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Sécurité spatiale : l’im​pos​sible consensus des puissances

Rajeswari Pillai Rajagopalan 1
Rajeswari Pillai Rajagopalan
directrice du Centre for Security, Strategy & Technology de l'Observer Research Foundation, New Delhi

Au cours des der­nières décen­nies, l’es​pace était géré par une poi­gnée d’ac​teurs clés, dont les États-Unis et l’U​nion sovié­tique. Mais cette époque est révo­lue. La mul­ti­pli­ci­té des acteurs (socié­tés pri­vées, nou­veaux états) aujourd’​hui pré­sents dans l’es​pace — tant en nombre qu’en diver­si­té — a accen­tué le défi de la gou­ver­nance mon­diale. Mais quelles sont les règles ? Et com­ment les faire respecter ?

L’es​pace : une zone fragile

Dans le contexte actuel, il est deve­nu qua­si­ment impos­sible de trou­ver un consen­sus entre les par­ties pre­nantes. Nous assis­tons à une uti­li­sa­tion accrue de l’es​pace dans les opé­ra­tions mili­taires conven­tion­nelles, que ce soit pour la com­mu­ni­ca­tion, le posi­tion­ne­ment, la navi­ga­tion, ou encore des mis­sions de syn­chro­ni­sa­tion. Alors que pen­dant long­temps, les mili­taires uti­li­saient prin­ci­pa­le­ment l’es​pace à des fins stratégiques1, pour le contrôle des armes ou encore pour l’ap​pli​ca​tion des trai­tés. À cela s’a​joute l’ar​ri​vée de nou­velles tech­no­lo­gies, tel l’en​tre​tien des satel­lites en orbite2 par exemple, qui per­mettent d’ins​pec​ter, de ravi­tailler et de répa­rer à dis­tance des satel­lites afin de pro­lon­ger leur durée de vie ou de net­toyer l’es​pace de ses déchets. Bien que ces tech­no­lo­gies soient en appa­rence paci­fiques, les ten­sions géo­po­li­tiques crois­santes ont sus­ci­té des soup­çons quant à leur utilisation.

Pour­tant, aucune réglementation34 n’a été éla­bo­rée et, à en juger par l’é​tat des rela­tions entre les grandes puis­sances, il est peu pro­bable qu’il y ait des pro­grès à ce sujet dans un ave­nir proche. Même si les États-Unis res­tent en tête dans presque tous les aspects de la course aux tech­no­lo­gies spa­tiales, les capa­ci­tés crois­santes de la Chine et son désir de réécrire les règles en vigueur ont ren­du la gou­ver­nance spa­tiale plus difficile.

Définir les règles : un exercice problématique

L’é​dic​tion de règles au niveau inter­na­tio­nal est deve­nue pro­blé­ma­tique pour plu­sieurs rai­sons majeures. Le pre­mier obs­tacle est l’ab​sence d’en​tente entre les grandes puis­sances. Des pays comme la Chine et la Rus­sie affirment ain­si que la course à l’ar​me​ment et l’im​plan​ta​tion d’armes dans l’es​pace sont des enjeux de sécu­ri­té cri­tiques. Les États-Unis et leurs alliés consi­dèrent quant à eux que le déve­lop­pe­ment et le déploie­ment de capa­ci­tés de contre-espace — des tech­no­lo­gies per­met­tant d’an​nu​ler les avan­tages décou­lant de l’ex​ploi​ta​tion de l’es​pace — de la part de puis­sances tierces consti­tuent un danger.

Ain­si, l’es​pace n’est « plus un sanc­tuaire5 contre les attaques et les sys­tèmes spa­tiaux sont des cibles poten­tielles à tous les niveaux de conflit ».

Par ailleurs, il existe une dif­fé­rence phi­lo­so­phique entre ces deux groupes d’É​tats concer­nant la future gou­ver­nance de l’es​pace. Les Occi­den­taux voient d’é​normes avan­tages à pour­suivre des dis­cus­sions poli­tiques sans conclure d’ac​cords juri­diques. Ils n’ont pas suf­fi­sam­ment confiance dans les autres puis­sances pour accep­ter des mesures juri­di­que­ment contraignantes6, et font donc valoir que des accords moins astrei­gnants peuvent consti­tuer une pre­mière étape dans l’ins​tau​ra​tion d’une confiance mutuelle. Mais des pays comme la Chine et la Rus­sie conti­nuent de répé­ter que la contrainte est le seul moyen de sécu­ri­ser l’es​pace.

Le monde s’é​loigne d’une vision « sanc­tua­ri­sée » de l’es​pace extra-atmo­sphé­rique pour se rap­pro­cher de l’é​cole de pen­sée du « contrôle de l’es​pace », voire de celle du « haut lieu de l’es​pace ». Cette der­nière consi­dère que « l’es​pace a la capa­ci­té d’être le fac­teur cri­tique déter­mi­nant l’is​sue d’une bataille7 ».

Loin d’un consensus

Par­mi les récentes pro­po­si­tions mon­diales en matière de gou­ver­nance spa­tiale, citons le pro­jet de trai­té sur la pré­ven­tion du pla­ce­ment d’armes dans l’es​pace extra-atmo­sphé­rique par­rai­né par la Rus­sie et la Chine ; la menace ou l’u​ti​li​sa​tion de la force contre des objets spa­tiaux (PPWT), ini­tia­le­ment pro­po­sée en 2008 ; le Code inter­na­tio­nal de conduite pour les acti­vi­tés spa­tiales (2010) ini­tié par l’UE ; le Groupe d’ex​perts gou­ver­ne­men­taux des Nations unies sur les mesures de trans­pa­rence et de confiance (TCBM) de 2013 ; le GGE 2018–19 sur les nou­velles mesures pra­tiques pour la pré­ven­tion d’une course à l’ar​me​ment dans l’es​pace (PAROS) et une pro­po­si­tion plus récente du Royaume-Uni sur la sécu­ri­té spa­tiale. Aucune de ces ini­tia­tives n’a cepen­dant réel­le­ment per­mis de pro­gres­ser. La pre­mière com­mis­sion de l’As​sem​blée géné­rale des Nations unies a voté, début novembre, en faveur de la créa­tion d’un groupe de travail8 à com­po­si­tion non limi­tée sur les normes pour un espace sûr. La for­ma­tion de ce groupe, pré­vue pour 2022, mérite d’être surveillée.

Pour­quoi avons-nous besoin, de toute urgence, de nou­velles mesures ? Les mesures juri­diques exis­tantes, en par­ti­cu­lier le trai­té sur l’es​pace extra-atmo­sphé­rique (OST) de 1967, ont été utiles pour pré­ser­ver le carac­tère sacré de l’es​pace, mais le trai­té et les accords asso­ciés, notam­ment la conven­tion sur l’im​ma​tri​cu​la​tion, l’ac​cord sur le sau­ve­tage et la conven­tion sur la res­pon­sa­bi­li­té, pré­sentent de nom­breuses lacunes et ambi­guï­tés. Par exemple, l’OST est muet sur les armes autres que celles de des­truc­tion mas­sive (ADM). Le fait que seul le pla­ce­ment d’ADM soit inter­dit par le trai­té est une grande faille, qui empêche le trai­té de répondre aux défis contem­po­rains tels que ceux pré­sen­tés par les capa­ci­tés de contre-espace.

Un dialogue critique

Les récents déve­lop­pe­ments devraient confé­rer un carac­tère urgent aux débats sur la gou­ver­nance mon­diale. Le test des armes anti­sa­tel­lites de la Russie9, le com­man­de­ment des forces spa­tiales de la France10, le centre de com­man­de­ment mili­taire de l’es​pace de l’Al​le​magne11, la ver­sion aus­tra­lienne d’un com­man­de­ment de l’es​pace1213 et l’a​gence spa­tiale de défense de l’Inde sont autant de signes d’une recon­nais­sance de l’im​por​tance crois­sante de l’es​pace dans la sécu­ri­té. La Rus­sie a créé ses forces spa­tiales en 2011 et la Chine a créé la Force de sou­tien stra­té­gique (PLASSF) en 2015, inté­grant les capa­ci­tés spa­tiales, cyber­né­tiques et de guerre élec­tro­nique de son armée, l’Ar​mée Popu­laire de Libé­ra­tion (APL), pour en faire une force plus puissante.

Mais sans négo­cia­tions mul­ti­la­té­rales, les États seront contraints de pour­suivre la sécu­ri­sa­tion de leurs inté­rêts dans l’es​pace par leurs propres moyens, en déployant des capa­ci­tés de contre-espace, des armes anti­sa­tel­lites (ASAT), et en déve­lop­pant des ins­ti­tu­tions spa­tiales mili­taires dédiées, ce qui ne pour­rait qu’ac​croître le poten­tiel de conflits dans l’es​pace.

1https://​www​.airu​ni​ver​si​ty​.af​.edu/Portals​/10​/ASPJ​/journals​/Chronicles​/mowthorpe.pdf↑
2https://​aeros​pace​.org/sites​/default​/files​/2018–05​/OnOrbitAssembly_0.pdf↑
3https://​www​.orfon​line​.org/expert-speak​/time-to-get-serious-about-commercial-satellite-servicing/↑
4https://​swfound​.org/media​/119601​/iac-13-e3.4.7‑paper.pdf↑
5https://​media​.defense​.gov/2020​/Jun​/17​/2002317391​/-1​/-1​/1​/2020_DEFENSE_SPACE_STRATEGY_SUMMARY.PDF↑
6https://​www​.orfon​line​.org/expert-speak​/a‑new-edge-in-global-stability/↑
7https://​www​.airu​ni​ver​si​ty​.af​.edu/Portals​/10​/ASPJ​/journals​/Chronicles​/mowthorpe.pdf↑
8https://​undocs​.org/Home​/Mobile​?FinalSymbol=A%2FC.1%2F76%2FL.52&Language=E&DeviceType=Desktop↑
9https://​www​.space​.com/russia-launches-anti-satellite-missile-test-2020↑
10https://​www.france24.com/en​/europe​/20211024-france-successfully-launches-cutting-edge-military-communications-satellite↑
11https://​www​.dw​.com/en​/german-bundeswehr-sets-up-space-command-center​/a‑58250738↑
12https://​www​.minis​ter​.defence​.gov​.au/minister​/lreynolds​/statements​/defence-space-securing-new-frontier↑
13https://​www​.the​de​fen​se​post​.com/2021​/05​/20​/australia-military-space-division/↑

Auteurs

Rajeswari Pillai Rajagopalan 1

Rajeswari Pillai Rajagopalan

directrice du Centre for Security, Strategy & Technology de l'Observer Research Foundation, New Delhi

Le Dr Rajeswari (Raji) Pillai Rajagopalan a été conseillère technique du Groupe d'experts gouvernementaux (GGE) des Nations unies sur la prévention de la course aux armements dans l'espace (PAROS) (2018- 2019). Elle a rejoint l'ORF après un passage de cinq ans au Secrétariat du Conseil national de sécurité (2003-2007) du gouvernement indien, où elle était directrice adjointe. Avant de rejoindre le NSCS, elle était chargée de recherche à l’Institute of Defence Studies and Analyses, New Delhi. Rajeswari Pillai Rajagopalan a également été professeur invitée au Graduate Institute of International Politics, National Chung Hsing University, Taiwan, en 2012. En tant que rédactrice principale sur la défense en Asie pour The Diplomat, elle rédige une chronique hebdomadaire sur les questions stratégiques asiatiques et a écrit ou édité neuf livres, dont Global Nuclear Security : Moving Beyond the NSS (2018) et Space Policy 2.0 (2017). Elle a publié des essais de recherche dans diverses revues à comité de lecture et a contribué à des essais dans des journaux internationaux tels que le Washington Post.

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