Le photovoltaïque s’est imposé comme l’une des technologies énergétiques les plus compétitives au monde. Entre 2010 et 2023, le coût actualisé de l’électricité (LCOE) des centrales photovoltaïques au sol a chuté de près de 90 %, passant d’environ 460 dollars par mégawattheure ($/MWh) à moins de 45 $/MWh à l’échelle mondiale1. En Europe, la capacité installée ne cesse d’augmenter (figure 1) et elle a même dépassé 260 GW en 2023, avec une croissance annuelle supérieure à 25 % (figure 2).

Cette dynamique masque toutefois une réalité plus complexe. Si la production d’électricité est quasi décarbonée à l’usage, les impacts environnementaux du photovoltaïque se concentrent en amont et en aval du cycle de vie : extraction de matières premières critiques, fabrication énergivore des modules, artificialisation des sols, et gestion de la fin de vie.

L’écoconception devient dès lors un levier stratégique central pour concilier déploiement massif, soutenabilité environnementale et acceptabilité territoriale. Cet article propose une lecture structurée des apports de la littérature académique et des enseignements empiriques issus d’un projet de recherche portant sur des fermes solaires au sol, afin d’identifier les leviers d’écoconception les plus robustes et opérationnels.
Contrairement à une vision encore largement répandue, réduire l’empreinte environnementale d’une centrale photovoltaïque ne signifie pas renchérir son coût. Des travaux de référence montrent que de simples ajustements de conception peuvent réduire les impacts environnementaux. Cette atténuation va de 1 % jusqu’à 13 %, pour un surcoût inférieur à 0,1 % du LCOE2.
Les leviers les plus efficaces concernent des paramètres classiques du design des centrales — rapport entre la puissance crête en courant continu (DC) du panneau solaire et la puissance nominale en courant alternatif (AC) de l’onduleur, espacement des rangées, inclinaison des panneaux ou réduction des pertes électriques — plaidant pour une approche multicritère intégrant dès l’amont l’écoconception.
Le véritable point chaud environnemental se situe dans la fabrication des modules. La littérature est sans ambiguïté : environs 70 % de l’empreinte carbone d’une ferme solaire provient de la fabrication des panneaux photovoltaïques3 (figure 3).

Le déterminant principal n’est pas tant le rendement final que le mix électrique utilisé pour la production du silicium, la phase de purification restant de loin la plus émissive. Ce constat explique pourquoi les leviers d’écoconception les plus puissants se situent en amont, au niveau industriel et territorial, bien plus qu’au niveau du dimensionnement des centrales.
La gestion de fin de vie : un enjeu territorial et technologique
Les travaux sur l’économie circulaire montrent que le recyclage des panneaux solaires, pris isolément, n’est pas une solution miracle. Au-delà d’environ 80 km entre une centrale et une usine de traitement, les bénéfices environnementaux du recyclage peuvent être annulés par les impacts du transport4. À l’inverse, les mesures d’écoconception — conception démontable, réduction de la masse des matériaux, finesse des cellules — génèrent des gains environnementaux jusqu’à quatre fois supérieurs à ceux obtenus par la seule augmentation des taux de recyclage5. Ces résultats de recherche conduisent à une conclusion structurante : l’écoconception des fermes solaires ne peut être pensée indépendamment de la localisation des projets, des flux de matières et des filières territoriales de recyclage.
Pour comprendre comment l’écoconception se traduit concrètement dans les fermes solaires, notre recherche s’est appuyée sur l’analyse approfondie de plusieurscentrales photovoltaïques au sol, sans stockage par batterie, situées en Europe et en Amérique du Nord. Tous les projets étudiés étaient suffisamment avancés — en exploitation ou en phase de développement — pour permettre un retour d’expérience sur les choix de conception et leurs effets environnementaux, économiques et territoriaux.

L’étude a croisé des données techniques et documentaires (études d’impact, documents de conception, littérature scientifique) avec des échanges directs avec des acteurs de projets, afin d’aller au-delà des intentions affichées et d’analyser les pratiques effectives d’écoconception. Cette approche comparative a permis d’identifier, au fil des cas, des leviers récurrents, mais aussi des stratégies très différenciées selon les contextes locaux.
Cinq fermes solaires illustrent ces trajectoires contrastées.
- À Caen-la-Mer, le photovoltaïque devient un outil de requalification urbaine, en redonnant un usage à une ancienne friche industrielle polluée grâce à des choix de conception réversibles et une intégration paysagère soignée.
- À Gramat, sur une ancienne décharge, la centrale combine pâturage ovin, prairies mellifères et dispositifs favorables à la faune, montrant comment un projet solaire peut contribuer à une restauration écologique progressive.
- À Tresserre, l’agriviltaïsme viticole révèle le potentiel du solaire comme outil d’adaptation climatique, avec des réductions mesurées des besoins en irrigation et une meilleure résilience des cultures face aux épisodes de chaleur extrême.
- Outre-Atlantique, le projet Eagle Point Solar, dans l’Oregon, pousse plus loin la logique de co-bénéfices en intégrant la biodiversité, l’apiculture et la régénération des sols tout en dépassant la simple logique de réduction d’impact.
- Enfin, à Aucaleuc, sur un ancien site militaire, l’écoconception se joue aussi sur le terrain social, à travers une forte concertation locale, un financement participatif et des dispositifs pédagogiques renforçant l’ancrage territorial du projet.
L’analyse croisée de ces projets a permis d’identifier huit leviers d’écoconceptions similaires, mais mobilisé de manière très différente selon les contextes. Ces leviers ont ensuite été hiérarchisés selon deux critères simples et opérationnels : leur niveau d’impact (environnemental, économique et social) et leur capacité à être reproduits dans d’autres territoires. Cette lecture croisée, met en évidence un enseignement clé : certaines actions relèvent de principes génériques applicables à tout projet solaire, tandis que d’autres ne prennent tout leur sens qu’en interaction étroite avec les spécificités locales.
Ces leviers ont ensuite été positionnés selon deux axes, l’impact et la transférabilité, permettant de distinguer plusieurs catégories (figure 4). D’abord, des leviers prioritaires, comme la fin de vie et la gestion des sols, applicables à tous les projets. Ils résonnent directement avec les attentes industrielles, telles que la sécurisation d’approvisionnement et la baisse de dépendance aux matières vierges, ainsi qu’avec les exigences réglementaires comme la REP et la NZIA. La gestion de la fin de vie bénéficie déjà de filières matures, notamment SOREN pour le recyclage et la valorisation des métaux et bétons. Elle est applicable à toutes les centrales et offre un bénéfice direct en termes de circularité et de réduction des déchets. La limitation de l’artificialisation des sols, qui passe par l’ancrage sur pieux battus, l’absence de dalle béton, le câblage aérien et le maintien d’un couvert végétal, est désormais une pratique standardisée garantissant la réversibilité des installations et une meilleure acceptabilité locale.

Ensuite, des leviers conditionnels très puissants, mais dépendants du contexte, comme l’agrivoltaïsme et la réhabilitation de friches. La réhabilitation de friches industrielles, militaires ou de décharges permet de maximiser l’évitement d’artificialisation et la valorisation écologique, mais ce type de foncier est rare, ce qui limite la transférabilité. La cohabitation avec l’élevage et l’agrivoltaïsme viticole offrent un fort potentiel socio-économique en permettant le maintien de filières agricoles et la valeur ajoutée des productions, mais restent dépendants de contextes agricoles spécifiques, comme les zones d’élevage ou les vignobles. Ils nécessitent aussi un dialogue étroit avec les acteurs locaux.
Enfin, des leviers de soutien essentiels pour l’acceptabilité sociale et territoriale. La préservation de la biodiversité à travers les habitats, la fauche raisonnée et les couverts herbacés reste essentielle, mais son effet dépend fortement des écosystèmes locaux et de mesures ponctuelles. L’intégration paysagère améliore l’acceptabilité sociale, mais son impact écologique direct demeure limité. L’éducation environnementale possède une forte valeur symbolique et sociale en matière de pédagogie et de sensibilisation, mais elle contribue peu à la performance globale des fermes solaires.
L’écoconception comme socle du solaire de demain
Les enseignements croisés de la littérature et des études de cas convergent vers un message clair : l’écoconception des fermes solaires ne peut plus être pensée comme un supplément optionnel. Elle constitue désormais le socle technique, environnemental et territorial du déploiement photovoltaïque.
Les projets les plus robustes sont ceux qui :
- Systématisent les leviers universels (réversibilité, fin de vie, sobriété foncière) ;
- Activent les leviers territorialisés lorsque le contexte le permet ;
- Intègrent la gouvernance locale et l’acceptabilité dès la conception.
À mesure que le solaire devient une infrastructure majeure des territoires, sa légitimité reposera sur sa capacité à produire de l’énergie tout en préservant les sols, les ressources et les écosystèmes. L’écoconception n’est plus une contrainte : elle est le vecteur stratégique de la soutenabilité du photovoltaïque à long terme.