Une poignée de producteurs d’énergies fossiles à l’origine de la hausse des vagues de chaleur dans le monde
- 180 « carbon majors » (entreprises et États) sont responsables de 57 % des émissions de CO2 d'origine humaine depuis la Révolution industrielle.
- 14 seulement ont émis autant que les 170 autres réunis, dont Saudi Aramco, ExxonMobil, Shell, BP et l'ex-Union soviétique.
- Une étude de l'ETH Zurich publiée en 2025 établit scientifiquement leur responsabilité directe dans la hausse de fréquence et d'intensité des vagues de chaleur mondiales.
- Certaines canicules ont été rendues au moins 10 000 fois plus probables par rapport à l'ère préindustrielle, et n'auraient très probablement pas eu lieu sans ces émissions.
- Ces conclusions pourraient peser dans les négociations climatiques internationales et ouvrir la voie à des mécanismes de compensation, voire à des poursuites judiciaires contre les grands émetteurs.
À travers le monde, depuis la Révolution industrielle, la plus grande partie des gaz à effet de serre d’origine anthropique n’ont été émis que par une poignée d’entités – 178 d’après la base de données Carbon Majors. Ces ‘carbon majors’ sont des producteurs privés et publics d’énergies fossiles ainsi que des États-nations. Alors que les vagues de chaleur ont des conséquences sanitaires majeures, des travaux de recherche publiés en septembre 2025 montrent que les ‘carbon majors’ sont responsables d’une hausse de plus en plus importante de la fréquence et l’intensité des vagues de chaleur1.
L’équipe internationale, menée par des scientifiques de l’ETH Zurich, s’est appuyée sur une étude dite d’attribution, une méthode développée ces dernières décennies face à l’urgence d’agir pour diminuer les rejets de GES. « Après la vague de chaleur qui a touché l’Europe en 2003, certaines ONG nous ont sollicités pour savoir s’il était possible de démontrer scientifiquement la responsabilité des ‘carbon majors’, dans le but d’engager des poursuites judiciaires, raconte Pascal Yiou. À l’époque je n’y croyais pas. » Depuis, la multiplication des études d’attribution a permis de prendre la mesure des conséquences du changement climatique. Pascal Yiou poursuit : « Aujourd’hui, on surveille presque systématiquement l’influence du changement climatique sur les événements extrêmes, avec des outils comme le World Weather Attribution et Climameter. »
La nouveauté de l’étude de 2025 ? Alors que, jusqu’ici, les scientifiques s’étaient attachés à évaluer la responsabilité du changement climatique dans tel ou tel épisode météorologique, les scientifiques de l’ETH Zurich et leurs collaborateurs ont élargi leur panel : l’équipe a évalué la responsabilité des ‘carbon majors’ dans la survenue de toutes les vagues de chaleur des deux dernières décennies.
180 carbon majors sont décomptés : leurs émissions représentent 57% de l’ensemble des émissions de CO2 liées aux activités humaines sur la même période
Au total, 180 carbon majors (entreprises et États) sont décomptés entre 1854 et 2023. Leurs émissions représentent 57% de l’ensemble des émissions de CO2 liées aux activités humaines sur la même période. 14 d’entre elles se démarquent, puisqu’elles ont rejeté autant de CO2 que les 166 autres cumulées : l’ancienne Union soviétique, la République populaire de Chine pour le charbon, Saudi Aramco, Gazprom, ExxonMobil, Chevron, la Compagnie nationale iranienne de pétrole, BP, Shell, l’Inde pour le charbon, Pemex, CHN Energy et la République populaire de Chine pour le ciment.
L’équipe a ensuite compilé les vagues de chaleur ayant eu des conséquences humaines et/ou économiques majeures entre 2000 et 2023, soit 213 évènements. Résultat : elle montre que les ‘carbon majors’ sont responsables d’une hausse de l’intensité des vagues de chaleur, et cela s’accroit au fil des décennies. Ces évènements extrêmes sont aussi plus fréquents en raison des ‘carbon majors’, comme l’écrivent les auteurs : « Il existe des vagues de chaleur que les carbon majors ont rendues au moins 10 000 fois plus probables par rapport à l’ère préindustrielle, et qui auraient été pratiquement impossibles sans l’influence anthropique. » Le plus gros émetteur, l’ancienne Union Soviétique, a ainsi augmenté de 10 000 fois la probabilité de survenue de 53 vagues de chaleur. Autrement dit, ces 53 vagues de chaleur n’auraient très probablement pas eu lieu sans la contribution de l’ancienne Union Soviétique.
« La méthode utilisée ici est plus complexe que dans les précédentes études, commente Pascal Yiou. Les auteurs considèrent de nombreux paramètres – la température globale, les émissions et la teneur en GES – qui ne sont pas pris en compte dans les méthodes classiques, en particulier ceux des lois physiques qui décrivent les extrêmes météorologiques. » L’article note que l’évaluation de la contribution des ‘carbon majors’ à la hausse de la concentration en CO2 atmosphérique concorde avec d’autres travaux publiés en 20172.

« Ces études d’attribution comportent une lacune : elles n’évaluent pas la cause de ces phénomènes météorologiques extrêmes, tempère Pascal Yiou. C’est pourtant crucial pour éviter de mauvaises interprétations. Par exemple, pour les canicules de 2003 et 2021 en Europe, des mécanismes météorologiques différents sont en cause. » Mais intégrer l’ensemble des paramètres qui décrivent la physique de l’atmosphère rend le calcul très complexe, et donc coûteux en temps de calcul et ressources informatiques.
« Cela n’enlève rien au sérieux de cette étude, et deux de nos récentes études focalisées sur la Colombie-Britannique et Paris aboutissent à des résultats très cohérents avec celle-ci3, poursuit Pascal Yiou. Grâce à cette approche systématique des vagues de chaleur majeures, les auteurs démontrent l’importance d’agir pour limiter le changement climatique. Cette conclusion peut peser dans les discussions politiques. » La communauté scientifique cherche désormais à franchir une nouvelle étape, celle de « réussir à attribuer l’impact des extrêmes météorologiques au changement climatique, une donnée majeure pour les mécanismes internationaux de compensation. » D’après le rapport 2021 du GIEC4, il est « pratiquement certain que les épisodes de chaleur extrêmes (dont les vagues de chaleur) sont devenus plus fréquents et plus intenses dans la plupart des régions depuis les années 1950 […]. Le changement climatique induit par les activités humaines est le principal facteur à l’origine de ces changements. […] À chaque incrément supplémentaire de réchauffement planétaire, les changements dans les extrêmes [chauds] deviennent plus importants. »

