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Comment les drones trouvent leur place sur les champs de bataille

La France doit-elle investir davantage dans les drones navals ? 

avec Léo Péria-Peigné, chercheur au Centre des études de sécurité de l’Ifri
Le 31 janvier 2023 |
4 min. de lecture
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Léo Péria-Peigné
chercheur au Centre des études de sécurité de l’Ifri
En bref
  • La Marine nationale travaille actuellement à mettre en œuvre trois types de drones : un drone hélicoptère de taille moyenne, un drone aérien de petite taille et un système de drone destiné à la lutte anti-mines.
  • La France dispose d’un solide terreau industriel pour la construction de drones navals, composé de petites structures et de grands groupes.
  • Utiliser des drones permettrait à la Marine de réduire ses coûts, ses pertes potentielles et de dégager des effectifs pour d’autres missions.
  • Des facteurs institutionnels internes, liés au processus de développement des armes et à leur intégration au sein de la Marine, freinent considérablement l’effort de dronisation navale.

La plu­part des marines du monde s’intéressent aujourd’hui aux drones. Que ce soit pour des mis­sions sous-marines, de sur­face, ou à tra­vers des engins aériens adap­tés, la dro­ni­sa­tion navale semble être en marche. Com­plé­men­taires des navires habi­tés plus coû­teux, ces sys­tèmes com­man­dés à dis­tance ou auto­nomes peuvent ser­vir à de mul­tiples mis­sions : sur­veillance, trans­port, ravi­taille­ment, inter­ven­tions létales… 

Les États-Unis et la Chine res­tent les lea­ders dans ce domaine, mais ne sont pas les seuls. La Tur­quie, la Corée, le Royaume-Uni ont éga­le­ment une lon­gueur d’avance. Qu’en est-il de la France ? La Marine natio­nale déve­loppe-t-elle une poli­tique de dro­ni­sa­tion à la hau­teur de ses ambitions ? 

Où en est la France dans la dro­ni­sa­tion de sa Marine ? 

La France, qui a pour­tant de grandes ambi­tions pour sa Marine, ne se pré­ci­pite pas sur ces ques­tions. Les pro­jets qui existent sont sou­vent assez longs, et plu­tôt limi­tés dans leurs ambi­tions. Il y en a trois qui mènent l’effort de dro­ni­sa­tion de la Marine natio­nale : un drone héli­co­ptère de taille moyenne, un drone aérien de petite taille et un sys­tème de drone des­ti­né à la lutte anti-mines. Les pro­jets ont été lan­cés pour la plu­part il y a plus de dix ans, ils sont encore en phases d’expérimentation plus ou moins abou­tie, et ne seront pas livrés avant un moment, avec une pos­si­bi­li­té que les tech­no­lo­gies soient dépas­sées lors de leur mise en service. 

Les drones navals ne sont pas révo­lu­tion­naires, mais ils seront une com­po­sante indis­pen­sable des flottes du futur.

Est-ce que la France a les capa­ci­tés indus­trielles pour mener une poli­tique de dro­ni­sa­tion navale importante ? 

En France, nous avons beau­coup de cham­pions indus­triels, comme ECA-IXblue ou Naval Group. Il y a aus­si de plus petites struc­tures, comme Dio­don. Il existe déjà tout un éco­sys­tème, une base tech­no­lo­gique et indus­trielle très active, et plu­tôt avan­cée dans le domaine des drones navals. Comme l’intérêt de la Marine est limi­té, soit ces entre­prises vont expor­ter, soit elles arrêteront.

À quels enjeux la dro­ni­sa­tion peut-elle répondre pour la France ?

L’essentiel des infra­struc­tures cri­tiques néces­saires à l’entretien des navires les plus impor­tants sont en métro­pole. Avoir une poli­tique ambi­tieuse de drones néces­si­tant moins d’infrastructures pour­rait per­mettre d’assurer une pré­sence ren­for­cée dans des ter­ri­toires moins dotés et étendre la por­tée de la Marine. Par ailleurs, les fré­gates les plus modernes sont très per­for­mantes, mais elles sont aus­si mas­sives, coû­teuses et vul­né­rables. Leur adjoindre de petites pla­te­formes sans équi­page per­met­trait à la fois de déga­ger des effec­tifs pour d’autres mis­sions, mais éga­le­ment de réduire la vul­né­ra­bi­li­té en décen­tra­li­sant cap­teurs et effec­teurs. Si vous per­dez un drone, a prio­ri, l’équipage est encore à l’abri au centre de commandement. 

Quelles mis­sions pour­raient rem­plir des drones navals pour la Marine nationale ? 

Les pla­te­formes qui arrivent à matu­ri­té aujourd’hui peuvent rem­plir un nombre crois­sant de mis­sions. Il y a des enjeux de contrôle des fonds marins, de pré­sence dans les ter­ri­toires du Paci­fique, par exemple. Naval Group pro­pose un drone sous-marin d’assez grande taille qui pour­rait poser des mines, obser­ver, récu­pé­rer des opé­ra­teurs en mer, inter­dire une zone. Avec des petites pla­te­formes de sur­face rapides comme celles que déve­loppe l’industrie turque, vous pou­vez déve­lop­per une capa­ci­té non-négli­geable pour dif­fé­rentes mis­sions : guerre élec­tro­nique, lutte contre les incen­dies, sau­ve­tage, transport…

Qu’est-ce qui empêche de déve­lop­per une poli­tique ambi­tieuse de « dro­ni­sa­tion » navale ? 

Nous devons, à mon sens, revoir notre manière de déve­lop­per des sys­tèmes d’armes. Quand l’armée veut quelque chose, elle trans­met un cahier des charges extrê­me­ment pré­cis pour un sys­tème, dans le cadre d’une mis­sion : aller à telle pro­fon­deur, telle vitesse, pour tel temps d’autonomie. Les indus­triels doivent rapi­de­ment arrê­ter une archi­tec­ture avec les com­po­sants de leur époque pour pré­sen­ter le système. 

Il y a ensuite un long délai entre la défi­ni­tion de l’architecture et la mise en ser­vice, et les com­po­sants finissent sou­vent par être obso­lètes. À la fin, le sys­tème est trop spé­ci­fique pour évo­luer et ser­vir à d’autres mis­sions. Sur des tech­no­lo­gies qui évo­luent aus­si vite, il vaut mieux s’appuyer sur un objec­tif de mis­sion plu­tôt que de per­for­mance dans une logique de par­te­na­riat à plus long terme. Les sys­tèmes fini­raient par être plus souples et plus en rac­cord avec l’évolution des technologies. 

Si cette stra­té­gie reste la même, com­ment ima­gi­nez-vous le futur des drones navals en France ? 

En 2030, la Marine aura les trois sys­tèmes déve­lop­pés actuel­le­ment, et un autre pour les fonds marins ache­té sur éta­gère. D’autres auront été plus ambi­tieux et plus rapides, en tra­vaillant main dans la main avec leur indus­trie. Il y a quinze ans, la France avait des billes indus­trielles inté­res­santes dans les drones aériens, mais comme l’Armée de l’air ne s’y inté­res­sait pas, on a man­qué le coche. Il faut mon­ter dans le train tant qu’on le peut encore, sinon nous allons être dépas­sés et devrons ache­ter à l’étranger, comme nous le fai­sons pour nos drones aériens. 

Com­ment expli­quer cette fri­lo­si­té de la Marine nationale ? 

Les armées sont per­pé­tuel­le­ment en train de jon­gler avec des bud­gets très limi­tés. Les marins craignent qu’un inves­tis­se­ment dans les drones retire des fonds pour d’autres sec­teurs. His­to­ri­que­ment, les armées sont plu­tôt cir­cons­pectes par rap­port au chan­ge­ment. Elles ont eu de mau­vaises expé­riences par rap­port à des objets tech­no­lo­giques van­tés comme révo­lu­tion­naires. Les drones navals ne sont pas révo­lu­tion­naires, mais ils seront une com­po­sante indis­pen­sable des flottes du futur. Il fau­drait faire ren­trer la culture du drone dans la marine. Pour chaque pro­blème, il fau­drait se deman­der si une solu­tion de dro­ni­sa­tion est pos­sible. Nous avons des avan­tages que cer­tains n’ont pas pour y répondre, il faut pro­fi­ter de nos atouts. 

Sirine Azouaoui

Pour aller plus loin

Léo Péria-Pei­gné, « La dro­ni­sa­tion navale, une oppor­tu­ni­té pour la Marine natio­nale de 2030 ? », Brie­fings de l’Ifri, Ifri, 25 août 2022. https://​www​.ifri​.org/​f​r​/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​/​b​r​i​e​f​i​n​g​s​-​d​e​-​l​i​f​r​i​/​d​r​o​n​i​s​a​t​i​o​n​-​n​a​v​a​l​e​-​u​n​e​-​o​p​p​o​r​t​u​n​i​t​e​-​m​a​r​i​n​e​-​n​a​t​i​o​n​a​l​e​-​d​e​-2030

 

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