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Réduction des gaz à effet de serre : quand la Chine cumule les paradoxes

Jean-Paul Maréchal_VF
Jean-Paul Maréchal
maître de conférences en science économique à l'université Paris-Saclay, directeur adjoint de l'IDEST
En bref
  • Avant son attitude volontariste avec l’accord de Paris en 2015, la Chine s'est refusé à un engagement de réduction d'émissions de GES dans le cadre du protocole de Kyoto de 1997.
  • Parmi les engagements de la CDN chinoise figure un souhait d’augmentation de 20 % d’ici 2023 du non-fossile dans la consommation d’énergie primaire.
  • Le 15e plan quinquennal chinois fait part d’un souhait de multiplier par six les capacités de production d’énergie solaire et éolienne en comparaison de 2020.
  • En 2022, les capacités mondiales de production chinoise représentent 68% de l’extraction des terres rares dans le monde et en transforment 90%.
  • L’actuel marché du carbone chinois, débuté en 2021, ne régule actuellement que les émissions de CO2 du secteur électrique, mais il prévoit couvrir huit secteurs.

Pre­mier émet­teur mon­dial de dioxyde de car­bone, la Chine incarne tous les para­doxes de la tran­si­tion éner­gé­tique pla­né­taire. En deux décen­nies, le géant asia­tique est pas­sé d’un refus caté­go­rique de tout enga­ge­ment lors du pro­to­cole de Kyo­to en 1997 à un rôle de lea­der dans l’ac­cord de Paris en 2015, annon­çant fin 2025 une réduc­tion de 7 à 10 % de ses émis­sions de GES d’i­ci 2035. Pour­tant, cette ambi­tion coexiste avec une dépen­dance mas­sive au char­bon et l’ou­ver­ture conti­nue de cen­trales fos­siles. Der­rière ces contra­dic­tions anti­no­miques se des­sine en réa­li­té une stra­té­gie pré­mé­di­tée que Jean-Paul Maré­chal, maître de confé­rences en sciences éco­no­miques, nous pro­pose d’appréhender.

La Chine est passée en quelques années d’un refus de tout engagement en matière de réduction de GES à une volonté de leadership. Comment expliquer cette évolution ?

Jean-Paul Maré­chal. De pays refu­sant tout enga­ge­ment chif­fré dans le cadre du pro­to­cole de Kyo­to en 1997, la Chine est en effet deve­nue l’un des acteurs essen­tiels de la concep­tion et de l’adoption de l’accord de Paris en 2015. Plu­sieurs fac­teurs expliquent ce chan­ge­ment de cap. D’une part, les auto­ri­tés chi­noises ont pris de conscience, à par­tir des années 2000, des effets nocifs de la pol­lu­tion de l’air sur la san­té de la popu­la­tion et des consé­quences néga­tives du réchauf­fe­ment cli­ma­tique sur le pays, notam­ment la mise en dan­ger des villes côtières, des effets sur l’agriculture, etc. D’autre part, Pékin a rapi­de­ment com­pris les poten­tia­li­tés éco­no­miques en termes d’exportations et du déve­lop­pe­ment de tech­no­lo­gies bas car­bone. Der­nier fac­teur, la recherche de l’amélioration de son image inter­na­tio­nale a éga­le­ment contri­bué au nou­veau posi­tion­ne­ment « éco­lo­gique » du pays.

Le mar­ché car­bone chi­nois, qui a démar­ré en 2021, ne régule actuel­le­ment que les émis­sions de CO2 du sec­teur électrique

C’est dans ce contexte, et avec une atti­tude volon­ta­riste que Pékin pro­pose en vue de la COP21 de Paris en 2015 sa CDN (Contri­bu­tion déter­mi­née au niveau natio­nal) avec quatre enga­ge­ments phares :

  • Par­ve­nir au pic d’émissions de dioxyde de car­bone autour de 2030 et tout mettre en œuvre pour y par­ve­nir avant ;
  • Réduire les émis­sions de CO2 par uni­té de PIB de 60 à 65% d’ici 2030 par rap­port à leur niveau de 2005 ;
  • Aug­men­ter la part du non-fos­sile dans la consom­ma­tion d’énergie pri­maire autour de 20% d’ici 2030 ;
  • Accroître le stock de bois en forêt d’environ 4,5 mil­liards de mètres cubes d’ici 2030 par rap­port à son niveau de 2005.

Deux ans plus tard à Pékin, le 18 octobre 2017, lors du 19e Congrès du PCC (Par­ti Com­mu­niste Chi­nois), Xi Jin­ping déclare que c’est à la Chine « qu’il revient d’accomplir l’édification de la civi­li­sa­tion éco­lo­gique, ses effets béné­fiques pro­fi­te­ront aux géné­ra­tions suc­ces­sives de Chi­nois durant des siècles ».

En vue de la COP 30 de Belém, au Brésil, fin 2025, XiJinping annonce de nouveaux engagements : diminuer les émissions de GES du pays de 7 % à 10 % par rapport au pic, et ce, à l’horizon 2035. Comment la Chine compte-t-elle y parvenir ? 

En 2020, les auto­ri­tés chi­noises avaient annon­cé un pla­fon­ne­ment des émis­sions « avant » 2030 et non plus « autour » de 2030 ; une réduc­tion de l’intensité car­bone du pays de « plus de 65% » et non plus d’une pro­por­tion com­prise « entre 60 et 65% » ; une part des éner­gies renou­ve­lables qui devait atteindre 25% d’ici 2030 et, enfin, la neu­tra­li­té car­bone du pays pour 2060. Mais, c’est bien à l’automne 2025, lors de l’annonce du pro­jet du 15e plan quin­quen­nal chi­nois (2026–2030), que les annonces plus signi­fi­ca­tives sont faites.

Il s’agit cette fois de réduire de 7 à 10% les émis­sions de GES par rap­port à leur pic en aug­men­tant notam­ment les sources d’énergie non fos­siles à 30% de la consom­ma­tion éner­gé­tique totale, et en mul­ti­pliant par six les capa­ci­tés de pro­duc­tion d’énergie solaire et éolienne par rap­port à leur niveau de 2020. Ces enga­ge­ments sont inté­gra­le­ment repris dans la CDN chi­noise pour la COP30.

Lorsque Xi Jin­ping dévoile les axes de ce futur 15e plan quin­quen­nal, il insiste sur le « rôle moteur de l’innovation scien­ti­fique et tech­no­lo­gique » et la néces­si­té d’ « accé­lé­rer la tran­si­tion éco­lo­gique à tous les niveaux ».  Le point 46 des pro­po­si­tions du Comi­té cen­tral du Par­ti com­mu­niste chi­nois sur l’élaboration du 15e plan quin­quen­nal de déve­lop­pe­ment éco­no­mique et social1, pré­cise qu’en aug­men­tant conti­nuel­le­ment la part des éner­gies nou­velles dans le mix éner­gé­tique, il fau­dra veiller à ce que le rem­pla­ce­ment des éner­gies fos­siles se déroule de « manière sûre, fiable et ordon­née », en ajou­tant que si le déve­lop­pe­ment des filières éolienne, pho­to­vol­taïque, hydro­élec­trique et nucléaire doit être pour­sui­vi, cela ne signi­fie pas l’abandon des éner­gies fos­siles. Quant au point 47, il appelle à la mise en place d’un double sys­tème de contrôle des émis­sions (en inten­si­té et en volume) et à l’extension du mar­ché de quo­tas d’émissions à un nombre sup­plé­men­taire de branches d’activités. En effet, le mar­ché car­bone chi­nois, qui a démar­ré en 2021, ne régule actuel­le­ment que les émis­sions de CO2 du sec­teur élec­trique. Il est pré­vu qu’à terme, il couvre huit sec­teurs (indus­trie lourde, chimie…).

Comment concilier les ambitions de réduction de GES avec une forte dépendance au charbon ?

Le mix éner­gé­tique chi­nois reste for­te­ment car­bo­né, et le char­bon, bien qu’en déclin, joue un rôle majeur. Selon l’Agence inter­na­tio­nale de l’énergie, en 2023, le char­bon est à l’origine de 71% de l’énergie pro­duite et de 61% de l’offre d’énergie. Le pre­mier semestre 2025 a vu la com­mande de 21GW de capa­ci­tés de pro­duc­tion au char­bon – le plus haut niveau pour un semestre depuis 2016 – ce qui por­te­ra le chiffre total de construc­tion et de com­mandes à 80GW en 2025. Dans ce contexte, on com­prend mieux pour­quoi, lors de la COP26 de Glas­gow en 2021, Pékin ne s’est pas oppo­sé à la demande indienne faite à la der­nière minute de rem­pla­cer dans le texte final « sor­tie pro­gres­sive du char­bon » par « réduc­tion pro­gres­sive du charbon ».

Le char­bon étant très abon­dant dans le sous-sol chi­nois, la tran­si­tion éner­gé­tique appa­raît, aux yeux de cer­tains diri­geants, comme poten­tiel­le­ment contra­dic­toire avec la sécu­ri­té éner­gé­tique du pays. Par ailleurs, la struc­ture du réseau élec­trique a lar­ge­ment été pen­sée en fonc­tion du char­bon et les res­pon­sables régio­naux ne pré­fèrent pas dépendre les uns des autres en matière d’approvisionnement éner­gé­tique. À cela s’ajoute le fait que les construc­tions de cen­trales à char­bon forment un vivier d’emplois conséquent.

En 2024, plus de la moitié des panneaux solaires installés dans le monde ont été posés en Chine. Championne des énergies vertes, la Chine a‑t-elle fait de la transition énergétique un vecteur de puissance ?

Comme le sou­ligne un récent rap­port du CREA (Cen­ter for Research on Ener­gy and Clean Air)2, l’installation d’éoliennes et de pan­neaux solaires en 2025 sera plus que suf­fi­sant pour faire face à la crois­sance de la demande en élec­tri­ci­té. Quant au déve­lop­pe­ment des filières bas car­bone, en termes de capa­ci­tés mon­diales de pro­duc­tion, la Chine repré­sente (en 2021) dans le solaire : 97% des maté­riaux semi-conduc­teurs et 85% des cel­lules, dans l’éolien off-shore 84% des pales, 73% des nacelles et 54% des tours3. En 2022, elle extrait 68% des terres rares dans le monde et en trans­forme 90% 4.

À défaut de « ver­dir » son éco­no­mie aus­si vite qu’elle le vou­drait, ou qu’il le fau­drait, la Chine a réus­si à s’assurer un qua­si-mono­pole sur les chaînes de valeur de maintes tech­no­lo­gies et pro­duits bas car­bone. Elle place ain­si l’Europe devant le dilemme sui­vant : accé­lé­rer sa tran­si­tion éner­gé­tique en impor­tant mas­si­ve­ment des pro­duits chi­nois ou la ralen­tir en ten­tant de déve­lop­per ses propres inno­va­tions et capa­ci­tés de production.

Propos recueillis par Alicia Piveteau
1Pro­po­si­tions du Comi­té cen­tral du Par­ti com­mu­niste chi­nois sur l’élaboration du 15e plan quin­quen­nal de déve­lop­pe­ment éco­no­mique et social. URL : https://​fran​cais​.cgtn​.com/​d​i​r​e​c​t​/​a​5​5​9​8​2​6​9​4​5​c​a​4​7​9​1​b​a​3​5​d​6​d​8​6​7​4​7​6​c​d​0.pdf
2CREA, « Coal il losing ground but not let­ting go », 8/2025. URL : https://​ener​gyand​clea​nair​.org/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​/​c​h​i​n​a​s​-​c​o​a​l​-​i​s​-​l​o​s​i​n​g​-​g​r​o​u​n​d​-​b​u​t​-​n​o​t​-​l​e​t​t​i​n​g-go/
3Mario Dra­ghi, « The future of Euro­pean com­pe­ti­ti­ve­ness. Part A. A com­pe­ti­ti­ve­ness stra­te­gy for Europe », sep­tembre 2024, p. 42.  URL : The Dra­ghi report on EU com­pe­ti­ti­ve­ness
4Mario Dra­ghi, « The future of Euro­pean com­pe­ti­ti­ve­ness. Part B. | In-depth ana­ly­sis and recom­men­da­tions », op. cit., p. 47.

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