Neuroéconomie : une remise en cause expérimentale de l’homo economicus
- L’économie comportementale et expérimentale nuancent aujourd’hui le paradigme de l’homo economicus.
- Des chercheurs étudient en effet l’influence des préférences sociales, des incitations et des normes morales sur les choix des individus.
- Ces études utilisent des jeux de décision individuelle, pour calculer, par exemple, l’aversion à la perte ou au risque, ou les préférences pour le présent.
- Les données physiologiques (conductivité cutanée, rythme cardiaque) sont des outils pour identifier les motivations à la coopération, la réciprocité ou encore l’appartenance à un groupe.
- Toutefois, il s’agit de nuancer certaines croyances, dont celles selon lesquelles l’imagerie cérébrale pourrait expliquer nos choix économiques avec certitude.
La théorie économique a longtemps décrit des agents capables d’optimiser leurs choix à partir d’une information complète et d’un calcul cohérent. Les observations empiriques, en laboratoire comme dans l’économie réelle, ont progressivement nuancé cette représentation. Par exemple, les fluctuations spectaculaires observées autour du titre GameStop en 2021 ont mis en lumière des dynamiques de mimétisme et de surconfiance collective difficilement conciliables avec l’hypothèse d’efficience informationnelle1.
Dans un autre registre, l’inscription automatique des salariés dans des dispositifs d’épargne retraite, adoptée notamment aux États-Unis après le Pension Protection Act de 2006, repose sur des travaux montrant l’influence décisive des options par défaut sur les comportements d’épargne2. Les administrations publiques recourent également à des messages fondés sur les normes sociales ou le cadrage pour favoriser la vaccination ou réduire la consommation d’énergie3.
Ces évolutions trouvent un prolongement dans les travaux de Marie-Claire Villeval, directrice de recherche au CNRS au sein du GATE Lyon Saint-Étienne, où elle a joué un rôle central dans le développement de l’économie expérimentale en France. Reconnue internationalement pour ses recherches en économie comportementale, elle étudie l’influence des préférences sociales, des incitations et des normes morales sur les choix individuels. Ses publications figurent dans les principales revues de la discipline, y compris les revues généralistes de référence.
En fondant et dirigeant le GATE-Lab, plateforme expérimentale associant mesures comportementales et physiologiques, elle a participé à l’élaboration d’outils destinés à mieux identifier les processus cognitifs impliqués dans la prise de décision économique. L’étude des biais cognitifs ne se limite plus à une remise en cause théorique de la rationalité. Elle élude des choix concrets en matière d’épargne, de régulation, de gouvernance organisationnelle ou de politiques publiques, et soulève des interrogations sur la manière d’encadrer des comportements influencés par des mécanismes parfois implicites.
Rationalité limitée, de quoi parle-t-on ?
Le concept de rationalité limitée, formulé par Herbert Simon, désigne l’idée que les individus prennent leurs décisions avec des capacités cognitives et des informations imparfaites. Plutôt que d’optimiser strictement, ils adoptent des règles simplificatrices et des heuristiques adaptées à leur environnement. Ce cadre a ouvert la voie à l’économie comportementale, qui documente des écarts systématiques aux prédictions du modèle de l’agent parfaitement rationnel4.
#1 Les travaux en neuroéconomie ont montré que l’être humain est fondamentalement irrationnel dans ses décisions économiques
FAUX
La conception d’un protocole expérimental part d’un modèle théorique. On mobilise d’abord un cadre standard d’individus rationnels et égoïstes, puis un modèle comportemental intégrant biais cognitifs et préférences sociales. Ce cadre théorique permet de formuler des hypothèses, de définir les variables pertinentes et, par des traitements adaptés, d’isoler certains mécanismes de manière expérimentale. Pour mesurer des biais comme l’aversion à la perte, la préférence pour le présent ou l’aversion au risque, on privilégie des jeux de décision individuelle. Ces biais sont généralement peu sensibles aux intentions ou aux gains d’autrui. À l’inverse, l’étude des préférences sociales requiert des interactions entre joueurs afin d’identifier l’altruisme, l’aversion à l’inégalité ou la sensibilité aux normes.
L’enjeu méthodologique consiste à manipuler ces dimensions de manière orthogonale afin d’en identifier la contribution respective. L’aversion à la perte renvoie à la sensibilité à ses propres pertes, tandis que les préférences sociales captent la sensibilité aux gains et pertes d’autrui. Il est toutefois possible que les biais cognitifs et les préférences sociales soient corrélés. L’aversion à la perte peut renforcer des préoccupations de justice, et des préférences morales peuvent définir le point de référence à partir duquel une situation est perçue comme perte ou gain.
Un protocole contrôlé stylise la situation de décision afin de limiter les facteurs concurrents. Lorsque plusieurs dimensions sont susceptibles d’interagir, des données complémentaires sont collectées en fin de session, par exemple sur les attitudes face au risque, la patience ou les préférences morales, qui peuvent conditionner les comportements observés.
#2 Les mesures physiologiques et cérébrales permettent d’identifier avec précision les mécanismes à l’origine des décisions économiques
INCERTAIN
Associer des mesures comportementales et des données physiologiques ou cérébrales permet d’éclairer les mécanismes sous-jacents aux choix. L’oculométrie renseigne sur l’allocation de l’attention et permet d’identifier l’évitement d’informations ou l’effet de saillance. Dans un jeu de partage, observer si un individu ignore systématiquement le gain d’autrui permet d’identifier une motivation égoïste. Elle peut aussi révéler l’évitement d’informations moralement contraignantes.
Les mesures électrophysiologiques, telles que la conductivité cutanée ou le rythme cardiaque, approchent le rôle des émotions, leur intensité et leur valence. Elles aident à distinguer différentes motivations à la coopération, recherche d’efficience, réciprocité, appartenance au groupe ou honte liée à une contribution insuffisante. Les données neurales issues d’EEG ou d’IRMf permettent d’identifier l’activation de zones impliquées dans la récompense, le dégoût ou le calcul de la valeur, notamment le striatum. Elles peuvent associer des variables comportementales à des traces biologiques et détecter des processus inconscients, comme l’anticipation du risque ou les erreurs de prédiction dans l’apprentissage.
Ces approches présentent toutefois des limites. Elles sont coûteuses, limitent souvent l’observation d’interactions multiples et compliquent l’obtention d’échantillons larges, alors que de nombreux travaux portent sur des effets de petite taille nécessitant un fort pouvoir statistique. Elles ne permettent généralement pas une identification causale, contrairement aux protocoles comportementaux.
#3 Les dispositifs financiers destinés à orienter les comportements peuvent produire des effets contrastés sur les biais cognitifs et la qualité des décisions économiques
VRAI
Les incitations monétaires occupent une place centrale en économie expérimentale, car elles permettent d’induire des valeurs de façon contrôlée. Leur effet sur les biais est cependant ambivalent. Elles peuvent réduire certains biais en augmentant l’attention et l’engagement, notamment les biais d’inattention et d’ancrage. Des enjeux financiers élevés tendent à accroître la prudence et donc l’aversion au risque.
En revanche, la préférence pour le présent, l’aversion à la perte ou la préférence pour la vérité réagissent peu aux variations d’incitations, ce qui suggère qu’ils relèvent de caractéristiques structurelles des préférences ou d’heuristiques difficiles à neutraliser. Les incitations peuvent aussi produire des effets contraires à leur objectif en réduisant la motivation intrinsèque, notamment dans le domaine moral ou social. Un avantage fiscal pour l’achat d’une voiture électrique peut brouiller la signification prosociale du choix et décourager ceux dont la motivation est intrinsèque. De même, une amende pour retard à la crèche peut transformer une norme relationnelle en transaction marchande et accroître les retards.
À des niveaux très élevés, les incitations peuvent renforcer la surconfiance, l’illusion de contrôle et la compétitivité excessive, ou dégrader la performance sous l’effet du stress des enjeux. Ces effets contrastés invitent à la prudence dans la conception des mécanismes d’incitation publics ou privés.
Les effets inattendus des incitations financières
La recherche considère de plus en plus que la simple augmentation des récompenses monétaires ne modifie pas uniformément les comportements. Selon une revue intégrative de 2024, les mécanismes d’incitation inspirés de l’économie comportementale (qui tiennent compte de la structure du choix, de la présentation des options ou du contexte social) peuvent améliorer l’efficacité des programmes, y compris dans des domaines comme l’alimentation et l’activité physique. Cela suggère que des incitations conçues en tenant compte de biais cognitifs peuvent être plus efficaces que les incitations financières traditionnelles seules5.
#4 Infliger une pénalité à un autre individu en supportant soi-même un coût personnel relève nécessairement d’un comportement irrationnel
FAUX
Du point de vue standard, sanctionner autrui à un coût personnel est irrationnel. Pourtant, les expériences montrent que les individus acceptent de punir les déviants aux normes du groupe, même symboliquement. Ce comportement reflète des préférences sociales, notamment l’aversion à l’inégalité et à l’injustice, plutôt qu’un biais cognitif. L’aversion à la perte peut toutefois expliquer une réaction plus forte à une punition qu’à un bonus.
La perception des sanctions dépend de la justice procédurale et de la transparence. Un dispositif adopté par vote est davantage accepté et peut même réduire le besoin d’appliquer des sanctions en rendant les normes explicites. À l’inverse, des sanctions perçues comme arbitraires peuvent déclencher vengeance et spirales de contre-punitions, surtout dans des contextes inégalitaires.
Des sanctions « antisociales » dirigées contre les coopérateurs existent également et nuisent à la coopération ; elles semblent plus fréquentes dans certaines cultures, notamment dans d’anciens pays du bloc communiste. Enfin, les sanctions informelles visent à maintenir les normes du groupe. Lorsque des normes devenues obsolètes persistent en raison d’« ignorance pluraliste », les préférences de changement restent inexprimées, générant frustration et retrait. Une expression collective explicite des préférences, par exemple par référendum, peut créer une connaissance commune du désir de changement et relancer la coopération.
L’aversion aux pertes en chiffres
Les travaux expérimentaux montrent qu’une perte est psychologiquement ressentie environ deux fois plus intensément qu’un gain équivalent. Ce phénomène a été formalisé dans la théorie des perspectives par Daniel Kahneman et Amos Tversky6.
#5 Les techniques d’imagerie cérébrale permettent aujourd’hui d’expliquer avec certitude pourquoi nous faisons certains choix économiques
INCERTAIN
La validité externe suppose la réplication des expériences dans des contextes variés, avec des populations, enjeux et cultures différents, dans une logique de méta-science. Même en l’absence de corrélation parfaite entre laboratoire et vie quotidienne, de nombreux biais observés en environnement contrôlé se retrouvent en situation réelle. L’aversion à la perte et la surconfiance apparaissent dans les décisions d’investissement ; la surpondération des petites probabilités éclaire la loterie ou la surassurance ; la préférence pour le présent se manifeste dans la procrastination en matière d’emploi, d’études ou de santé.
Dans la vie ordinaire, les individus disposent davantage de temps pour apprendre ou éviter certaines situations, à condition d’être conscients de leurs biais. Cela soulève une question normative : jusqu’où les pouvoirs publics peuvent-ils intervenir pour corriger une rationalité limitée et contextuelle ? Les nudges peuvent être perçus comme une aide bienveillante ou comme une intrusion. Leur acceptabilité varie selon les cultures et les préférences relatives à la légitimité de l’action publique.

L’intégration des approches comportementales dans les politiques publiques actuelles
Les enseignements de l’économie comportementale sont désormais mobilisés par de nombreuses administrations nationales et organisations internationales pour concevoir ou ajuster leurs politiques publiques. Parmi les outils utilisés figure le nudge, soit une modification de l’architecture des choix destinée à orienter les décisions sans interdire d’option ni altérer substantiellement les incitations financières, qu’il s’agisse d’un choix par défaut, d’un rappel personnalisé ou d’un message valorisant une norme sociale.
Ces dispositifs sont souvent présentés comme complémentaires aux instruments réglementaires ou fiscaux traditionnels. Ils suscitent un intérêt particulier dans un contexte de contrainte budgétaire, car ils mobilisent peu de ressources publiques tout en pouvant améliorer le recouvrement fiscal, accroître la participation à l’épargne ou favoriser des comportements plus sobres en énergie. Leur diffusion repose ainsi sur un double argument d’efficacité comportementale et d’efficience budgétaire, tout en soulevant des interrogations relatives à la transparence et à l’acceptabilité de ces formes d’intervention.
Aicha Fall
https://www.oecd.org/content/dam/oecd/en/publications/reports/2017/03/behavioural-insights-and-public-policy_g1g7590e/9789264270480-en.pdf↑

