés et instru­ments pour se pro­téger. Il donne à un ani­mal une grande taille, à d’autres il offre des griffes ou du pelage. Au moment où il est ques­tion des êtres humains, il se rend compte qu’il ne lui reste plus rien à don­ner. C’est alors que son frère Prométhée vole aux dieux le feu et le savoir tech­nique et en fait don aux humains pour en assur­er la survie. Il y a là, à mon avis, le noy­au de l’approche de l’animal dans la philoso­phie grecque, noy­au fondé sur une véri­ta­ble dialec­tique entre homogénéité et altérité : homogénéité dans le sens où nous sommes tous des êtres mor­tels qui ont besoin de fac­ultés et d’instruments pour sur­vivre, et altérité dans le sens où les humains sont dotés de fac­ultés et d’instruments qui, à leurs yeux, les dis­tinguent du monde animal.

Un besoin contingent désormais dépassé

À la fin de l’Antiquité, il y a deux moments cru­ci­aux dans l’histoire de ce débat qui cor­re­spon­dent à la réflex­ion des deux auteurs que j’ai déjà évo­qués, Plu­tar­que et Por­phyre. Leur mérite est d’avoir abor­dé la ques­tion de manière explicite, en prenant posi­tion con­tre les sac­ri­fices, con­tre la con­som­ma­tion de la viande, selon une per­spec­tive qui est, à mon avis, notam­ment chez Plu­tar­que, pro­fondé­ment mod­erne. Pour ce dernier, la con­som­ma­tion de la viande est le résul­tat d’une néces­sité pro­pre à un moment spé­ci­fique de l’histoire de l’humanité. L’erreur a été de croire que l’habitude qui s’est imposée à la suite de ce besoin cor­re­spond à notre véri­ta­ble nature. En réal­ité, argu­mente Plu­tar­que, cette néces­sité a déter­miné ce que l’on peut appel­er une « sec­onde nature con­tre nature ». Plu­tar­que dévoile d’ailleurs une erreur cru­ciale que nous faisons lorsque nous man­geons un ani­mal : le con­sid­ér­er comme une nour­ri­t­ure com­porte une dis­tor­sion ontologique, dans le sens où nous faisons de l’animal, qui est un vivant, un objet inan­imé. En d’autres ter­mes, nous le réifions.

Cette per­spec­tive rejoint la réflex­ion con­tem­po­raine autour de la dis­so­nance cog­ni­tive et sur le car­ac­tère mécon­naiss­able de l’animal dans la viande que nous man­geons : elle est la chair d’un être vivant. Enfin, Plu­tar­que ajoute que lorsque nous man­geons de la viande, ce n’est pas seule­ment une vio­lence que nous faisons aux ani­maux, mais c’est aus­si une vio­lence que nous faisons à nous-mêmes. Cette dernière com­porte une nou­velle dis­tor­sion ontologique, encore plus dan­gereuse : en per­dant notre capac­ité à ressen­tir de l’empathie avec les autres êtres vivants, nous arrê­tons d’être véri­ta­ble­ment humains. Même si cette pen­sée nous vient d’un intel­lectuel qui apparte­nait à un monde où les ani­maux devaient être bien plus vis­i­bles qu’aujourd’hui, elle peut par­ler aus­si à notre société, dans laque­lle la vie, et d’autant plus la mort, des ani­maux dont nous nous nour­ris­sons sont sous­traites à nos yeux.

Nous avons donc beau­coup à appren­dre des Anciens sur ces sujets. Dans notre rap­port aux ani­maux, notam­ment dans le sys­tème qui sous-tend l’alimentation carnée, il y a beau­coup de choses cachées, sur le plan con­cret — les abat­toirs que l’on ne voit pas — et psy­chologique — la viande dont on oublie qu’elle est chair. Les Anciens nous livrent une leçon de trans­parence, con­science de soi et de réflex­ion sincère qui pour­rait nous être utile dans notre rap­port aux ani­maux, et à nous-mêmes.