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Une crise financière peut-elle avoir lieu prochainement aux États-Unis ?

Patrick_Artus
Patrick Artus
conseiller économique d'Ossiam et membre du Cercle des économistes
En bref
  • La forte valorisation des actions américaines et le niveau très élevé du déficit public sont des conséquences de la politique de l’Administration Trump.
  • Les dernières projections du Congresssional Budget Office (CIO) montrent que le taux d'endettement public sera de 101 % du PIB en 2026 et augmentera jusqu'à 120 % du PIB en 2036, puis jusqu'à 170 % du PIB en 2056.
  • La dépréciation du dollar peut engendrer une baisse d’attractivité des États-Unis pour les investisseurs étrangers.
  • Par le passé, l’augmentation rapide des indices boursiers, comme c’est le cas pour le PER et CAPE de Shiller, ont conduit à des périodes de reflux importantes.
  • Enfin, l’éclatement de la bulle de l’IA est possible.

Les inter­ve­nants des mar­chés finan­ciers ne croient pas aujourd’­hui au déclen­che­ment d’une crise finan­cière majeure aux États-Unis. En effet, le taux d’in­té­rêt à long terme (à 10 ans sur la dette publique) est voi­sin de 4 %, alors que la crois­sance nomi­nale dans la période récente est supé­rieure à 6 % ; l’eu­ro vaut 1,18 dol­lar, ce qui ne montre pas une sous-éva­lua­tion visible du dol­lar ; l’in­dice S&P 500 n’a pas varié depuis le début de l’an­née, mais a pro­gres­sé de 12 % sur un an. L’an­ti­ci­pa­tion d’une crise finan­cière impli­que­rait une forte hausse des taux d’in­té­rêt à long terme, un recul violent du dol­lar et un reflux des indices bour­siers aux États-Unis. Pour­tant, on peut s’in­quié­ter des effets de la poli­tique menée par l’ad­mi­nis­tra­tion Trump, de la forte valo­ri­sa­tion des actions, du niveau très éle­vé du défi­cit public et donc on peut craindre qu’une crise finan­cière se déclenche dans le pays.

Politiques économiques dangereuses

L’Ad­mi­nis­tra­tion Trump mène des poli­tiques dan­ge­reuses pour la sta­bi­li­té finan­cière. Il s’a­git d’a­bord d’une ten­ta­tive de prise de contrôle de la Réserve fédé­rale, avec la nomi­na­tion de Kevin Warsh comme futur pré­sident, assor­tie de pro­cé­dures judi­ciaires contre Lisa Cook, membre du conseil des gou­ver­neurs de la FED, et de l’actuel pré­sident Jérôme Powell. On sait que Donald Trump sou­haite une forte baisse des taux d’in­té­rêt à court terme (il a par­lé d’un objec­tif de taux d’in­té­rêt de 1 % contre 3,5 % aujourd’­hui), d’où le risque de perte de cré­di­bi­li­té de la Réserve fédé­rale. Il s’a­git ensuite du recul des bud­gets des Agences fédé­rales de recherche et des uni­ver­si­tés et du rejet de l’im­mi­gra­tion. Le nombre d’im­mi­grés ayant un emploi a bais­sé de 1 mil­lion depuis l’ar­ri­vée de Donald Trump à la Mai­son Blanche. Les déci­sions de l’ad­mi­nis­tra­tion Trump peuvent conduire à un recul de la demande de titres du tré­sor des États-Unis et à une dépré­cia­tion du dol­lar, en rai­son de la perte de cré­di­bi­li­té de la Réserve fédé­rale et de la moindre attrac­ti­vi­té des États-Unis pour les inves­tis­seurs étrangers.

Valorisation très forte des actions américaines

Le mar­ché des actions amé­ri­caines est très cher, comme le montre le PER (ratio de l’in­dice bour­sier au béné­fice par action) de 28 pour le S&P 500, comme le montre aus­si le CAPE de Shil­ler (le CAPE est le ratio de la capi­ta­li­sa­tion bour­sière aux béné­fices lis­sés sur 10 ans et ajus­tés de l’in­fla­tion) qui est de 41, très proche de son pic de 2000 (44) et supé­rieur à son niveau de 1929 avant le déclen­che­ment de la Grande réces­sion (32).

Cette valo­ri­sa­tion très éle­vée de mar­ché des actions amé­ri­caines est due à l’u­ti­li­sa­tion mas­sive du mar­ging cre­dit (cré­dit avec appel de marges pour ache­ter des actions), dont l’en­cours a pro­gres­sé de 600 mil­liards de dol­lars au début de 2023 à 1240 mil­liards de dol­lars en jan­vier 2026.

L’his­toire montre que des valo­ri­sa­tions très éle­vées des actions sont sui­vies de périodes de recul des indices bour­siers ; de plus le finan­ce­ment par le cré­dit des achats d’ac­tions accroît le risque d’ins­ta­bi­li­té finan­cière puisque si le mar­ché recule. Les ménages devront vendre à perte une par­tie de leur por­te­feuille d’ac­tions pour faire face aux appels de marge.

Déficit public extrêmement élevé

Les der­nières pro­jec­tions du Congress­sio­nal Bud­get Office (CIO) montrent que le défi­cit fédé­ral sera de 5,8 % du PIB en 2026 (le même chiffre qu’en 2025) et pro­gres­se­ra à 6,7 % du PIB en 2036 ; le taux d’en­det­te­ment public est de 101 % du PIB en 2026 et aug­men­te­ra jus­qu’à 120 % du PIB en 2036 et jus­qu’à 170 % du PIB en 2056. Cette dérive des finances publiques vient des baisses d’im­pôts pré­vues dans le « One Big Beau­ti­ful Bill Act ». Elle sera plus impor­tante encore si les dépenses mili­taires aug­mentent effec­ti­ve­ment de 1000 à 1500 mil­liards de dol­lars en 2027, ce qu’a annon­cé Donald Trump, et si une par­tie des hausses de droits de douane inva­li­dée par la Cour Suprême n’est pas réta­blie (la hausse des droits de douane implique un sup­plé­ment de recettes fis­cales de 250 mil­liards de dol­lars en année pleine). Le risque est que les États-Unis soient confron­tés à la fois à un défi­cit public très éle­vé, à la concur­rence des titres publics japo­nais avec la hausse des taux d’in­té­rêt à long terme au Japon, à la réduc­tion des achats de titres du tré­sor des États-Unis par les Euro­péens, avec la hausse des inves­tis­se­ments et des dépenses mili­taires en Europe, qui vont y amoin­drir l’ex­cé­dent de la balance courante.

Un risque qu’il ne faut pas ignorer de crise financière aux États-Unis

On pour­rait donc obser­ver aux États-Unis une hausse des taux d’intérêt à long terme, avec la hausse du taux d’endettement public, la perte de cré­di­bi­li­té de la Réserve fédé­rale et le recul des achats de titres du tré­sor par les non-rési­dents ; une forte dépré­cia­tion du dol­lar, les États-Unis deve­nant moins attrac­tifs pour les capi­taux étran­gers, qu’ils soient inves­tis en obli­ga­tions du tré­sor ou en actions ; un recul impor­tant de la valo­ri­sa­tion des actions amé­ri­caines, en rai­son de cette valo­ri­sa­tion très éle­vée et de la hausse des taux d’intérêt à long terme.

Le fait que les entre­prises tech­no­lo­giques amé­ri­caines ont déci­dé d’in­ves­tir des sommes énormes dans l’In­tel­li­gence arti­fi­cielle (600 mil­liards de dol­lars d’in­ves­tis­se­ment en 2026 pour Alpha­bet, Ama­zon, Meta, Micro­soft et Oracle) peut aus­si contri­buer à une crise bour­sière, si les pro­fits géné­rés par ces inves­tis­se­ments sont infé­rieurs aux anti­ci­pa­tions et à une crise sur le mar­ché de la dette pri­vée puisque la moi­tié envi­ron de ces inves­tis­se­ments sont finan­cés sur ce mar­ché, avec des condi­tions de plus en plus laxistes (cove­nants « light », levier d’en­det­te­ment éle­vé).

Le consen­sus selon lequel les taux d’in­té­rêt à long terme res­te­ront bas, le dol­lar rai­son­na­ble­ment fort, le mar­ché bour­sier en hausse et le mar­ché de la dette pri­vée en bonne san­té aux États-Unis est donc plu­tôt douteux.

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