Décarboner le secteur du bâtiment… sans déporter le problème
- L'analyse du cycle de vie (ACV) est le seul outil évaluant l'ensemble des impacts environnementaux d'un bâtiment, bien au-delà des seules émissions de GES.
- Certaines solutions « vertes » peuvent déplacer le problème : des tapis recyclés émettent des substances toxiques, montrant que décarbonation et santé ne vont pas toujours de pair.
- L'économie circulaire présente les mêmes risques : des matériaux réemployés peuvent contenir des insecticides interdits, malgré une démarche vertueuse pour le climat.
- Des matériaux biosourcés offrent de vrais cobénéfices, comme une faible empreinte énergétique, la disponibilité locale et la régulation des polluants intérieurs.
- Il n'existe pas de solution miracle : l'ACV guide les choix en comparant toutes les alternatives, et la sobriété reste le principe universel de tout projet de construction.
En matière environnementale, le remède peut parfois s’avérer pire que le mal. L’un des exemples les plus connus : le diesel. Moins émetteur de gaz à effet de serre (GES), il a longtemps représenté une meilleure alternative à l’essence… jusqu’à ce qu’on prenne conscience des effets sanitaires et environnementaux des autres gaz et particules rejetés en grande quantité.
Le secteur du bâtiment n’est pas épargné par ces fausses bonnes solutions, comme l’illustre Valérie Desauziers : « En analysant la qualité de l’air intérieur de salles de fitness1, nous avons réalisé que certains tapis en caoutchouc recyclé émettent des substances problématiques pour la santé. L’initiative est vertueuse en matière environnementale, mais elle ne doit pas se faire au détriment de la santé humaine. »
Dès lors, comment s’assurer de ne pas substituer le problème – le rejet de GES – par un autre ? Ou de ne pas le déplacer géographiquement ou dans le temps ? « L’analyse du cycle de vie (ACV) est la seule méthode permettant d’évaluer les différents impacts environnementaux », répond Adélaïde Feraille. L’ACV est une méthode d’évaluation normalisée qui intègre les retombées de l’ensemble du cycle de vie des produits – leur fabrication, transport, usage, jusqu’à leur fin de vie. Les retombées considérées comprennent non seulement les émissions de GES, mais aussi de nombreux autres impacts environnementaux : qualité de l’eau, de l’air, pollution des sols, etc. Depuis les années 1990, l’ACV est utilisée lors de la construction de bâtiments neufs. Elle a depuis été étendue à l’échelle des quartiers et aux projets de rénovation2.

« Il n’existe aucune solution miracle, complètement neutre pour l’environnement ou la santé, rappelle Adélaïde Feraille. Il faut considérer l’ACV comme un outil d’aide à la décision : il a été conçu pour comparer des solutions alternatives, en ayant connaissance de l’ensemble des impacts. » Depuis 2022, la dernière réglementation environnementale entrée en vigueur – la RE2020 – intègre pour la première fois la performance environnementale des bâtiments, en s’appuyant sur l’analyse du cycle de vie. La construction d’un bâtiment neuf doit ainsi répondre à des objectifs de sobriété énergétique, diminution de l’impact carbone et de confort en cas de forte chaleur3.
L’ACV s’avère particulièrement intéressante, par exemple, pour choisir l’isolation thermique d’un bâtiment. En effet, plus l’épaisseur de l’isolant est importante, plus l’isolation est élevée et les économies d’énergie importantes. Mais la fabrication de l’isolant nécessite elle-même de l’énergie : au-delà d’un certain seuil, les bénéfices thermiques ne compensent plus l’énergie consommée pour fabriquer l’isolant. L’ACV permet de fixer cette limite pour assurer l’intérêt du choix d’isolation d’un point de vue climatique.
Reste que, en pratique, il est très compliqué d’intégrer l’ensemble des impacts d’une solution dans une analyse de cycle de vie. « De nombreuses questions méthodologiques sont toujours discutées, souligne Adélaïde Feraille. L’ACV est un outil qui a été développé pour la production de biens, des adaptations sont nécessaires pour le transposer au secteur des bâtiments. Les évaluations se heurtent à de nombreuses limites : bases de données incomplètes, frontières du système évalué difficiles à délimiter, etc. »
L’une des imperfections de l’ACV concerne l’impact sanitaire des solutions de décarbonation du secteur du bâtiment. « Les matériaux émergents, mis au point dans une démarche d’écoconception, peuvent émettre des substances toxiques pour lesquelles nous manquons de données », illustre Valérie Desauziers. Ces matériaux utilisés dans nos habitats ou bâtiments publics peuvent ainsi polluer l’air intérieur ou des matrices agroalimentaires. « Cela peut être des additifs, mais aussi des substances non intentionnellement ajoutées qui se forment par réaction chimique lors de la fabrication ou la dégradation du matériau écoconçu », détaille Valérie Desauziers.
Un chantier de rénovation ou de construction bien mené peut démultiplier les bénéfices pour le climat, la biodiversité et la santé
Autre exemple : l’économie circulaire. « Depuis la loi anti-gaspillage et économie circulaire (AGEC), il est obligatoire de réaliser un diagnostic et de valoriser les matériaux lors d’un chantier de démolition ou d’une rénovation importante, ajoute Valérie Desauziers. Or, si cette démarche est vertueuse pour le climat, elle peut avoir des conséquences néfastes pour la santé. Certains éléments de charpente réemployés dans des meubles, par exemple peuvent, s’ils ont été traités par des insecticides aujourd’hui interdits, constituer un risque sanitaire pour les habitants. »
À l’inverse, un chantier de rénovation ou de construction bien mené peut démultiplier les bénéfices pour le climat, la biodiversité et la santé. Dans certains contextes, la terre crue s’illustre comme un système constructif très intéressant : « C’est un matériau biosourcé qui ne nécessite pas de dépenses énergétiques importantes pour le transformer ni pour le transporter lorsque le gisement est présent à proximité du chantier, détaille Valérie Desauziers. Nos travaux en cours – pas encore publiés – montrent que, grâce à ses capacités de piégeage, ce matériau permet aussi de réguler certains polluants de l’air intérieur. »
Le sixième rapport de synthèse du GIEC4 pointe les cobénéfices possibles pour l’environnement : réduction de l’acidification et de l’eutrophisation à proximité des chantiers, amélioration de la biodiversité grâce aux toits et murs végétalisés, et limitations de la pollution grâce à une réduction de la corrosion des matériaux constructifs. Une étude en 20205 citée par le GIEC évalue les économies de ressources naturelles – combustibles fossiles, minerais métalliques, métaux – possibles pour un scénario d’efficacité énergétique des bâtiments européens. Résultat, pour chaque mégawatt-heure (MWh, l’unité d’énergie) de demande énergétique finale économisée dans le secteur résidentiel, 406 kg de ressources naturelles sont épargnés. Pour les bâtiments non résidentiels, le chiffre grimpe à 706 kg par MWh de baisse de la demande énergétique.
Adélaïde Feraille conclut : « Il n’existe pas de solution miracle, et il est nécessaire de considérer le contexte pour faire le meilleur choix. En revanche, la sobriété et l’optimisation sont des concepts qui s’appliquent à tous les projets, et l’ACV nous aide à les mettre en œuvre. »

