Nouveau marché carbone européen, ETS2 : démêler le vrai du faux
- L’ETS2 est un nouveau marché des quotas carbone appliqué aux secteurs du transport, du bâtiment et de la petite industrie.
- D’ici 2030, ce marché vise une réduction d’environ 42 % des émissions de CO2 par rapport aux niveaux de 2005 — soit une diminution annuelle moyenne d’environ 5 % par an qui équivaut à 63 millions de tonnes de CO2.
- L’objectif de l’ETS2 est d’encourager des changements de comportement en rendant le passage au véhicule électrique plus attractif ou en incitant à remplacer une chaudière gaz par une pompe à chaleur.
- Les recettes de l’ETS2 sont estimées entre 342 et 570 milliards d’euros pour la période 2027‑2032, mais l’acceptabilité sociale du dispositif fait débat.
- Et la Commission européenne reconnaît elle-même un risque d’impact social si les États n’agissent pas suffisamment.
L’Union européenne projette d’étendre son système d’échange de quotas carbone aux secteurs du transport, du bâtiment et de la petite industrie à partir de 2028, ainsi un nouveau marché européen du carbone s’ouvre : l’ETS21. Conçu pour renforcer le signal-prix, soit l’information sur le prix du carbone en amont, ce dispositif impose des quotas aux fournisseurs de carburants et de combustibles, afin de réduire d’environ 42 %, d’ici à 2030, les émissions de CO2 par rapport aux niveaux de 20052. Cette réduction correspond à une diminution annuelle moyenne d’environ 5 % par an, soit une baisse annuelle d’environ 63 millions de tonnes de CO2 pour ces secteurs combinés3.
Mais le coût induit ricoche sur les consommateurs via les tarifs du carburant et du chauffage. Une incidence qui, par ailleurs, est susceptible de toucher plus de cent millions de foyers européens4. Et parmi eux, les foyers isolés ou monoparentaux seraient plus exposés aux hausses du prix de l’énergie5. De nombreuses interrogations subsistent et illustrent la sensibilité autour du prix du carbone et les préoccupations concernant l’acceptabilité sociale du dispositif. Si bien que plusieurs États membres ont réussi à faire reporter le lancement du marché à 2028. Les États demandent un mécanisme fiable, capable de contenir la volatilité des prix, ainsi qu’un financement pertinent pour le Fonds social pour le climat (SCF), afin de tenir compte des difficultés propres à chaque pays6.
Selon les estimations, pour la période 2027‑2032, les recettes probables de l’ETS2 sont comprises entre 342 et 570 milliards d’euros. Dans ce budget, une part serait redirigée vers le SCF. L’objectif : soutenir les ménages vulnérables et financer la transition énergétique7. Seulement, pour garantir l’efficience du dispositif et son acceptabilité sociale, les paramètres centraux se résument au signal-prix et l’affectation des revenus carbone8.
Pour décrypter les enjeux autour de ce marché, Phuc Vinh Nguyen, chef du Centre énergie de l’Institut Jacques Delors et chercheur sur la politique énergétique française et européenne, a publié en novembre 2025 une étude détaillée sur la gouvernance et les impacts sociaux de l’ETS2, incluant les mécanismes de redistribution et de préfinancement (frontloading) destinés à limiter les effets sur les ménages vulnérables9.
#1 L’ETS2 fonctionnera comme l’ETS actuel, c’est-à-dire que les ménages devront acheter eux-mêmes des quotas carbones : FAUX
Phuc Vinh Nguyen. La finalité est de mettre en place un marché carbone qui renchérit le signal-prix dans les secteurs du transport, du bâtiment et de la petite industrie. Le dispositif ne s’appliquera pas directement aux citoyens, puisqu’il interviendra en amont, mais le coût sera ensuite vraisemblablement intégralement répercuté sur eux. L’idée est d’encourager des changements de comportement grâce à ce signal-prix, par exemple en rendant le passage au véhicule électrique plus attractif sur le long terme ou en incitant à remplacer une chaudière gaz par une pompe à chaleur.
Répartition sectorielle des émissions de GES en France et dans l’UE
Les transports représentent 32 % des émissions nationales de GES en 202210, dont 94 % proviennent du transport routier (principalement véhicules particuliers)11.
L’exploitation des bâtiments contribue à 15,5 % des émissions nationales en 2022. Le résidentiel compte pour deux tiers, le tertiaire pour un tiers ; chauffage, eau chaude et cuisson expliquent l’essentiel des émissions12.
Les transports routiers comptent pour environ 30 % des émissions liées à l’énergie.
Les bâtiments résidentiels et tertiaires représentent 12–15 % des émissions totales13.
# 2 Les recettes générées par l’ETS2, estimées entre 342 et 570 milliards d’euros d’ici 2032 selon le Parlement européen, permettront mécaniquement de protéger les ménages vulnérables : INCERTAIN
PVN. Une part importante doit aller à la compensation pour les ménages aux revenus les plus faibles et pour ceux en situation de précarité énergétique. Une autre part doit soutenir des investissements dont le coût d’entrée est élevé, comme les véhicules électriques ou les pompes à chaleur, via des dispositifs de type MaPrimeRénov ou le leasing social. L’enjeu est de trouver un équilibre afin que la compensation ne devienne pas trop dominante, car le mécanisme vise à réduire progressivement l’usage des énergies fossiles.
Les enquêtes d’opinion montrent que l’acceptabilité des taxes ou prix carbone est plutôt faible en France, autour de moins de 50 %. Elle augmente toutefois lorsque l’utilisation des revenus est clairement orientée vers la transition énergétique et qu’elle cible les ménages les plus vulnérables. Le dernier sondage de l’ADEME confirme cette tendance. Les expériences européennes14 montrent aussi que l’acceptabilité dépend beaucoup de l’utilisation intégrale des revenus pour des actions de transition destinées à ceux qui subissent le plus le coût de cette transition.

#3 Les ménages vulnérables ne subiront pas de hausse des prix du chauffage ou du carburant, car le SCF compensera l’intégralité des surcoûts liés à l’ETS2 : FAUX
PVN. Aucune source institutionnelle ne garantit une compensation intégrale. Les hausses de prix dépendront du marché, des choix des fournisseurs et de choix nationaux, en plus de l’efficacité des dispositifs mis en place. Même avec le SCF, il existe un risque que certains ménages subissent encore des hausses significatives. La Commission reconnaît elle-même un risque d’impact social si les États n’agissent pas suffisamment. Dans d’autres pays ayant mis en place des prix carbone similaires, l’efficacité des compensations dépendait largement de la rapidité et de la précision des dispositifs de redistribution.
Un compte rendu de Transport & Environment préconise que le préfinancement des recettes carbone via l’ETS2 pourrait soutenir la transition énergétique tout en atténuant l’impact sur les ménages vulnérables, à condition de mettre en place un accompagnement social d’envergure 15.
#4 Utiliser de façon anticipée les recettes futures de l’ETS2 dès 2026 permettrait de réduire l’impact social dès le lancement du système : VRAI…avec prudence
PVN. Plusieurs États et ONG, dont Carbon Market Watch, soutiennent cette option. L’idée est économiquement cohérente : investir avant que la hausse de prix ne réduise la vulnérabilité des ménages.
Cela suppose de mobiliser les ressources disponibles rapidement et de coordonner les aides à l’échelle nationale afin de créer une stimulation de la demande en technologies propres et idéalement européennes.
Le succès de cette approche dépendra de la capacité administrative à déployer efficacement ces financements et à les orienter vers les investissements les plus pertinents. Cette stratégie ne compense pas automatiquement tous les ménages vulnérables, mais elle peut limiter significativement l’impact social des premiers prix carbone.
Nos analyses récentes prolongent cette proposition en l’élargissant. L’idée est de recourir à un mécanisme de frontloading qui consiste à emprunter dès maintenant et à rembourser sur les futurs revenus carbone (figure 2). Ce mécanisme devrait aussi être appliqué à l’ETS1. Il permettrait de lever environ 200 milliards d’euros entre 2028 et 2034, de les dépenser immédiatement et de financer exclusivement des investissements de décarbonation, pas de la compensation. C’est cohérent, puisqu’il s’agit de dépenses d’investissement, qui peuvent avoir un effet positif sur l’économie. Cela requiert toutefois une communication forte pour bien expliquer le lien entre le prix carbone et les investissements rendus possibles.

#5 Le démarrage de l’ETS2 en 2027 est certain, car les États membres soutiennent unanimement le calendrier : FAUX
Un report en 2028 a déjà été acté par les États membres et par le Parlement européen, même s’il doit encore être formalisé. La directive permettait un report jusqu’en 2028, mais pas au-delà. Aller plus loin nécessiterait une renégociation complète, ce qui serait extrêmement complexe. Les États doivent désormais créer les conditions permettant une entrée en vigueur avec un prix contenu. Notre recommandation est de mettre en place un prix plancher et un prix plafond, ce qui garantit un niveau minimal de revenus pour rembourser l’emprunt commun et limite la volatilité excessive des prix. Il faut aussi tenir compte des points de départ très différents entre États membres, car neuf pays ont déjà un prix carbone national sur ces secteurs, alors que d’autres, notamment en Europe de l’Est, n’en ont pas et disposent de niveaux de vie plus faibles.
L’ETS2 a été discuté dans le cadre de la détermination des objectifs 2035 et 2040, et le report avait été utilisé comme élément de négociation pour parvenir à un accord. Les discussions à venir devraient davantage se concentrer sur le budget européen 2028–2034. Le potentiel report pourrait alors redevenir une variable de négociation dans ces débats.

