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Dépendance électrique : quelles stratégies pour l’UE ?

Gilles Lepesant_VF
Gilles Lepesant
directeur de recherche en géographie au CNRS et enseignant à Sciences Po Paris
En bref
  • La Chine dispose d’un monopole sur les terres rares, ces composants majeurs dans la fabrication de nombreuses technologies de pointe (écrans, voitures électriques…).
  • Aujourd’hui, la Chine assure 83 % de la production mondiale en terres rares, ce qui lui offre un outil de pression politique important.
  • Le Groenland posséderait 23 des 24 matières premières critiques, et 1,5 millions de tonnes de terres rares exploitables sur son territoire.
  • Des ressources manquent toutefois au Groenland pour développer des activités minières : climat approprié, infrastructures, main d’œuvre, aval de la population...
  •  Pour réduire sa dépendance à l’égard des fournisseurs, le plan RESourceEU de l’Union européenne, adopté fin 2025, vise à exploiter le raffinage et le recyclage des terres rares.

Convoi­tées par le sec­teur indus­triel et celui de la défense, les terres rares sont deve­nues des com­po­sants essen­tiels. Une fois trans­for­mées, elles pos­sèdent des pro­prié­tés magné­tiques ou optiques, néces­saires à la fabri­ca­tion des écrans, des véhi­cules élec­triques, des éoliennes, des avions de chasse et à toute tech­no­lo­gie de pointe. En octobre 2025, Pékin a ins­tau­ré de nou­velles res­tric­tions à l’exportation des terres rares et « réfor­mé le régime des licences d’exportations, déci­sion qui expose les indus­triels impor­ta­teurs à une incer­ti­tude quant aux prix et aux volumes dis­po­nibles », pré­cise Gilles Lepe­sant, direc­teur de recherche au CNRS. Non sans dif­fi­cul­tés, l’Union euro­péenne doit s’adapter à cette nou­velle donne tan­dis que la demande ne cesse de croître.

Le quasi-monopole chinois, un levier de puissance qui dérange

Depuis les années 1970, la Chine s’est pro­gres­si­ve­ment posi­tion­née en hégé­mon sur la chaîne de pro­duc­tion, de l’extraction au raf­fi­nage des terres rares. « Si elles ne sont en réa­li­té pas si rares que cela puisqu’elles sont pré­sentes sur une large par­tie de la croûte ter­restre, c’est pour­tant bien Pékin qui assure la qua­si-tota­li­té de l’approvisionnement mon­dial en terres rares, envi­ron 83 % de la pro­duc­tion mon­diale1 », sou­ligne Gilles Lepe­sant. En rai­son de l’expertise requise pour sépa­rer et raf­fi­ner les terres rares, le défi est en effet moins géo­lo­gique que tech­no­lo­gique.
 
Aujourd’hui, la Chine ne se cache plus d’utiliser ce levier comme un ins­tru­ment diplo­ma­tique afin de régler ses conten­tieux. Tokyo en a récem­ment fait les frais. Lorsque la Pre­mière ministre Sanae Takai­chi évo­quait une éven­tuelle impli­ca­tion du Japon en cas de conflit autour de Tai­wan, Pékin a réagi en blo­quant le 6 jan­vier 2026 les expor­ta­tions vers le voi­sin nip­pon des « biens à double usage », incluant les terres rares. Le 4 février 2026, Washing­ton, Bruxelles et Tokyo s’allient, mal­gré les ten­sions latentes, pour contrer la main­mise chi­noise. Un par­te­na­riat stra­té­gique voit le jour afin de sécu­ri­ser les appro­vi­sion­ne­ments res­pec­tifs en miné­raux cri­tiques. Ce der­nier pré­voit de défi­nir de façon coor­don­née des prix plan­chers. En paral­lèle, la Mai­son-Blanche annon­çait une nou­velle stra­té­gie de sto­ckage avec un fonds de 12 mil­liards de dollars. 

Le Groenland, au cœur de l’actualité pour son potentiel minier ?

L’actualité le rap­pelle, le Groen­land cris­tal­lise les convoi­tises. Selon une étude de la Com­mis­sion géo­lo­gique du Dane­mark et du Groen­land publiée en 2023, 23 des 24 matières pre­mières cri­tiques (comme défi­nies par la Com­mis­sion euro­péenne) sont pré­sentes sur ce ter­ri­toire, qui dis­po­se­rait de 36 mil­lions de tonnes de terres rares. Tou­te­fois, seules 1,5 mil­lion de tonnes seraient exploi­tables. Deux mines sont actuel­le­ment actives sur l’île, l’une pour l’exploitation d’anorthosite, l’autre pour l’or. Quant aux terres rares, deux gise­ments pro­met­teurs ont fait lor­gner les puis­sances : Kva­nef­jeld (5ème gise­ment mon­dial d’uranium et deuxième pour les terres rares) et Krin­glerne. Gilles Lepe­sant pré­cise néan­moins que pour le moment « ces deux seuls pro­jets sou­mis aux auto­ri­tés n’ont pas reçu de per­mis d’exploitation ».

À cela, il ajoute que de fortes oppo­si­tions locales per­sistent tan­dis que la teneur pré­cise des gise­ments demeure incer­taine. Sur place, tout manque au déve­lop­pe­ment des acti­vi­tés minières : un cli­mat appro­prié, les infra­struc­tures, la main‑d’œuvre (moins de 60 000 habi­tants), les capi­taux et l’aval de la popu­la­tion. Notons éga­le­ment la pré­sence hypo­thé­tique d’énergies fos­siles. En effet, 13 % du pétrole et 30 % du gaz natu­rel non décou­verts pour­raient se trou­ver en Arc­tique et en par­ti­cu­lier au Groen­land (USGS). Les auto­ri­tés locales ont tou­te­fois ban­ni la pros­pec­tion pétro­lière depuis 2021.

Une faille stratégique pour l’Union européenne

Puis­sance minière au XIXe siècle, l’Europe est désor­mais lar­ge­ment dépen­dante de ses par­te­naires, et ce, pour la qua­si-tota­li­té des métaux. « Pour réa­li­ser sa tran­si­tion éner­gé­tique, l’UE dépend des impor­ta­tions à un niveau oscil­lant entre 75 et 100 % selon les métaux », explique Gilles Lepe­sant. La Cour des comptes euro­péenne a rele­vé début février de nou­veaux chiffres appuyant la dépen­dance de l’UE à Pékin : 97 % du magné­sium, 71 % du gal­lium, 44 % du baryte et 31 % du tungs­tène uti­li­sés en Europe pro­viennent de la Chine. Cette dépen­dance est d’autant plus pré­oc­cu­pante que les besoins explosent. « La demande en lithium – com­po­sant essen­tiel des bat­te­ries des véhi­cules élec­triques – devrait être mul­ti­pliée par 18 d’ici à 2030 et par 60 d’ici à 2050. La demande en terres rares devrait éga­le­ment croître for­te­ment. » Les indus­triels euro­péens se retrouvent en pre­mière ligne face à deux risques majeurs : une rup­ture des appro­vi­sion­ne­ments (pou­vant sur­ve­nir en rai­son de blo­cages poli­tiques, d’aléas sociaux ou de contraintes cli­ma­tiques dans les pays pro­duc­teurs) et une forte vola­ti­li­té des cours.
 
Pour réduire sa dépen­dance à l’égard des four­nis­seurs, la Com­mis­sion euro­péenne a adop­té le plan RESour­ceEU en décembre 2025. Il appar­tient désor­mais aux États membres et au Par­le­ment euro­péen de trans­for­mer les pro­po­si­tions qu’il contient en actions dans les mois à venir. Ce plan est de nature à ini­tier un chan­ge­ment de para­digme. Selon Gilles Lepe­sant, la feuille de route pro­po­sée sug­gère que « le prix ne soit plus le seul cri­tère pris en compte dans les mar­chés publics. La Com­mis­sion encou­rage vive­ment les États à accor­der davan­tage d’importance à la sécu­ri­té d’approvisionnement, quitte à se détour­ner du four­nis­seur le plus offrant », dans l’optique de pri­vi­lé­gier les pro­duc­tions issues du sol euro­péen.  À l’instar d’autres puis­sances (comme les États-Unis, la Chine, le Japon, la Corée du Sud), l’Union euro­péenne devrait éga­le­ment se doter d’une stra­té­gie de sto­ckage commune.

Raffinage et recyclage, les nouveaux piliers de la souveraineté ?

De toute évi­dence, il existe peu de mines en acti­vi­té et les chances d’en ouvrir de nou­velles sont faibles. « Sur le plan géo­lo­gique, l’Union euro­péenne n’est pas en posi­tion de force, néan­moins, elle peut l’être sur le plan tech­no­lo­gique. Le raf­fi­nage et sur­tout le recy­clage sont des pistes pro­met­teuses », selon Gilles Lepe­sant. D’ici 2030, l’UE a l’ambition d’extraire 10 % des métaux dont elle a besoin de son sol, d’en raf­fi­ner 40 % et de recou­rir à hau­teur de 25 % à des maté­riaux recy­clés. Pour y par­ve­nir, Bruxelles envi­sage de clas­ser cer­tains métaux comme « déchets dan­ge­reux » afin d’interdire leur expor­ta­tion. Pour le moment, « une quan­ti­té impor­tante de métaux, avec le cuivre en tête, est envoyée vers la Chine ou la Tur­quie pour reve­nir sous la forme de pro­duits ter­mi­nés en Europe. L’objectif est de conser­ver sur le ter­ri­toire euro­péen une par­tie des déchets afin de sti­mu­ler les filières de recy­clage, déjà actives en Bel­gique, en Fin­lande ou en France ». Quant au raf­fi­nage, réa­li­sé prin­ci­pa­le­ment en Chine, il est pos­sible d’imaginer que les métaux extraits en Afrique, en Asie ou en Amé­rique latine puissent être raf­fi­nés en Europe.

Mal­gré les ambi­tions affi­chées, plu­sieurs obs­tacles demeurent. Sur le plan finan­cier, les bud­gets annon­cés, bien qu’en hausse, res­tent faibles face aux moyens déployés par Washing­ton ou Pékin. De plus, si l’objectif affi­ché par l’UE d’extraire 10 % de ses besoins en métaux sur son sol d’ici 2030 est modeste, il se heurte à la résis­tance des popu­la­tions locales. « La Com­mis­sion euro­péenne sug­gère de revoir cer­taines normes envi­ron­ne­men­tales, mais il sera dif­fi­cile de sur­mon­ter les réti­cences des rive­rains. En témoigne par exemple le pro­jet d’une mine de lithium envi­sa­gée depuis plu­sieurs années par Rio Tin­to en Ser­bie et qui est à ce jour tou­jours au point mort. » Enfin, si les objec­tifs sont fixés à l’échelle euro­péenne, les États conservent le der­nier mot pour la déli­vrance des per­mis d’exploitation.
 
S’agissant des indus­triels, plu­sieurs sec­teurs, notam­ment celui de l’automobile, n’ont que récem­ment pris conscience de leur vul­né­ra­bi­li­té. « Sécu­ri­ser les chaînes d’approvisionnement est deve­nu un enjeu majeur mais le made in Europe ne s’imposera que si l’offre euro­péenne est com­pé­ti­tive », conclut Gilles Lepesant. 

Alicia Piveteau
1Esti­ma­tion de l’US Geo­lo­gi­cal Sur­vey –orga­nisme gou­ver­ne­men­tal amé­ri­cain

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