1_agroeco
π Planète π Science et technologies
Biodiversité : comprendre la nature pour mieux la préserver

Agroécologie : le chemin pour préserver la biodiversité agricole

Denis Couvet, président de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité et professeur au Muséum national d'histoire naturelle
Le 17 octobre 2022 |
4 min. de lecture
Denis Couvet
Denis Couvet
président de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité et professeur au Muséum national d'histoire naturelle
En bref
  • L’agriculture est la principale activité humaine qui pèse sur l’environnement et la biodiversité.
  • L’agroécologie est un modèle soucieux des processus écologiques et de la biodiversité, ce qui pourrait pallier les problèmes de l’agriculture traditionnelle.
  • La dégradation des sols a réduit de 23 % la productivité de l’ensemble de la surface terrestre mondiale.
  • Demander à l’agriculture de fournir de l’énergie est rentable, mais peu soutenable d’un point de vue écologique.
  • Il faut veiller à ce que les politiques publiques œuvrent en faveur de pratiques agricoles pertinentes, en allant plus loin que la PAC.

Cet arti­cle fait par­tie du qua­trième numéro de notre mag­a­zine Le 3,14, dédié à
l’a­gri­cul­ture. Décou­vrez-le ici.

Pourquoi cherche-t-on à réduire l’impact de l’agriculture sur l’environnement ?

Car cet impact est majeur. Le GIEC con­sid­ère qu’au niveau mon­di­al un tiers des émis­sions de gaz à effet de serre provient de l’agriculture. L’im­pact sur la bio­di­ver­sité est aus­si direct, en trans­for­mant les habi­tats – c’est bien sûr dû aux con­séquences de la déforesta­tion –, en util­isant des fer­til­isants et des pes­ti­cides, en favorisant l’expansion d’espèces inva­sives, en prél­e­vant de la bio­masse et de l’eau néces­saires aux écosys­tèmes. L’agriculture est la prin­ci­pale activ­ité humaine qui pèse sur la bio­di­ver­sité, et qui con­duit à un syn­drome majeur, la « défau­na­tion ». Le devenir de la bio­di­ver­sité agri­cole dépend très large­ment du type d’agriculture que l’on dévelop­pera ; et récipro­que­ment, l’avenir de l’agriculture dépend de la bio­di­ver­sité. Rap­pelons que chaque année la pro­duc­tion agri­cole mon­di­ale à hau­teur de 235 à 577 mil­liards de dol­lars est en péril en rai­son de la dis­pari­tion des pollinisateurs.

On entend souvent parler d’agroécologie pour limiter ces impacts… De quoi s’agit-il ?

L’agriculture s’est dévelop­pée sur le mod­èle de l’industrie, avec une uni­formi­sa­tion et une stan­dard­i­s­a­tion des pra­tiques. Mais d’un point de vue sci­en­tifique, cette approche est mal adap­tée à la diver­sité des ter­roirs et des paysages agri­coles. On ne peut pas faire pouss­er du maïs et du soja partout, ou alors avec des impacts envi­ron­nemen­taux ter­ri­bles ! Les pro­duc­tions agri­coles ne sont pas assez divers­es car cer­taines exploita­tions s’en tien­nent aux sys­tèmes de rota­tion très basiques, comme l’association maïs / soja, alors qu’il faudrait les com­plex­i­fi­er, y associ­er des légu­mineuses, aug­menter le temps de rota­tion pour poten­tialis­er les syn­er­gies dans chaque culture.

Biodiversité agricole
Déclin de la bio­di­ver­sité des ter­res agri­coles dû à l’in­ten­si­fi­ca­tion de l’u­til­i­sa­tion des ter­res. Source : EASAC1.

L’agroécologie est un mod­èle qui prend en compte les proces­sus écologiques et toute la bio­di­ver­sité. Elle insiste sur la diver­sité des cul­tures et l’im­por­tance de la bio­di­ver­sité des sols, faune et flo­re ; elle intè­gre davan­tage d’infrastructures écologiques comme les haies, bosquets et mares. Haies et bosquets accueil­lent en effet les oiseaux, les pollinisa­teurs et des espèces qui con­trô­lent les ravageurs comme les par­a­sitoïdes ou les carabes. Il faut aus­si réduire la taille des par­celles. C’est donc toute l’organisation des exploita­tions qu’il faut reconsidérer.

Pour y par­venir, cela exige de créer des inci­ta­tions, finan­cières et autres, per­ti­nentes et ambitieuses. Il faut aller plus loin que la Poli­tique agri­cole com­mune (PAC)2.

Et les sols ? S’agit-il de les travailler moins ?

En réal­ité, c’est une ques­tion com­pliquée, qui n’est pas tranchée sur le plan sci­en­tifique. Moins tra­vailler les sols en pro­fondeur per­met de béné­fici­er davan­tage du tra­vail des microor­gan­ismes et des vers de terre. Néan­moins, cela aide aus­si à désher­ber et peut amélior­er l’aéra­tion des sols… L’équilibre entre tous ces paramètres est donc com­plexe à trou­ver. Mais l’enjeu est cru­cial : la dégra­da­tion des sols a réduit de 23 % la pro­duc­tiv­ité de l’ensemble de la sur­face ter­restre mondiale.

On demande aussi à l’agriculture de fournir de l’énergie…

Mais la souten­abil­ité est ques­tion­née. Pro­duire des cul­tures sup­plé­men­taires, pour les agro­car­bu­rants de pre­mière généra­tion (bioéthanol, bioga­zole), a beau­coup d’im­pacts sur la bio­di­ver­sité. Faire des bio­car­bu­rants ou du biogaz avec des déchets présente aus­si des lim­ites, car leur disponi­bil­ité n’est sans doute pas si impor­tante. Il est ain­si à not­er qu’il existe peu de déchets organiques dans une exploita­tion agri­cole. La paille est par exem­ple util­isée en éle­vage ou pour régénér­er les sols : c’est une den­rée pré­cieuse ! L’agriculture est ain­si large­ment une économie du recyclage.

La dégra­da­tion des sols a réduit de 23 % la pro­duc­tiv­ité de l’ensemble de la sur­face ter­restre mondiale.

On voit de plus en plus d’agricul­teurs inve­stir dans des bio­méthaniseurs, des instal­la­tions qui per­me­t­tent de pro­duire du biogaz à par­tir de pro­duits végé­taux ou de lisiers d’élevage. C’est très rentable en ce moment, car soutenu par des sub­ven­tions. Mais est-ce vrai­ment intéres­sant d’un point de vue écologique, surtout si des cul­tures sont dévelop­pées spé­ci­fique­ment pour les alimenter ?

Mais alors, l’agroécologie c’est aussi l’agriculture biologique ? L’agriculture raisonnée ? L’agriculture de conservation ?

C’est en effet une notion « para­pluie » qui recou­vre toutes ces pra­tiques et bien d’autres. Il reste dif­fi­cile d’évaluer les avan­tages et les incon­vénients de chaque pra­tique d’un point de vue sci­en­tifique. Elles peu­vent toutes con­courir à réduire l’impact de l’agriculture sur la bio­di­ver­sité. L’Académie européenne des sci­ences pro­pose encore une autre vari­ante, « agri­cul­ture régénératrice ».

Agroécologie
Degré de sim­pli­fi­ca­tion du paysage dû à l’in­ten­si­fi­ca­tion de l’a­gri­cul­ture. Source : EASAC3.

Ces pra­tiques nous enga­gent en tant que con­som­ma­teurs mais aus­si en tant que citoyens. Nous devons veiller à ce que nos poli­tiques publiques œuvrent en faveur de pra­tiques agri­coles per­ti­nentes, d’un point de vue envi­ron­nemen­tal et social. Cela dit, ce n’est pas sim­ple ! Car l’agroécologie demande plus de tra­vail, et néces­site donc d’employer plus de main d’œuvre sur les exploita­tions. Cela se réper­cutera for­cé­ment sur le prix des pro­duits, ce qui peut être dif­fi­cile à accepter par les con­som­ma­teurs : il faut un accom­pa­g­ne­ment politique.

La volonté politique est donc une clé. On parle désormais du Green Deal agricole à l’échelle européenne, est-ce une bonne nouvelle ?

C’est un apport très per­ti­nent pro­duit par la prési­dence de l’Union européenne, alors que la PAC vient d’être réfor­mée par la Com­mis­sion européenne pour les cinq prochaines années… dans un esprit assez dif­férent du Green Deal. Nous avons donc actuelle­ment en Europe deux philoso­phies agri­coles con­cur­rentes, qu’il importe de met­tre en relation.

Propos recueillis par Agnès Vernet
1ttps://easac.eu/publications/details/regenerative-agriculture-in-europe/
2https://​agri​cul​ture​.gouv​.fr/​p​o​l​i​t​i​q​u​e​-​a​g​r​i​c​o​l​e​-​c​o​mmune
3ttps://easac.eu/publications/details/regenerative-agriculture-in-europe/

Le monde expliqué par la science. Une fois par semaine, dans votre boîte mail.

Recevoir la newsletter