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De l'intuition à la conscience : les frontières invisibles de la cognition

Mettre sur pause son intuition pour favoriser la réflexion

avec Pierre-Marie Lledo, Directeur de recherche au CNRS, chef d’unité à l’Institut Pasteur et membre de l’Académie européenne des sciences
Le 9 septembre 2025 |
11 min. de lecture
Pierre-Marie Lledo
Pierre-Marie Lledo
Directeur de recherche au CNRS, chef d’unité à l’Institut Pasteur et membre de l’Académie européenne des sciences
En bref
  • Selon les travaux de Daniel Kahneman, les états mentaux pourraient osciller au fil du temps entre deux modes de pensées opposés : le Système 1 et le Système 2.
  • Le Système 1 est rapide, intuitif et automatique, tandis que le Système 2 est caractérisé par sa lenteur, son analyse approfondie et son caractère pondéré.
  • L’inhibition frontale est une faculté qui réprime les élans réflexes et les réponses automatiques (Système 1) au profit d’une pensée plus réfléchie et pesée (Système 2).
  • En ce sens, le « doute » n’est pas le signe d’une faiblesse, ou d’une hésitation, mais plutôt une capacité à la remise en question et à la suspension du jugement.
  • L’inhibition frontale confère au moins à l’individu trois vertus cardinales : l’humilité intellectuelle, la retenue du jugement et la révision des croyances.

Par­mi les efforts les plus récents et les plus signi­fi­ca­tifs pour per­cer les mys­tères du fonc­tion­ne­ment de notre psy­ché, nous nous attar­de­rons sur les pro­grès ful­gu­rants accom­plis dans le domaine de la psy­cho­lo­gie cog­ni­tive. Ces avan­cées ont révo­lu­tion­né notre com­pré­hen­sion de l’es­prit humain, mar­quant une ère nou­velle dans l’é­tude des méca­nismes men­taux. Un des apports les plus notables nous vient de Daniel Kah­ne­man, cofon­da­teur de l’é­co­no­mie com­por­te­men­tale et lau­réat du prix Nobel d’é­co­no­mie en 2002. Sa contri­bu­tion majeure réside dans la dis­tinc­tion qu’il a éta­blie entre nos dif­fé­rents états men­taux, hypo­thèse auda­cieuse et désor­mais incon­tour­nable. Il pro­po­sa que nos états men­taux puissent oscil­ler au fil du temps, entre deux modes de pen­sée dia­mé­tra­le­ment oppo­sés : le pre­mier, bap­ti­sé Sys­tème 1, est rapide, intui­tif et auto­ma­tique, tan­dis que le second, le Sys­tème 2, se carac­té­rise par sa len­teur, son ana­lyse appro­fon­die et son carac­tère pondéré.

Pour illus­trer ces deux sys­tèmes men­taux, pre­nons un exemple simple : à la ques­tion « Com­bien font 2 + 2 ? », c’est le Sys­tème 1 qui apporte sa réponse grâce à l’usage d’une rou­tine men­tale. Mais si l’on demande « Com­bien font 17 x 24 ? », le Sys­tème 2 est alors requis pour mobi­li­ser des res­sources men­tales afin de décor­ti­quer ce pro­blème en com­po­santes plus simples. Tou­te­fois, le pas­sage du Sys­tème 1 au Sys­tème 2 n’est pas auto­ma­tique : il néces­site une détec­tion du conflit ou de l’erreur poten­tielle, sui­vie d’un blo­cage plus ou moins puis­sant des réponses intuitives.

La psy­cho­lo­gie cog­ni­tive met en lumière une tran­si­tion sub­tile entre les deux grands sys­tèmes de la pen­sée, une bas­cule fon­dée sur un méca­nisme fon­da­men­tal, sou­vent à l’œuvre dans l’ombre de notre conscience, que nous nom­me­rons l’inhibition fron­tale. Comme nous l’examinerons plus avant, cette éma­na­tion directe de l’activité du cor­tex pré­fron­tal, joue un rôle car­di­nal en répri­mant les élans réflexes et en neu­tra­li­sant les réponses auto­ma­tiques. Elle ouvre ain­si la voie à l’émergence d’une pen­sée plus réflé­chie, plus déli­bé­rée — celle-là même que l’on asso­cie à la raison. 

Des lobes frontaux sceptiques

Pour le dire avec plus de sub­ti­li­té, l’intelligence ne sau­rait se réduire à la seule apti­tude du cer­veau à décor­ti­quer et trai­ter des don­nées1 ; elle se loge, bien plus pro­fon­dé­ment, dans cette alchi­mie sub­tile par laquelle les lobes fron­taux — et tout par­ti­cu­liè­re­ment le cor­tex pré­fron­tal — exercent leur office de gar­diens du dis­cer­ne­ment, fil­trant les influx de l’information à tra­vers le prisme salu­taire du doute. Ce doute, loin d’apparaître comme une marque de fai­blesse, devient alors l’emblème d’une élé­gance cog­ni­tive : une vigi­lance sereine, une résis­tance intime aux séduc­tions trom­peuses de l’évidence et du bon sens. Évo­quer l’inhibition fron­tale, c’est nom­mer cette fonc­tion déci­sive par laquelle l’esprit sus­pend l’automatisme, retient l’élan de la pre­mière impres­sion, et refuse les réponses hâtives ou les com­por­te­ments inadap­tés lorsque les cir­cons­tances l’exigent. En somme, l’inhibition fron­tale est, dans le silence du fonc­tion­ne­ment men­tal, le foyer dis­cret de notre lucidité.

Les recherches d’Olivier Hou­dé2 ont jeté une lumière nou­velle sur le déve­lop­pe­ment pro­gres­sif de l’inhibition cog­ni­tive chez l’enfant, en s’appuyant notam­ment sur des épreuves clas­siques des­ti­nées à éva­luer la notion de conser­va­tion — qu’il s’agisse de quan­ti­té, de lon­gueur ou de poids. Pre­nons l’exemple du test de conser­va­tion du poids où l’on pré­sente à l’enfant deux boules de pâte à mode­ler iden­tiques. Puis, sous ses yeux, l’une est apla­tie en une galette fine tan­dis que l’autre conserve sa forme com­pacte. À la ques­tion : « Est-ce que les deux pèsent tou­jours autant ? », l’enfant qui n’a pas encore acquis l’esprit de conser­va­tion répon­dra sou­vent que la galette pèse moins, trom­pé par l’apparence plate et fine de la pâte. À l’inverse, celui qui a déve­lop­pé cette facul­té com­pren­dra que la masse demeure inchan­gée, mal­gré le chan­ge­ment de forme. En pro­lon­geant les tra­vaux de Jean Pia­get, Oli­vier Hou­dé montre ain­si com­ment l’enfant apprend peu à peu que les appa­rences sont par­fois trom­peuses, et que cer­taines pro­prié­tés fon­da­men­tales demeurent stables sous des formes chan­geantes. En fili­grane, cette évo­lu­tion du mode de pen­sée inter­ve­nue au cours du temps illustre avec force le rôle essen­tiel de l’inhibition fron­tale — cette capa­ci­té à sus­pendre une intui­tion trop hâtive —, qui s’avère être, dans notre monde satu­ré d’images et de juge­ments rapides, l’un des plus sûrs rem­parts contre la désinformation.

Cette évo­lu­tion illustre avec force le rôle essen­tiel de l’inhibition fron­tale qui s’avère être l’un des plus sûrs rem­parts contre la désinformation.

À ce titre, l’un des des­seins majeurs — sinon le plus impé­rieux — de l’éducation devrait consis­ter à nour­rir, affi­ner, et éle­ver cette facul­té propre à l’humain qu’est l’inhibition cog­ni­tive : ce pou­voir silen­cieux de sus­pendre l’élan pre­mier, d’interrompre le flot immé­diat des auto­ma­tismes pour lais­ser place à la déli­bé­ra­tion, à la maî­trise de soi. Long­temps négli­gée au pro­fit de com­pé­tences plus spec­ta­cu­laires, cette dis­po­si­tion inté­rieure consti­tue pour­tant le socle de la liber­té inté­rieure, celle qui per­met à l’esprit de se sous­traire aux chaînes de l’impulsivité. Les pro­grès récents de l’imagerie céré­brale ont per­mis d’en situer les assises dans les limbes du cor­tex pré­fron­tal — cette aire du cer­veau sin­gu­liè­re­ment tar­dive à se déve­lop­per, bien après la matu­ra­tion des struc­tures plus pri­mi­tives qui orchestrent l’activité rapide, intui­tive et émo­tion­nelle du Sys­tème 1. Tan­dis que l’ensemble du cer­veau se construit pro­gres­si­ve­ment au fil de l’enfance et de l’adolescence, les lobes fron­taux, eux, avancent à pas lents, mode­lant len­te­ment cette capa­ci­té à dif­fé­rer l’action, à peser les consé­quences, à gou­ver­ner ses passions.

Cette len­teur propre au déve­lop­pe­ment fron­tal explique en grande par­tie les saillances com­por­te­men­tales carac­té­ris­tiques de l’adolescence : impul­si­vi­té, insta­bi­li­té, aver­sion à la pon­dé­rance. Car si l’édifice céré­bral paraît avoir trou­vé sa forme archi­tec­tu­rale vers l’âge de 18 à 21 ans, le cor­tex pré­fron­tal conti­nue d’affiner ses réseaux durant encore une dizaine d’années — à tra­vers la myé­li­ni­sa­tion des fibres ner­veuses, l’élagage synap­tique et la den­si­fi­ca­tion pro­gres­sive de la connec­ti­vi­té neu­ro­nale. Ce n’est donc que vers 25, par­fois 30 ans, que les lobes fron­taux atteignent une matu­ri­té véri­table, confé­rant à l’individu une pleine capa­ci­té de régu­la­tion, de pré­voyance et de luci­di­té morale. C’est à cet ins­tant, sou­vent dis­cret et inaper­çu, que la pen­sée humaine devient véri­ta­ble­ment pros­pec­tive, et que la conscience de soi, affran­chie des tumultes de l’immédiat, peut aspi­rer à l’exercice éclai­ré de la liberté.

Ce savoir nou­veau jette un éclai­rage déci­sif sur le rôle cen­tral de cette facul­té, non seule­ment dans la réus­site sco­laire, mais aus­si dans la régu­la­tion des émo­tions, et plus lar­ge­ment, dans l’harmonie de la vie sociale. Dans le sillage des tra­vaux d’Olivier Hou­dé, on peut dès lors plai­der pour une véri­table « péda­go­gie du cor­tex pré­fron­tal » : un entraî­ne­ment pré­coce, dès l’âge de trois ou quatre ans, de cette fonc­tion exé­cu­tive, clef de voûte de la pen­sée réflé­chie. Car dans un monde satu­ré de sti­mu­la­tions numé­riques et d’automatismes pres­sants, sti­mu­ler le déve­lop­pe­ment de l’inhibition cog­ni­tive n’est plus un simple choix péda­go­gique — c’est une néces­si­té impé­rieuse, la condi­tion même de l’exercice éclai­ré du libre arbitre.

La philosophie, gymnase secret pour entretenir ses lobes frontaux

Dans le cadre du scep­ti­cisme phi­lo­so­phique, notam­ment chez les scep­tiques antiques comme Pyr­rhon ou Sex­tus Empi­ri­cus, l’in­hi­bi­tion men­tale occupe un rôle cen­tral dans la prise de déci­sion, le contrôle de l’at­ten­tion et la capa­ci­té à contrô­ler nos auto­ma­tismes. Pour ces pion­niers du ren­for­ce­ment des lobes fron­taux, l’in­hi­bi­tion cog­ni­tive per­met la sus­pen­sion volon­taire du juge­ment (épo­chè), pro­vo­quée par une inhi­bi­tion de l’as­sen­ti­ment men­tal face à des pro­po­si­tions incer­taines. Autre­ment dit, le scep­tique choi­sit de ne pas tran­cher entre des thèses contra­dic­toires, en inhi­bant men­ta­le­ment son incli­na­tion natu­relle à croire ou juger. 

Cette inhi­bi­tion est active, elle ne relève pas d’une inca­pa­ci­té à juger, mais plu­tôt d’un choix, d’une déci­sion réflé­chie de ne pas le faire ; c’est pour cette rai­son qu’elle néces­site la par­ti­ci­pa­tion des lobes fron­taux. En se libé­rant des dog­ma­tismes et des per­tur­ba­tions cau­sées par des opi­nions non fon­dées, l’inhibition fron­tale per­met ain­si d’atteindre l’ataraxie (tran­quilli­té de l’âme résul­tant de l’absence de croyance).

Cette phi­lo­so­phie du doute tran­quille se dis­tingue du scep­ti­cisme des modernes (comme Mon­taigne3 ou Des­cartes et son fameux « doute métho­dique »), qui doute, non pas pour sus­pendre le juge­ment, mais plu­tôt pour accé­der à la véri­té. À l’inverse, le pyr­rho­nien doute pour se libé­rer du besoin de véri­té. À tra­vers ce débat autour du rôle du scep­ti­cisme, se des­sinent en fait deux fonc­tions majeures dévo­lues aux lobes fron­taux : d’une part, la capa­ci­té d’inhiber les ful­gu­rances trop hâtives de l’esprit, et d’autre part, celle d’orchestrer nos pen­sées avec méthode afin de nous rap­pro­cher, autant que faire se peut, de la véri­té. En confron­tant le scep­ti­cisme pyr­rho­nien à cer­taines figures modernes, ou encore à des tra­di­tions voi­sines — telles que l’empirisme, la phé­no­mé­no­lo­gie, l’existentialisme ou le boud­dhisme4 —, se révèle un fil secret, une trame sous-jacente qui les relie : la recon­nais­sance de l’incertitude non comme une fai­blesse, mais plu­tôt comme un che­min vers la liber­té inté­rieure et l’accès à la sérénité.

En somme, l’inhibition fron­tale se trouve au cœur du contrôle exé­cu­tif chez l’être humain, en nour­ris­sant une flexi­bi­li­té cog­ni­tive essen­tielle, en sou­te­nant la mémoire de tra­vail et en faci­li­tant la pla­ni­fi­ca­tion réflé­chie de nos actions. Sans cette capa­ci­té d’in­hi­bi­tion, le Sys­tème 2 serait conti­nuel­le­ment sub­mer­gé, court-cir­cui­té par les réponses immé­diates et auto­ma­tiques du Sys­tème 1. Ain­si, nous pou­vons affir­mer que l’existence de l’inhibition fron­tale confère au moins trois ver­tus car­di­nales, véri­tables piliers de l’esprit critique :

- L’humilité intel­lec­tuelle : savoir recon­naître les bornes de son savoir — une forme de sagesse dis­crète qui nous per­met de dire « je sais ce que je sais et ce que je ne sais pas » ;

- La rete­nue du juge­ment : l’art de savoir sus­pendre ses conclu­sions, et de ne pas céder à la ten­ta­tion de tran­cher prématurément ;

- La révi­sion des croyances : la capa­ci­té de remettre en ques­tion, de sus­pendre ou même de réajus­ter ses cer­ti­tudes face à de nou­velles informations.

En défi­ni­tive, l’inhibition fron­tale s’impose aujourd’hui comme un ins­tru­ment cog­ni­tif de pre­mier ordre : elle est à la fois une arme contre les biais du juge­ment, une méthode d’esprit pour résis­ter aux mirages de l’illusion et aux séduc­tions de la contre-véri­té, mais aus­si une pos­ture exis­ten­tielle, à la croi­sée de la phi­lo­so­phie et de la spi­ri­tua­li­té, per­met­tant de che­mi­ner sans se lais­ser enchaî­ner par le dogme. Elle demeure, à l’instar de ce que pres­sen­tait déjà Pyr­rhon, un sen­tier vers la luci­di­té — et, par­fois, vers cette paix inté­rieure que seule confère la sus­pen­sion du jugement.

L’élégance discrète de l’inhibition frontale

Les expé­riences en psy­cho­lo­gie cog­ni­tive illus­trent avec élo­quence le rôle cru­cial de l’in­hi­bi­tion cog­ni­tive. L’un des para­digmes les plus célèbres en la matière est le test de Stroop. Dans cette épreuve, on pré­sente à l’in­di­vi­du des mots dési­gnant des cou­leurs, comme « rouge » ou « vert », mais impri­més avec une encre dif­fé­rente, par exemple, le mot « rouge » écrit en bleu. Le défi consiste à nom­mer la cou­leur de l’encre plu­tôt que de lire le mot, une tâche qui engendre une confron­ta­tion directe entre la lec­ture auto­ma­tique, régie par le Sys­tème 1, et la déno­mi­na­tion volon­taire, orches­trée par le Sys­tème 2. Réus­sir cette tâche exige une capa­ci­té inhi­bi­trice aiguë, per­met­tant de résis­ter à l’élan ins­tinc­tif de lec­ture des lettres et non de la couleur. 

Un autre exemple éclai­rant se trouve dans le domaine des biais cog­ni­tifs, tel le biais de confir­ma­tion. Natu­rel­le­ment, notre Sys­tème 1 tend à cher­cher des preuves qui cor­ro­borent nos croyances pré­éta­blies. Il faut donc déve­lop­per une vigi­lance constante et un effort inhi­bi­teur appuyé pour pen­ser contre soi-même, pour chal­len­ger nos intui­tions pre­mières et embras­ser une approche cri­tique plus réflé­chie et plus lente, gui­dée par le Sys­tème 2. Chez les enfants, dont les fonc­tions exé­cu­tives sont en cours d’ac­qui­si­tion, ou chez les per­sonnes âgées, où l’inhibition fron­tale tend à s’affaiblir, la dif­fi­cul­té à inhi­ber les réponses auto­ma­tiques est sou­vent plus mar­quée. Cela illustre, au pas­sage, que l’in­hi­bi­tion fron­tale ne soit pas une com­pé­tence innée mais consti­tue une facul­té cog­ni­tive qui s’acquiert au fil du temps mais peut aus­si décli­ner avec le temps passé.

Or, le rôle de l’in­hi­bi­tion fron­tale va bien au-delà de la simple cor­rec­tion des erreurs. Elle est au cœur de la prise de déci­sion ration­nelle. La capa­ci­té à sus­pendre un juge­ment hâtif, à ques­tion­ner ses cer­ti­tudes, et à ana­ly­ser une situa­tion sous divers angles repose sur la mise en retrait inten­tion­nelle du Sys­tème 1 par l’ac­tion inhi­bi­trice. Des études récentes ont mon­tré que les indi­vi­dus excel­lant dans les tests de rai­son­ne­ment logique ou de réflexion cog­ni­tive ne pos­sèdent pas néces­sai­re­ment un QI supé­rieur à la moyenne, mais sont plu­tôt agiles à conte­nir leurs intui­tions erro­nées. La ratio­na­li­té ne découle donc pas uni­que­ment d’une intel­li­gence brute, mais d’une maî­trise raf­fi­née de l’activité des lobes frontaux.

Enfin, des pra­tiques telles que le déve­lop­pe­ment de la pen­sée cri­tique ou la pleine conscience peuvent ren­for­cer cette capa­ci­té inhi­bi­trice, en nous appre­nant à obser­ver nos pen­sées sans y suc­com­ber immé­dia­te­ment. Ces approches montrent que l’in­hi­bi­tion n’est pas seule­ment une qua­li­té innée, mais une apti­tude qui peut être culti­vée et affi­née par l’ex­pé­rience et l’en­traî­ne­ment pour mettre à dis­tance nos propres pen­sées rapides.

Là où vacille l’inhibition : entre fragilité et défaillance

Ce sub­til méca­nisme qu’est l’inhibition fron­tale n’échappe pas à la vul­né­ra­bi­li­té. Son acti­va­tion néces­site des efforts car faire appel au Sys­tème 2 revient à gra­vir les pentes escar­pées de la pen­sée lente — une entre­prise exi­geante, gour­mande en éner­gie, qui mobi­lise nos res­sources les plus pré­cieuses : l’attention sou­te­nue, la mémoire vive, et la vigi­lance inté­rieure. Mais qu’un souffle de fatigue vienne obs­cur­cir la clar­té men­tale, que le stress s’infiltre ou que le tumulte des pen­sées déborde les digues de notre concen­tra­tion, et voi­là cette facul­té ébran­lée. L’inhibition vacille, cède du ter­rain, et dans cette brèche s’engouffre à nou­veau le Sys­tème 1, avec ses rac­cour­cis trom­peurs, ses auto­ma­tismes dou­ce­reux, prêts à reprendre les rênes de nos pensées.

Cer­taines afflic­tions, telles que le trouble du défi­cit de l’at­ten­tion avec hyper­ac­ti­vi­té (TDAH), la schi­zo­phré­nie, ou cer­tains syn­dromes fron­taux peuvent dras­ti­que­ment com­pro­mettre cette capa­ci­té d’in­hi­bi­tion. En résulte une impul­si­vi­té accrue, des dif­fi­cul­tés mar­quées à se concen­trer, et une pro­pen­sion à céder aux auto­ma­tismes. Par ailleurs, les influences de nos modes de vie, comme l’al­cool, le manque de som­meil ou la consom­ma­tion de cer­taines drogues ou médi­ca­ments, sapent éga­le­ment ce pro­ces­sus inhibiteur.

Dans les cas les plus dra­ma­tiques, où les lobes fron­taux subissent une des­truc­tion, les consé­quences sur le com­por­te­ment, la cog­ni­tion et la per­son­na­li­té peuvent être pro­fondes et par­fois désas­treuses. Cet iné­luc­table des­tin nous est rap­pe­lé par le tra­gique sort de Phi­neas Gage, contre­maître de che­min de fer aux États-Unis. En 1848, au cours d’une opé­ra­tion de dyna­mi­tage de rou­tine, une étin­celle fati­dique déclen­cha une explo­sion, pro­pul­sant une barre de fer — longue d’un mètre, large de trois cen­ti­mètres, et pesante de six kilos — à tra­vers son crâne. L’ob­jet per­ça sa joue gauche et tra­ver­sa la base de son crâne, arra­chant son lobe fron­tal gauche. Incroya­ble­ment, Gage sur­vé­cut à ce cata­clysme, gar­dant même sa conscience quelques minutes après l’ac­ci­dent. Bien qu’il se soit remis phy­si­que­ment quelques mois après l’accident, les témoins de son entou­rage notèrent des bou­le­ver­se­ments pro­fonds et irré­ver­sibles de sa per­son­na­li­té. Cet homme, autre­fois modèle de res­pon­sa­bi­li­té, de fia­bi­li­té et de socia­bi­li­té, avait cédé la place à un être impul­sif, colé­rique, sans rete­nue ni savoir-vivre, inca­pable de conser­ver un emploi stable, ni même une rela­tion affec­tive. Phi­neas Gage finit par arpen­ter le ter­ri­toire amé­ri­cain comme une curio­si­té macabre, expo­sant ses bles­sures et exhi­bant, dans le cadre du cirque Bar­num, la fameuse barre à mine qui avait si bru­ta­le­ment redé­fi­ni son exis­tence. Cette his­toire poi­gnante résonne à tra­vers les âges, nous rap­pe­lant la com­plexi­té et la fra­gi­li­té inhé­rentes à la nature d’Homo Sapiens.

Penser librement, c’est savoir s’empêcher

La simple exis­tence d’un méca­nisme inhi­bi­teur au cœur de l’édifice men­tal consti­tue l’un des joyaux les plus dis­crets de notre archi­tec­ture cog­ni­tive — un pivot silen­cieux, mais essen­tiel, sur lequel repose l’équilibre fra­gile de notre huma­ni­té pen­sante. Véri­table chef d’orchestre inté­rieur, ce sys­tème inhi­bi­teur module le dia­logue entre les Sys­tèmes 1 et 2, tem­pé­rant les élans impul­sifs pour offrir à la pen­sée déli­bé­rée l’espace de son épa­nouis­se­ment. Loin d’être un simple frein, l’inhibition se révèle comme le levier sub­til qui hisse l’esprit vers les hau­teurs de la conscience cri­tique, de la luci­di­té, et de la rai­son éclai­rée. Cette facul­té est à l’origine de la res­pon­sa­bi­li­té morale de l’Homme libre. Comme Albert Camus aimait à dire : « Un homme, ça s’empêche » pour nous rap­pe­ler que la digni­té humaine réside dans la capa­ci­té à se conte­nir, à ne pas céder à ses ins­tincts ou pul­sions, même lors­qu’on en a le pouvoir !

1Cela est désor­mais l’affaire de l’intelligence arti­fi­cielle.
2Oli­vier Hou­dé est un psy­cho­logue renom­mé, spé­cia­li­sé dans le déve­lop­pe­ment cog­ni­tif de l’en­fant. Il est pro­fes­seur à l’U­ni­ver­si­té de Paris et direc­teur du Labo­ra­toire de Psy­cho­lo­gie du Déve­lop­pe­ment et de l’É­du­ca­tion de l’en­fant au CNRS. Ses recherches portent prin­ci­pa­le­ment sur l’é­vo­lu­tion des pro­ces­sus cog­ni­tifs chez l’en­fant, en par­ti­cu­lier la manière dont les enfants déve­loppent des capa­ci­tés de rai­son­ne­ment, de logique et d’in­hi­bi­tion cog­ni­tive. Il est connu pour ses tra­vaux sur l’im­por­tance de l’in­hi­bi­tion cog­ni­tive, un concept cen­tral dans ses recherches qui sou­ligne com­ment les enfants apprennent à réfré­ner des réponses intui­tives ou auto­ma­tiques inap­pro­priées pour favo­ri­ser un rai­son­ne­ment plus réflé­chi et logique. Il insiste sur le rôle cru­cial du cor­tex pré­fron­tal dans ces pro­ces­sus et pro­meut l’i­dée d’une péda­go­gie qui vise­rait à déve­lop­per ces com­pé­tences dès le plus jeune âge. Ses ouvrages et articles scien­ti­fiques ont contri­bué de manière signi­fi­ca­tive à la com­pré­hen­sion du déve­lop­pe­ment cog­ni­tif, influen­çant à la fois la psy­cho­lo­gie de l’en­fant et l’é­du­ca­tion.
3Michel de Mon­taigne (1533 – 1592), huma­niste de la Renais­sance, explore des ques­tions sur la condi­tion humaine, la connais­sance, et l’ex­pé­rience per­son­nelle à tra­vers une approche scep­tique et intros­pec­tive. Dans ses Essais, une œuvre majeure qui a pro­fon­dé­ment influen­cé la pen­sée occi­den­tale, Mon­taigne cite sou­vent Sex­tus Empi­ri­cus. Par ses écrits, Mon­taigne ne pré­tend pas accé­der à la véri­té abso­lue, mais il encou­rage l’examen de soi, la recon­nais­sance de ses limites et la tolé­rance à l’in­cer­ti­tude (le fameux que Sais-je ? qui devient sa devise). Comme Pyr­rhon, le phi­lo­sophe bor­de­lais aime sus­pendre son juge­ment pour sa tran­quilli­té morale. Un peu plus tard, c’est au tour de Blaise Pas­cal (1623 – 1662) d’admirer les scep­tiques pour avoir mon­tré l’ignorance de l’homme, mais il pro­lon­ge­ra la réflexion. Pour le phi­lo­sophe Cler­mon­tois, le doute pro­duit par l’inhibition de la pen­sée rapide n’est pas un refuge, mais plu­tôt une épreuve. En somme, Pas­cal cri­tique le dog­ma­tisme et le scep­ti­cisme abso­lu dans sa ten­ta­tive de récon­ci­lier le scep­ti­cisme et la foi.
4Le boud­dhisme, notam­ment dans sa forme zen ou the­ravā­da, prône une sus­pen­sion du juge­ment spé­cu­la­tif sur le monde : « Ne vous fiez à aucun écrit, à aucune tra­di­tion. Expé­ri­men­tez par vous-même. » — Boud­dha. Dans ce contexte, le Nirvāṇa du boud­dhisme serait l’équivalent de l’ataraxie de Pyr­rhon. Cer­tains his­to­riens pensent même que Pyr­rhon, ayant voya­gé avec Alexandre en Inde, a été influen­cé par des sages boud­dhistes ou gym­no­so­phistes.

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