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Biodiversité : comprendre la nature pour mieux la préserver

Les risques de la dissémination dans la nature d’animaux génétiquement modifiés

avec Virginie Courtier-Orgogozo, directrice de recherche au CNRS et professeure associée à l'École polytechnique (IP Paris)
Le 18 mai 2026 |
5 min. de lecture
Virginie Courtier-Orgogozo_VF
Virginie Courtier-Orgogozo
directrice de recherche au CNRS et professeure associée à l'École polytechnique (IP Paris)
En bref
  • Les membres de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) ont rejeté en octobre 2025 un moratoire visant à un « report préventif de la dissémination d’organismes sauvages génétiquement modifiés dans les écosystèmes naturels ». Le recours au forçage génétique était en particulier ciblé.
  • Cette technique consiste à propager une mutation génétique au sein d’une espèce sauvage, afin de modifier ou d’éradiquer toute une population.
  • En Nouvelle-Zélande, des recherches sont par exemple menées pour faire disparaître les rats de l’île qui menacent les oiseaux endémiques.
  • Transmission accidentelle des mutations à d’autres espèces, irréversibilité… les risques de cette méthode sont nombreux et difficiles à anticiper.
  • Aucun cadre clair n’existe aujourd’hui pour réglementer cette pratique.

Lors du Congrès mondial de la nature en octobre dernier, les membres de l’UICN ont rejeté un moratoire appelant à un « report préventif de la dissémination d’organismes sauvages génétiquement modifiés dans les écosystèmes naturels ». Le recours au forçage génétique suscite en particulier des craintes. De quoi s’agit-il ?

Le for­çage géné­tique per­met d’éradiquer ou de modi­fier géné­ti­que­ment toute une espèce sau­vage, dans son milieu natu­rel, à par­tir de quelques indi­vi­dus modi­fiés relâ­chés dans la nature. 

Cette méthode consiste à intro­duire une modi­fi­ca­tion géné­tique qui se trans­met de façon qua­si-sys­té­ma­tique à la des­cen­dance. Une muta­tion géné­tique a nor­ma­le­ment une chance sur deux d’être trans­mise. Dans le cadre du for­çage, la trans­mis­sion est modi­fiée grâce à l’insertion d’autres séquences ADN, qui vont per­mettre à la muta­tion de se pro­pa­ger sur les autres chro­mo­somes. Cela assure une dif­fu­sion de la muta­tion à la des­cen­dance à hau­teur de 95 à 98 %. 

Cette tech­nique a pu être déve­lop­pée à par­tir de 2015, grâce aux ciseaux molé­cu­laires CRIS­PR-Cas9. Elle a d’abord émer­gé dans l’objectif de lut­ter contre les espèces de mous­tiques vec­trices du palu­disme. Deux méthodes ont été pro­po­sées : soit l’élimination des popu­la­tions de mous­tiques grâce à la pro­pa­ga­tion d’une muta­tion ren­dant les femelles sté­riles, soit l’élaboration de mous­tiques résis­tants au para­site du paludisme.

L’idée d’appliquer le for­çage dans le domaine de la conser­va­tion a émer­gé quelques années plus tard. Le but est soit de mani­pu­ler direc­te­ment les espèces en dan­ger pour les rendre résis­tantes à une menace, soit de modi­fier les espèces qui mettent en péril des espèces en danger.

Quelles sont les applications aujourd’hui dans le domaine de la conservation ?

Concer­nant la modi­fi­ca­tion géné­tique des espèces mena­cées, une équipe amé­ri­caine essaie de rendre la gre­nouille léo­pard résis­tante à un cham­pi­gnon patho­gène qui lui est fatal. Des scien­ti­fiques cherchent aus­si à iden­ti­fier des muta­tions per­met­tant aux coraux de mieux résis­ter à la cha­leur. Ces modi­fi­ca­tions géné­tiques pour­raient être menées sans for­çage, à l’instar des espèces domes­tiques géné­ti­que­ment modi­fiées que l’on connaît déjà [NDLR : comme le coton ou le soja], puisque la muta­tion, béné­fique pour les indi­vi­dus, se pro­pa­ge­rait sous l’effet de la sélec­tion natu­relle. Dans le cas des espèces mena­cées, le for­çage géné­tique don­ne­rait un coup de boost en plus.

Au sujet de la mani­pu­la­tion d’espèces qui en menacent d’autres, un pro­jet phare, mais extrê­me­ment dis­cu­té, est mené en Nou­velle-Zélande afin d’éradiquer les rats sur l’île. Ces ron­geurs, intro­duits volon­tai­re­ment ou acci­den­tel­le­ment par les humains, sont deve­nus des espèces inva­sives. Ils sont une source majeure de pro­blèmes, puisqu’ils se nour­rissent des œufs de dif­fé­rentes espèces d’oi­seaux endé­miques. Mais toutes ces recherches n’en sont aujourd’hui qu’au stade expé­ri­men­tal. À ma connais­sance, il n’y a pas eu de lâchers dans la nature d’individus issus d’une espèce sau­vage et mani­pu­lés géné­ti­que­ment dans le cadre d’un pro­jet de conser­va­tion. Néan­moins, des mous­tiques OGM ont déjà été relâ­chés, en Flo­ride par exemple, pour lut­ter contre la pro­pa­ga­tion de maladies. 

Le recours au forçage génétique est controversé. Quels sont les risques inhérents à cette méthode ?

Le for­çage géné­tique com­porte des risques par­fois dif­fi­ciles à pré­voir. Chaque être vivant est le résul­tat des inter­ac­tions entre son corps, son maté­riel géné­tique et son envi­ron­ne­ment. Même en connais­sant les gènes et les muta­tions, on ne peut donc pas pré­dire exac­te­ment l’impact des inter­ac­tions entre les mil­liers de gènes d’un génome, sans comp­ter celles avec le milieu exté­rieur et les autres êtres vivants. 

Le pre­mier risque clai­re­ment iden­ti­fié est la pro­pa­ga­tion de la muta­tion géné­tique à d’autres espèces en cas d’hybridation ou de trans­ferts hori­zon­taux. Des frag­ments d’ADN peuvent en effet pas­ser d’une espèce à une autre, via des inter­mé­diaires, comme des virus. En mani­pu­lant une espèce cible, on risque donc d’en tou­cher d’autres.

De plus, il est impos­sible de pré­voir les impacts à l’échelle de tout un éco­sys­tème. La gre­nouille léo­pard, une fois deve­nue résis­tante au cham­pi­gnon, pour­rait être infec­tée par un autre patho­gène qui pren­drait le des­sus. En Nou­velle-Zélande, l’objectif de reve­nir à une situa­tion ances­trale n’est pas non plus garan­ti. Sou­vent, une espèce inva­sive ins­tal­lée pos­sède sa propre niche éco­lo­gique. Celle-ci, une fois libé­rée, pour­rait être occu­pée par une autre espèce, qui à son tour pour­rait être nui­sible. De plus, com­ment s’assurer qu’un rat modi­fié géné­ti­que­ment ne va pas être trans­por­té acci­den­tel­le­ment par bateau ?

Existe-t-il justement des garde-fous ou des moyens de faire machine arrière ?

Contrai­re­ment aux méthodes chi­miques, les consé­quences du for­çage géné­tique sont dif­fi­ciles à endi­guer. Si un pes­ti­cide est jugé néfaste, il n’est plus épan­du, et les impacts s’atténuent pro­gres­si­ve­ment. Dans le cadre du for­çage géné­tique, une fois les ani­maux modi­fiés libé­rés, la muta­tion conti­nue de se pro­pa­ger, même si on cesse d’en relâcher.

Des cher­cheurs ont pro­po­sé en 2016 et 2020 des méthodes géné­tiques freins visant à neu­tra­li­ser des for­çages géné­tiques. Nous avons modé­li­sé l’impact de ces freins, et avons conclu qu’ils étaient trop tri­bu­taires de cri­tères spé­ci­fiques pour être fiables. Néan­moins, nous n’avons étu­dié que cer­tains types de for­çage et de freins. Des cher­cheurs déve­loppent d’autres méthodes de for­çage qui pour­raient être arrê­tées plus effi­ca­ce­ment. Ce domaine de recherche est en pleine croissance. 

Cette technique est-elle aujourd’hui réglementée ? 

Il n’existe pas de régle­men­ta­tion à l’échelle inter­na­tio­nale. L’Académie des sciences amé­ri­caine a esti­mé que les expé­riences en labo­ra­toire sont accep­tables mais que la tech­nique n’est pas encore assez au point pour la tes­ter dans le milieu natu­rel.  En 2018, lors de la Conven­tion sur la diver­si­té bio­lo­gique, une déci­sion adop­tée et rati­fiée par 195 pays sti­pule qu’au vu des incer­ti­tudes, la libé­ra­tion d’or­ga­nismes modi­fiés par for­çage géné­tique n’est pos­sible qu’avec le consen­te­ment préa­lable des popu­la­tions indi­gènes et locales. Mais cela reste flou : com­ment défi­nir les popu­la­tions locales concer­nées ? Les insectes et les rats ne connaissent pas les frontières.

À l’é­chelle euro­péenne, des réflexions sont en cours pour adap­ter la régle­men­ta­tion enca­drant les OGM au cas par­ti­cu­lier du for­çage géné­tique. Le for­çage cor­res­pond à une caté­go­rie par­ti­cu­lière d’OGM : ils sont capables de se pro­pa­ger à toute une popu­la­tion plus rapi­de­ment que les OGM clas­siques. Pour le moment, l’usage du for­çage géné­tique pour la conser­va­tion est donc décon­seillé, mais pas interdit.

Propos recueillis par Pauline Fricot

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